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Texte
J'avais reçu, dans la matinée du 8 juillet, le
télégramme que voici : "Beau temps. Toujours mes prédictions. Frontières
belges. Départ du matériel et du personnel à midi, au siège social. Commencement
des manoeuvres à trois heures. Ainsi donc je vous attends à l'usine à partir de
cinq heures. JOVIS."
A cinq heures précises, j'entrais à l'usine à gaz de la
Villette. On dirait les ruines colossales d'une ville de cyclopes. D'énormes et
sombres avenues s'ouvrent entre les lourds gazomètres alignés l'un derrière
l'autre, pareils à des colonnes monstrueuses, tronquées, inégalement hautes et
qui portaient sans doute, autrefois, quelque effrayant édifice de fer.
Dans la cour d'entrée, gît le ballon, une grande
galette de toile jaune, aplatie à terre, sous un filet. On appelle cela la mise
en épervier ; et il a l'air, en effet, d'un vaste poisson pris et mort.
Deux ou trois cents personnes le regardent, assises ou
debout, ou bien examinent la nacelle, un joli panier carré, un panier à chair
humaine qui porte sur son flanc, en lettres d'or, dans une plaque
d'acajou : Le Horla.
On se précipite soudain, car le gaz pénètre enfin dans
le ballon par un long tube de toile jaune qui rampe sur le sol, se gonfle,
palpite comme un ver démesuré. Mais
une autre pensée, une autre image frappent tous les yeux et tous les esprits. C'est
ainsi que la nature elle-même nourrit les êtres jusqu'à leur naissance. La bête
qui s'envolera tout à l'heure commence à se soulever, et les aides du capitaine
Jovis, à mesure que Le Horla grossit, étendent et mettent en place le
filet qui le couvre, de façon à ce que la pression soit bien régulière et
également répartie sur tous les points.
Cette opération est fort délicate et fort
importante ; car la résistance de la toile de coton, si mince, dont est
fait l'aérostat, est calculée en raison de l'étendue du contact de cette toile
avec le filet aux mailles serrées qui portera la nacelle.
Le
Horla, d'ailleurs,
a été dessiné par M. Mallet, construit sous ses yeux et par lui. Tout a été
fait dans les ateliers de M Jovis, par le personnel actif de la société, et
rien au-dehors.
Ajoutons que tout est nouveau dans ce ballon, depuis le
vernis jusqu'à la soupape, ces deux choses essentielles de l'aérostation. Il
doit rendre la toile impénétrable au gaz, comme les flancs d'un navire sont
impénétrables à l'eau. Les anciens vernis à base d'huile de lin avaient double
inconvénient de fermenter et de brûler la toile qui, en peu de temps, se
déchirait comme du papier.
Les soupapes offraient ce danger de se refermer
imparfaitement dès qu'elles avaient été ouvertes et qu'était brisé l'enduit,
dit cataplasme, dont on les garnissait. La chute de M. Lhoste, en pleine mer et
en pleine nuit, a prouvé, l'autre semaine, l'imperfection du vieux système.
On peut dire que les deux découvertes du capitaine
Jovis, celle du
vernis principalement, sont d'une valeur inestimable pour l'aérostation.
On en parle d'ailleurs dans la foule, et des hommes,
qui semblent être des spécialistes, affirment avec autorité, que nous serons
retombés avant les fortifications. Beaucoup d'autres choses encore sont blâmées
dans ce ballon d'un nouveau type que nous allons expérimenter avec tant de bonheur
et de succès.
Il grossit toujours, lentement. On y découvre de
petites déchirures faites pendant le transport ; et on les bouche, selon
l'usage, avec des morceaux de journal appliqués sur la toile en les mouillant. Ce
procédé d'obstruction inquiète et émeut le public.
Pendant que le capitaine Jovis et son personnel
s'occupent des derniers détails, les voyageurs vont dîner à la cantine de
l'usine à gaz, selon la coutume établie.
Quand nous ressortons, l'aérostat se balance, énorme et
transparent, prodigieux fruit d'or, poire fantastique que mûrissent encore, en
la couvrant de feu, les derniers rayons du soleil.
Voici qu'on attache la nacelle, qu'on apporte les
baromètres, la sirène que nous ferons gémir et mugir dans la nuit, les deux
trompes aussi, et les provisions de bouche, les pardessus, tout le petit
matériel que peut contenir, avec les hommes, ce panier volant.
