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Texte
M.
Guy de Maupassant a fait hier une ascension sur le ballon le Horla, un
grand aérostat, de 1000 mètres.
Le départ a eu
lieu à 9 h 20 du soir, à l'usine à gaz de la Villette, rue d'Aubervilliers.
MM. Paul Bessand, Eugène Beer, M. Jovis et le lieutenant Mallet faisaient partie du voyage.
Voici l'article que nous envoie M. de Maupassant sur
l'aérostat qui l'a emporté.
Soixante-neuf, boulevard de Clichy,
on lit sur la porte :
Union aéronautique de France ; et un public nombreux regarde un très ingénieux baromètre encastré dans le mur et indiquant, par de grands
triangles de couleurs diverses,
le temps probable du lendemain.
Nous entrons
et nous demandons
le directeur de la Société,
M. le capitaine Jovis. C'est un Méridional,
actif, énergique, souple et fort comme il faut l'être
pour pratiquer ce sport dangereux, et qui va faire, avec
le Horla, sa deux cent quatorzième ascension.
Le Comité de l'Union aéronautique m'ayant fait l'honneur de donner au dernier-né de ses ballons
le nom de mon dernier livre, et de m'offrir le parrainage, je vais prendre des nouvelles de mon filleul et assister, pendant quelques
instants, au travail de sa confection.
Le directeur, M. Jovis, me montre d'abord son baromètre et développe l'idée très intéressante d'établir à son observatoire de Montmartre un système de ballons pour le jour
et de feux électriques pour
le soir, fournissant aux Parisiens, rien que par la couleur des ballons ou des rayons, des renseignements aussi exacts que possible sur le temps probable du lendemain,
comme on donne l'heure avec les horloges pneumatiques.
Que de projets
on pourrait faire, avec la presque
certitude d'un ciel bleu ;
que de rhumes, d'averses et de mécomptes de toutes sortes on éviterait avec une presque certitude de pluie.
Les Américains, qu'il faut toujours
consulter quand il s'agit de science pratique, possèdent un service météorologique
admirable ; et les renseignements
donnés par le New York Herald sont consultés dans le monde entier.
Chez nous, au contraire, la météorologie reste, à proprement parler,
dans les nuages. Pour
savoir ce qui s'y passe en effet, dans les nuages, il faut y monter,
y monter souvent, y monter toujours, observer en se promenant de cirrus en nimbus, de nimbus en stratus, et de
stratus en cumulus, noter la formation des orages, la direction des courants
superposés, leurs
modifications selon les heures
et les saisons. En somme,
on devient météorologiste dans le ciel, comme
on devient marin sur la mer ; et les livres n'y font pas grand-chose. Nos
savants, gens calmes, pères de famille, qui ont, dit-on, d'excellentes
lunettes pour voir les astres,
mais inutiles pour voir tourner le vent, semblent s'en tenir,
pour la prévision du temps, au système
des cors aux pieds et de la
goutte qui remonte. « Tiens, disent-ils, j'ai une douleur
dans l'épaule gauche, le baromètre est
tombé à soixante-quinze.
Nous aurons certainement du mauvais temps. Je vais faire là-dessus
une petite note pour l'Académie
des sciences. »
Il serait
donc fort utile, au point de vue
météorologique, qu'une société comme l'Union
aéronautique, puisque les hommes officiels restent sur leurs
fauteuils, pût exécuter constamment et régulièrement des
ascensions.
Mais allons voir le
Horla.
Au premier étage, dans un vaste appartement
qui sert d'atelier de
construction et de musée et où
fonctionnent les machines à
coudre maniées par les employés de M. Jovis, gît un incroyable amas de bandelettes jaunâtres, minces comme du papier de soie, longues, souples et légères :
c'est la peau de notre aérostat.
M. Mallet, lieutenant du capitaine
Jovis, en a tracé les épures, dirigé la mise en train, c'est-à-dire le découpage, et maintenant il en surveille la couture ;
une couture fine avec un petit fil
blanc si léger. Et c'est cela qui nous portera là-haut !... Et on entend le bruit mécanique et continu des machines et le frémissement
de la souple étoffe.
Tout autour de la pièce des
tableaux représentant des ballons
dans le ciel ; et M. Jovis nous raconte des ascensions. Il
en a fait d'admirables, entre autres sa traversée de la Méditerranée, aller et
retour, dans l'Albatros.
Par deux fois, cette navigation aérienne a failli
devenir tragique. Quelques heures après le départ, en pleine nuit, l'aérostat,
ayant épuisé tout son lest, commença à descendre vers la mer d'une façon très
inquiétante. Comme la rapidité de la chute s'accélérait sans cesse en vertu de
la force acquise, le capitaine, en présence du danger imminent, eut une idée
fort ingénieuse, celle de couper et de laisser pendre, sous l'aérostat, trois
câbles de longueur inégale, un de deux cents mètres, un de cent, et un de
cinquante.
Dès que le premier toucha la mer, le ballon soulagé
diminua la vitesse de sa descente ; le second l'arrêta presque, et, quand
le troisième rencontra l'eau, l'Albatros enfin recouvra sa force
ascensionnelle et se remit à monter.
Et cette manœuvre dura toute la nuit.
La pleine lune d'un ciel d'Orient éclairait l'eau sans
horizon sur laquelle couraient les trois voyageurs portés à travers le ciel par
un peu de gaz enfermé dans une toile.