Comme le vent pousse le ballon sur les gazomètres, on
doit à plusieurs reprises l'en éloigner pour éviter un acident au départ.
Tout à coup le capitaine Jovis appelle les
passagers.
Le lieutenant Mallet grimpe d'abord dans le filet
aérien entre la nacelle et l'aérostat, d'où il surveillera, durant toute la
nuit, la marche du Horla à travers le ciel, comme l'officier de quart,
debout sur la passerelle, surveille la marche du navire.
M.
Étienne Beer monte ensuite, pais M. Paul Bessand, puis M, Patrice Eyriès, et
puis moi.
Mais l'aérostat est trop chargé pour la longue
traversée que nous devons entreprendre, et M Eyriès doit, non sans grand
regret, quitter sa place.
M. Jovis, debout sur le bord de la nacelle, prie, en
termes fort galants, les dames de s'écarter un peu, car il craint, en
s'élevant, de jeter du sable sur leurs chapeaux ; puis il commande :
"Lâchez-tout !" et tranchant d'un coup de couteau les cordes qui
suspendent autour de nous le lest accessoire qui nous retient à terre, il donne
au Horla sa liberté.
En une seconde nous sommes partis. On ne sent
rien ; on flotte, on monte, on vole, on plane. Nos amis crient et
applaudissent, nous ne les entendons presque plus ; nous ne les voyons
qu'à peine. Nous sommes déjà si loin ! si haut ! Quoi ! nous
venons de quitter ces gens là-bas ? Est-ce possible ? Sous nous
maintenant, Paris s'étale, une plaque sombre bleuâtre, hachée par les rues, et
d'où s'élancent de place en place, des dômes, des tours, des flèches ;
puis, tout autour, la plaine, la terre que découpent les routes longues, minces
et blanches au milieu des champs verts, d'un vert tendre ou foncé, et des bois
presque noirs.
La Seine semble un gros serpent roulé, couché
immobile, dont on n'aperçoit ni la tête ni la queue ; elle vient de
là-bas, elle s'en va là-bas, en traversant Paris, et la terre entière a l'air
d'une immense cuvette de prés et de forêts qu'enferme à l'horizon une montagne
basse, lointaine et circulaire.
Le soleil qu'on n'apercevait plus d'en bas reparaît
pour nous, comme s'il se levait de nouveau, et notre ballon lui-même s'allume
dans cette clarté ; il doit paraître un astre à ceux qui nous regardent. M. Mallet, de seconde en seconde,
jette dans le vide une feuille de papier à cigarettes et dit
tranquillement : "Nous montons, nous montons toujours", tandis
que le capitaine Jovis, rayonnant de joie, se frotte les mains en
répétant : "Hein ? ce vernis, hein ! ce vernis,"
On ne peut, en effet, apprécier les montées et les
descentes qu'en jetant de temps en temps une feuille de papier à cigarettes. Si
ce papier, qui demeure, en réalité, suspendu dans l'air, semble tomber comme
une pierre, c'est que le ballon monte ; s'il semble au contraire s'envoler
au ciel, c'est que le ballon descend.
Les deux baromètres indiquent cinq cents mètres
environ, et nous regardons, avec une admiration enthousiaste, cette terre que
nous quittons, à laquelle nous ne tenons plus par rien et qui a l'air d'une
carte de géographie peinte, d'un plan démesuré de province. Toutes ses rumeurs cependant nous arrivent
distinctes, étrangement reconnaissables. On entend surtout le bruit des roues
sur les routes, le claquement des fouets, le "hue" des charretiers,
le roulement et le sifflement des trains, et les rires des gamins qui courent
et jouent sur les places. Chaque fois que nous passons sur un village, ce sont
des clameurs enfantines qui dominent tout et montent dans le ciel avec le plus
d'acuité.
Des hommes nous appellent ; des locomotives
sifflent ; nous répondons avec la sirène qui pousse des gémissements
plaintifs, affreux, maigres, vraie voix d'être fantastique errant autour du
monde.
Des lumières s'allument de place en place, feux isolés
dans les fermes chapelets de gaz dans les villes. Nous allons vers le
nord-ouest après avoir plané longtemps sur le petit lac d'Enghien. Une rivière
apparaît : c'est l'Oise. Alors nous discutons pour savoir où nous sommes. Cette
ville qui brille là-bas, est-ce Creil ou Pontoise ? Si nous étions sur
Pontoise, on verrait semble-t-il la jonction de la Seine et de l'Oise ; et
puis ce feu, cet énorme feu sur la gauche, n'est-ce pas le haut fourneau de
Montataire ?
Nous
nous trouvons en vérité sur Creil. Le spectacle est surprenant ; sur la
terre, il fait nuit et nous sommes encore dans la lumière, à dix heures
passées. Maintenant nous entendons les bruits légers des champs, le double cri
des cailles surtout, puis les miaulements des chats et les hurlements des
chiens. Certes, les chiens sentent le ballon, le voient et donnent l'alarme. On
les entend, par toute la plaine, aboyer contre nous st gémir, comme ils
gémissent à la lune. Les boeufs aussi semblent se réveiller dans les étables,
car ils mugissent ; toutes les bêtes effrayées s'émeuvent devant ce
monstre aérien qui passe.
Et les odeurs du sol montent vers nous délicieuses,
odeurs des foins, des fleurs, de la terre verte et mouillée, parfumant l'air,
un air léger, si léger, si doux, si savoureux que jamais de ma vie je n'avais
respiré avec tant de bonheur. Un bien-être profond, inconnu, m'envahit,
bien-être du corps et de l'esprit, fait de nonchalance, de repos infini,
d'oubli, d'indifférence à tout et de cette sensation nouvelle de traverser
l'espace sans rien sentir de ce qui rend insupportable le mouvement, sans
bruit, sans secousses et sans trépidations.
Tantôt nous montons et tantôt nous descendons. De
minute en minute, le lieutenant Mallet, suspendu dans sa toile d'araignée, dit
au capitaine Jovis : "Nous descendons, jetez une demi-poignée"
Et le capitaine, qui cause et rit avec nous, un sac de lest entre ses genoux,
prend dans ce sac un peu de sable et le jette par-dessus bord.
Rien n'est plus amusant, plus délicat
et plus passionnant que la manoeuvre du ballon. C'est un énorme joujou,
libre et docile, qui obéit avec une surprenante sensibilité, mais qui est
aussi, et avant tout, l'esclave du vent, auquel nous ne commandons pas.
Une
pincée de sable, la moitié d'un journal, quelques gouttes d'eau, les os du
poulet qu'on vient de manger, jetés au-dehors, le font monter brusquement.
Le fleuve ou le bois qu'on traverse, nous soufflant un
air humide et froid, le fait descendre de deux cents mètres. Sur les blés mûrs
il se maintient, et sur les villes il s'élève.
La terre dort maintenant, ou plutôt l'homme dort sur la
terre, car les bêtes éveillées annoncent toujours notre approche. De temps en
temps le roulement d'un train, nous arrive ou le sifflet de la machine. Sur les
lieux habités nous faisons mugir la sirène : et les paysans affolés dans
leurs lits doivent se demander en tremblant si c'est l'ange du jugement dernier
qui passe.
Mais une odeur de gaz, forte et continue, nous
frappe : nous avons rencontré sans doute un courant chaud, et le ballon se
gonfle, perdant son sang invisible par le tuyau d'échappement, qu'on nomme
appendice et qui se referme de lui-même dès que cesse la dilatation.
Nous montons. La terre déjà ne nous renvoie plus l'écho
de nos trompes ; nous avons déjà passé six cents mètres. On n'y voit pas
assez pour consulter les instruments, on sait seulement que les feuilles de
papier de riz tombent sous nous comme des papillons morts, que nous montons
toujours, toujours. On ne distingue plus la terre ; des brumes légères
nous en séparent ; et sur nos têtes, le peuple des étoiles scintille.
Mais une lueur naît devant nous, une lueur d'argent qui
fait pâlir le ciel ; et soudain, comme si elle s'élevait des profondeurs
inconnues de l'horizon inférieur, la lune apparaît sur le bord d'un nuage. Elle
semble venue d'en bas, tandis que nous la regardons de très haut, accoudés à
notre nacelle comme des spectateurs sur un balcon. Elle se dégage
luisante et ronde des nuées qui l'enveloppaient, et elle monte au ciel avec
lenteur.