Soudain on aperçut la terre, c'était la pointe de la
Corse à l'entrée des bouches de Bonifacio, et dans le rayon de lune, dans la
route de lumière tombée de l'astre sur la mer, un navire, un brick qui s'en
allait doucement, comme ensommeillé dans cette ombre claire et douce.
L'homme de quart aperçut dans le ciel, au-dessus de
lui, l'énorme aérostat qui passait, pareil à quelque bête de l'air, inconnue et
fantastique, et il poussa des cris.
L'équipage réveillé accourut sur le pont, c'étaient des
Italiens qui acclamèrent leurs frères voyageurs, leur jetant à pleine voix des
« bon voyage », et des « bonne chance ».
Et les
trois hommes du ballon, penchés hors de la
nacelle, répondaient à ces clameurs amies,
puis ils laissèrent au loin le brick, pour se perdre
de nouveau sur la mer.
Au retour, la nacelle finit par traîner dans les vagues, emportée à la vitesse
fantastique de cent quatre-vingts
kilomètres à l'heure. Les aéronautes se jugeaient à peu près
perdus quand le soleil se leva, dilata le gaz et fit bondir l'Albatros à
plus de trois mille mètres dans le ciel. Il tourna sur Gênes et revint vers
l'Italie ; mais il n'avait plus ni lest, ni ancres, rien pour le diriger,
rien pour l'arrêter, rien pour le manœuvrer.
Tout à coup M. Jovis aperçut quelque chose de vert, une
forêt, qui, de là-haut, ressemblait à un champ de choux. Ses deux compagnons,
alors, sur son ordre, se pendirent à la corde de la soupape et l'aérostat tomba
comme une pierre et la nacelle entra dans l'océan des arbres, crevant les feuillages,
brisant des branches énormes, et elle demeura immobile, arrêtée, encore
suspendue, mais saisie, tenue par tous ces branchages refermés sur elle, tandis
que le ballon, énorme et flasque, semblait palpiter, se débattre, se noyer dans
les sommets bruissants des grands arbres.
Ils étaient tombés dans les Apennins. Au mois d'octobre
prochain, M. le capitaine Jovis a l'intention de tenter la traversée de
l'océan, de New York en Europe, avec un aérostat de 8 000 mètres.
Il compte profiter pour ce voyage d'une des perturbations
atmosphériques bien observées et annoncées par les
savants américains. En se lançant
dans la bourrasque dont la marche est prévue d'une façon
presque certaine, grâce à l'admirable
bureau de renseignements du New York Herald,
les aéronautes pensent et espèrent arriver en Europe en cinquante heures au maximum. Bonne chance à ces hardis
oiseaux.
Que de choses encore nous
raconte le capitaine avec sa verve exubérante de Méridional, sa visite à un
petit nuage noir, aperçu très loin, très haut, pendant une ascension et qui
n'était autre chose que le laboratoire, ou plutôt que l'œuf d'un orage. En une seconde, l'aérostat fut couvert de glace dès qu'il eut
pénétré dans cette nuée en travail, et il fallut
jeter le lest à deux mains pour n'être pas précipité du ciel, comme Phaéton jadis.
Voici dans
un coin des ateliers une
petite porte, c'est le poste des pigeons voyageurs. On les garde là, dans
une pièce ouvrant sur les toits. A chaque ascension on en prend un, et dès que
le ballon a touché terre,
on lâche la bête en lui attachant aux ailes une dépêche.
L'oiseau revient aussitôt vers sa maison où il
pénètre par une trappe à bascule ; et cette trappe, en se refermant, fait
sonner un timbre électrique qui annonce la rentrée du messager.
Voici des échantillons
de cordages, d'ancres automatiques,
de tous les engins utilisés dans la navigation aérienne. On nous montre un vernis nouveau, imperméable, qui augmente la souplesse et la
résistance des tissus au lieu de les brûler, comme font les anciens vernis employés jusqu'à ce jour. Mais ce
qu'il faut admirer de véritablement surprenant, ce sont les photographies
instantanées faites à 2000 et 2500 mètres de hauteur
et donnant, avec une netteté parfaite, toute la topographie d'un pays.
Puis-je commettre
une indiscrétion ? L'éminent géographe M. Liénard prépare avec M. Jovis une des attractions futures et certaines de l'Exposition universelle. De la nacelle d'un ballon,
élevée seulement de douze mètres au-dessus du sol, on pourra voir sous ses
pieds Paris, avec tous ses monuments, ses rues, ses environs, et le cœur même de la France jusqu'à la mer, jusqu'au Havre, car l'effet d'optique de cet étonnant panorama en relief, d'une exactitude absolue, sera obtenu d'une hauteur fictive de 2
500 mètres.
En terminant, lisons seulement un article des statuts de cette Société qui a pour président M. Delpont, et qui compte parmi ses
membres fondateurs décédés (je ne
veux parier que des morts) Gambetta, Victor Hugo, Dupuy de Lôme, Henry Gifard, le général Farre, le vice-amiral Gougeard et Paul Bert.
- Lisons, dis-je,
l'article 3 de ses statuts :
- « L'Union aéronautique de France, avec son matériel
et son personnel, se tient constamment,
à toute réquisition,
à la disposition de l'État
et en particulier du Ministère
de la guerre, pour toutes missions ou études qui paraîtraient
nécessaires. »
9 juillet 1887
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