La terre n'est plus, la terre est noyée sous les
vapeurs laiteuses qui ressemblent à une mer. Nous sommes donc seuls maintenant
avec la lune, dans l'immensité, et la lune a l'air d'un ballon qui voyage en
face de nous ; et notre ballon qui reluit a l'air d'une lune plus grosse
que l'autre, d'un monde errant au milieu du ciel, au milieu des astres, dans
l'étendue infinie. Nous ne parlons plus, nous ne pensons plus, nous ne vivons
plus ; nous allons, délicieusement inertes, à travers l'espace L'air qui
nous porte a fait de nous des êtres qui lui ressemblent, des êtres muets,
joyeux et fous, grisés par cette envolée prodigieuse, étrangement alertes, bien
qu'immobiles. On ne sent plus
la chair, on ne sent plus les os, on ne sent plus palpiter le coeur, on est
devenu quelque chose d'inexprimable, des oiseaux qui n'ont pas même la peine de
battre de l'aile.
Tout souvenir a disparu de nos âmes, tout souci a
quitté nos pensées, nous n'avons plus de regrets, de projets, ni d'espérances. Nous
regardons nous sentons, nous jouissons éperdument de ce voyage
fantastique ; rien que la lune et nous dans le ciel ! Nous sommes un
monde vagabond, un monde en marche, comme nos soeurs les planètes ; et ce
petit monde en marche porte cinq hommes qui ont quitté la terre et l'ont déjà
presque oubliée. On y voit maintenant comme en plein jour ; nous nous
regardons surpris de cette clarté, car nous n'avons à regarder que nous et
quelques nuages d'argent qui flottent plus bas. Les baromètres indiquent douze
cents mètres, puis treize, puis quatorze, puis quinze cents ; et les
feuilles de papier de riz tombent toujours autour de nous.
Le capitaine Jovis affirme que la lune souvent a
fait ainsi s'emballer les aérostats et que le voyage en haut va continuer.
Nous sommes maintenant à deux mille mètres ; nous
montons encore à deux mille trois cent cinquante mètres, le ballon enfin
s'arrête.
Et
nous faisons mugir la sirène, surpris qu'on ne nous réponde point des étoiles.
A présent, nous descendons, très vite, sans nous en
douter, M. Mallet crie sans cesse : "Jetez du lest, jetez du
lest !" Et le lest qu'on précipite dans le vide, sable et pierres mêlées, nous
revient dans la figure, comme s'il remontait, lancé d'en bas vers les astres,
tant est rapide notre chute.
Voici la terre !
"Où sommes-nous ? Cette pointe en l'air a
duré plus de deux heures. Il est minuit passe et nous traversons un grand pays
sec, bien cultivé, plein de routes, très peuplé.
Voici une ville, une grande ville à droite, une autre à
gauche plus loin. Mais, tout à coup, à la surface du sol, une lumière
éclatante, féerique, s'allume et s'éteint, puis elle reparaît, s'efface de
nouveau. Jovis, que grise l'espace, s'écrie : "Regardez,
regardez ce phénomène de la lune dans l'eau. On ne peut rien voir de plus beau la nuit."
Rien, en effet, ne peut faire imaginer pareille chose,
rien ne peut donner l'idée de l'éclat prodigieux de ces plaques de clarté qui
ne sont pas du feu, qui ne semblent pas des reflets, qui naissent brusquement
ici ou là et s'éteignent tout aussitôt.
Sur les ruisseaux qui serpentent, ces foyers ardents
apparaissent en même temps à chaque détour du cours d'eau ; mais comme le
ballon passe aussi vite que le vent, à peine a-t-on le temps de les voir.
Nous sommes maintenant assez près de
la terre, et notre ami Beer s'écrie : "Regardez donc ! qu'est-ce
qui court là-bas dans ce champ ? N'est-ce pas un chien ?"
Quelque chose court en effet sur le sol avec une prodigieuse vitesse, et ce
quelque chose semble franchir les fossés, les routes, les arbres avec une telle
facilité que nous ne comprenons pas. Le capitaine riait :
"C'est l'ombre de notre ballon, dit-il. Elle va grossir à mesure que nous descendrons."
J'entendis distinctement un grand bruit de forges dans
le lointain, et comme nous n'avons cessé, durant toute la nuit, de nous diriger
sur l'étoile polaire, que j'ai souvent regardée et consultée du pont de mon
petit yacht sur la Méditerranée, nous allons indubitablement vers la Belgique.
Notre sirène et nos deux trompes appellent sans
discontinuer. Quelques cris nous répondent, cris de charretier qui s'arrête,
cri de buveur attardé. Nous hurlons : "Où
sommes-nous ?" Mais le ballon va si vite que jamais l'homme effaré
n'a le temps de nous répondre. L'ombre
grossie du Horla, large comme une balle d'enfant, fuit devant nous, sur
les champs, les routes, les blés et les bois. Elle passe, elle passe, nous
précédant d'un demi-kilomètre ; et j'écoute à présent, penché hors de la
nacelle, le grand bruit du vent dans les arbres et sur les récoltes.
Je dis au capitaine Jovis : "Comme ça
souffle !"
Il me répond : "Non, ce sont des chutes d'eau
sans doute." J'insiste, sûr de mon oreille qui reconnaît bien, le vent,
pour l'avoir entendu si souvent siffler dans les cordages. Alors Jovis me
pousse le coude ; il a peur d'émouvoir ses passagers joyeux et
tranquilles, car il sait bien qu'un orage nous chasse. Un homme enfin
nous a compris, il répond : "Nord."
Un autre nous jette le même mot.
Et soudain une ville considérable, d'après l'étendue de
son gaz, se montre juste devant nous. C'est Lille, peut-être. Comme nous
approchons d'elle, apparaît sous nous, tout à coup, une si surprenante lave de
feu, que je me crois emporté sur un pays fabuleux où on fabrique des pierres
précieuses pour les géants.
C'est
une briqueterie, paraît-il. En voici d'autres, deux, trois. Les matières en
fusion bouillonnent, scintillent, jettent des éclats bleus, rouges, jaunes,
verts, des reflets de diamants monstrueux, de rubis, d'émeraudes, de
turquoises, de saphirs, de topazes. Et près de là les grandes forges soufflent
leur haleine ronflante, pareille à des mugissements de lion apocalyptique ;
les hautes cheminées jettent au vent leurs panaches de flammes, et l'on entend
des bruits de métal qui roule, de métal qui sonne, de marteaux énormes qui
retombent.
"Où sommes-nous ?"
Une voix, voix de farceur ou d'affolé, nous
répond :
"Dans un ballon.
- Où sommes-nous ?
- Lille."
Nous ne nous étions point trompés. Déjà on ne voit plus
la ville et voici Roubaix
sur la droite, puis des champs bien cultivés, réguliers, de tons différents
selon les cultures et qui semblent tous jaunes, gris ou bruns dans la nuit. Mais
des nuages s'amassent derrière nous, couvrent la lune, tandis qu'à l'Est le
ciel s'éclaircit, devient d'un bleu clair avec des reflets rouges. C'est
l'aube. Elle grandit vite, nous montrant maintenant tous les petits détails de
la terre, les trains, les ruisseaux, les vaches, les chèvres. Et tout cela
passe sous nous avec une prodigieuse vitesse ; on n'a pas le temps de
regarder, à peine le temps de voir que d'autres prés, d'autres champs, d'autres
maisons ont déjà fui. Les coqs chantent, mais la voix des canards domine tout,
on dirait que le monde en est peuplé, couvert, tant ils font de bruit.
Les paysans matineux agitent les bras, nous
criant : "Laissez-vous tomber." Mais nous allons toujours, sans
monter ni descendre, penches au bord de la nacelle et regardant couler
l'univers sous nos pieds.
Jovis signale une autre ville, très loin. Elle
approche, dominée par des clochers antiques, et ravissante, vue ainsi d'en
haut. On discute. Est-ce Courtrai ? Est-ce
Gand ?
Déjà nous sommes tout près et nous voyons qu'elle est
entourée d'eau, traversée en tous sens par des canaux. On dirait une Venise du
Nord. Juste au moment où nous passons sur le beffroi, si près que notre
guide-rope, longue corde traînant sous la nacelle, a failli le toucher, le
carillon flamand se met à chanter trois heures. Ses sons légers et rapides,
doux et clairs, semblent jaillit pour nous de ce mince toit de pierre frôlé
dans notre course errante C'est un bonjour charmant, un bonjour ami que nous
jette la Flandre. Nous répondons avec la sirène dont l'horrible voix résonne
par les rues.
C'était Bruges ;
mais à peine l'avions-nous perdue de vue, que mon voisin Paul Bessand me
demande : "Ne voyez-vous rien sur la droite et devant vous ? On
dirait un fleuve."
Devant nous, en effet, s'étend au loin une ligne
lumineuse, sous la clarté de l'aube. Oui, cela a l'air d'un fleuve, d'un
immense fleuve, avec des îles dedans.
"Préparons la descente", dit le capitaine. Il fait rentrer
dans la nacelle M Mallet toujours perché dans son filet ; puis on serre
les baromètres et tous les objets durs qui pourraient nous blesser dans les
secousses.
M. Bessand s'écrie : "Mais voilà des mâts de
navires à gauche. Nous sommes à la mer."
Des brumes nous l'avaient cachée jusque-là. La mer
était partout, à gauche et en face, tandis qu'à notre droite l'Escaut, joint à
la Meuse, étendait jusqu'à la mer ses bouches
plus vastes qu'un lac.
Il fallait descendre en une minute ou deux.
La corde de la soupape, religieusement enfermée dans un
petit sac de toile blanche et placée bien en vue afin qu'elle ne soit touchée
par personne, fut deroulée, et M. Mallet la tient en main, tandis que le
capitaine Jovis cherche au loin une place favorable.
Derrière nous, le tonnerre gronde et aucun oiseau ne
suivrait notre course folle.
"Tirez !" cria Jovis.
Nous passions sur un canal. La nacelle frémit deux fois
et s'inclina. Le guide-rope a touché les grands arbres des deux rives.
Mais notre vitesse est telle que la longue corde qui
traîne maintenant ne semble pas la ralentir, et nous arrivons, avec une
rapidité de boulet sur une grande ferme, dont les poules, les pigeons, les
canards effarés s'envolent dans tous les sens, tandis que les veaux, les chats
et les chiens fuient, éperdus, vers la maison.
Il nous reste juste un demi-sac de lest. Jovis le
jette ; et Le Horla légèrement s'envole par-dessus le toit.
"La soupape !" crie de nouveau le
capitaine.
M. Mallet se suspend à la corde et nous descendons
comme une flèche.
D'un coup de couteau, l'amarre qui retient l'ancre est
coupée, nous la traînons derrière nous dans un grand champ de betteraves.
Voici des arbres.
"Attention ! Cramponnez-vous ! Gare aux
têtes !"
Nous passons encore dessus ; puis une forte
secousse nous bouscule. L'ancre a mordu.
"Attention ! Tenez-vous bien !
Soulevez-vous à la force des poignets. Nous allons toucher."
La nacelle touche en effet. Et puis s'envole de
nouveau. Elle retombe encore, rebondit et, enfin, se pose à terre,
tandis que le ballon se débat follement, avec des efforts d'agonisant.
Des
paysans accouraient, mais n'osaient point approcher. Ils furent longtemps à se
décider avant de venir nous délivrer, car on ne peut mettre pied à terre sans
que l'aérostat soit presque complètement dégonflé.
Puis, en même temps que les hommes effarés, dont
quelques-uns sautaient d'étonnement avec des gestes de sauvages, toutes les
vaches qui paissaient sur les dunes venaient à nous, entourant notre ballon
d'un cercle étrange et comique de cornes, de gros yeux et de naseaux
soufflants.
Avec l'aide des paysans belges, complaisants et
hospitaliers, nous avons pu, en peu de temps, empaqueter tout notre matériel et
le porter à la gare de Heyst où nous reprenions à huit heures vingt le train
pour Paris.
La descente avait eu lieu à trois heures quinze
minutes du matin, ne précédant que de quelques secondes la pluie torrentielle
et les éclairs aveuglants de l'orage qui nous chassait devant lui.
Nous
avons donc pu, grâce au capitaine Jovis, dont mon confrère Paul Ginisty m'avait
depuis longtemps raconté la hardiesse, car ils sont tombés ensemble et
volontairement en pleine mer, en face de Menton, nous avons donc pu, en une
seule nuit, voir, du haut du ciel, le coucher du soleil, le lever de la lune et
le retour du jour et aller de Paris aux bouches de l'Escaut à travers les airs.
16 juillet 1887
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