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Texte
L'architecture se meurt,
l'architecture est morte. La disparition de cet art est
d'ailleurs facile à constater, mais en y songeant bien, ce n'est pas aux architectes qu'il faut s'en prendre.
Si nous
voyons de temps en temps s'élever
dans Paris
un affreux monument nouveau,
songeons que deux ou trois
cents projets, sinon plus, ont passé sous les yeux d'une commission présidée par un ministre ou par un membre de l'Institut. C'est donc le membre de l'Institut (à tout seigneur tout honneur), puis le ministre, puis la commission tout entière qu'il faut traiter
comme ils
le méritent. Si M. Eiffel, marchand de fers, dresse sur Paris l'effroyable corne dont les dessins et les débuts
font présager la laideur totale et définitive, il ne, faut
assurément pas en vouloir à M. Eiffel qui fait ce qu'il peut avec son fer. Mais quand
il nous
sera permis de contempler dans toute sa
hauteur et toute sa hideur ce monument du mauvais goût contemporain,
nous proclamerons bien haut les noms des patrons de
cette chaudronnerie, afin qu'on ne
songe jamais à eux quand
le Ministère des beaux-arts sera vacant.
Les millions employés à construire cette
cage-paratonnerre (qui nous
fera désirer
une Commune déboulonneuse) n'auraient-ils pas pu servir à favoriser
l'effort de l'architecte
inconnu qui porte peut-être
en sa tête des formes nouvelles d'édifices. Les pauvres jeunes gens qui cherchent aujourd'hui le secret
de la beauté des lignes et
des ornements de pierre en sont réduits à
subir le goût du bourgeois
qui commande son château, ou
de la commission ministérielle composée
de vieux fossiles pétrifiés dans la période grecque, dans celles du Moyen Age ou de la Renaissance.
Donc, si l'impuissance de l'architecture
monumentale contemporaine doit être attribuée d'abord au goût rétrograde ou nul
de nos gouvernants, il est juste aussi de faire large part à la médiocrité du
bourgeois riche.
Et c'est une curieuse étude à faire que celle de
l'emploi de la fortune, de nos jours.
Ceux qui étaient
autrefois les seigneurs,
les grands seigneurs, portaient en leur âme une curiosité,
une ardeur, une hardiesse qui les poussaient aux entreprises. Quand ils avaient
fini de faire la guerre où
se plaisait leur cœur aventureux, ils bâtissaient des châteaux ou des cathédrales. La France n'est-elle pas couverte de merveilleux monuments, tous différents, édifiés de siècle en
siècle par des artistes modernes, patients, convaincus, sur l'ordre de princes ignorants et magnifiques ?
Nous devons à ces seigneurs
entreprenants et à ces grands
artistes, demeurés souvent inconnus, l'admirable musée des monuments historiques dont notre sol est peuplé. Il suffit de nommer tous les illustres châteaux français, ceux du Nord et ceux du Centre, ceux de l'Est et ceux de l'Ouest, pour voir surgir devant
nos yeux une surprenante galerie de palais où s'est fixé,
sous des aspects nombreux, variés et superbes, tout le génie architectural de notre
race. Chaque siècle a laissé
d'innombrables traces, de merveilleux
échantillons de son art toujours
renouvelé. Et nous pouvons suivre
d'époque en époque toutes
les modifications de l'inspiration immortelle. Aujourd'hui plus
rien. Manquons-nous donc d'artistes ? Pourquoi les architectes auraient-ils disparu de France
puisque nous avons toujours d'admirables sculpteurs et de remarquables peintres ? Certes, il en existe qui, demain, pourraient créer des types de
monuments comme ont fait ceux d'autrefois !
Mais ce qui nous manque, par exemple, c'est l'homme généreux
et riche pour oser et pour payer ces
tentatives.
Certes, la nature de l'homme
riche, de l'homme très riche d'aujourd'hui est inférieure à celle de l'homme
puissant et riche de jadis.
Cherchons
un peu à
quoi nos opulents contemporains emploient leur temps, leur argent, et ce qu'ils peuvent
avoir d'intelligence.
Leur première ambition, en général, est
de faire parler d'eux, de briller et de dominer, par leur fortune. Cette ambition est naturelle,
mais les moyens dont ils se servent
pour y parvenir sont au moins très discutables.
Le plus employé est le cheval. Cet animal est
devenu, en effet, la plus noble conquête de l'homme, comme fa proclamé le
prophète évangéliste Buffon, car il donne la gloire et la considération. Je ne
veux point parler du cheval utile, de celui qu'on monte et qu'on attelle, mais
de l'affreuse bête efflanquée nommée cheval de course, sur le dos de laquelle
on met un petit homme maigre dont le génie consiste à cravacher les côtes qui
le portent avec plus d'ardeur que le voisin et d'arriver premier dans une
course où il ne court pas lui-même.
Ces jeux sont très
respectables comme
divertissements pour amener le public et comme prétexte
à paris, bien
que je préfère
les petits chevaux des
casinos qui peuvent donner
les mêmes émotions tout en coûtant beaucoup moins cher à installer.
Peu importe d'ailleurs.
Il ne s'agit ni de juger, ni
de blâmer, ni de condamner, ni de moraliser, mais de constater que le plus grand effort d'esprit
de nos contemporains opulents consiste à faire galoper des bêtes et à découvrir des jockeys incomparables et non des artistes originaux
qui attacheraient le nom de leur
protecteur à quelque monument impérissable. Quand l'homme riche n'est point un homme
de sport par suite des tendances de sa nature morale ou des empêchements de sa nature
physique, il devient volontiers amateur d'art et collectionneur.
Cela vaut peut-être un peu moins que s'il était
un simple turfiste comme on dit dans le galimatias hippique et moderne, car le
propriétaire d'écuries est à peu près sûr de se ruiner, tandis que le
collectionneur cache, derrière un goût qui semble noble, une âme rapace de
trafiquant. Il n'achète pas pour encourager, pour aider l'artiste, il ne
cherche pas à découvrir les talents nouveaux, à les pousser, à leur donner l'or
qui leur permettrait de se développer complètement et librement, il achète,
après contrôle d'hommes compétents, des objets rares dont la valeur est plus
cotée que celle des rentes nationales.
Ce qu'il y a de bizarre et de curieux, en effet, dans
son cas, c'est qu'il ne connaît rien lui-même au bibelot. A force d'en voir il finit
par discerner à peu près le prix courant des objets assez connus ; mais il
hésite devant les pièces rarissimes, incapable de reconnaître leur provenance et de
contrôler leur authenticité. Il n'est, au fond, qu'un avare amassant
non de l'or, mais des poteries, des toiles, des meubles, des bijoux, en procédant
toujours par comparaison et
jamais par intuition. Quand il hésite, il a
recours à l'expert, ce qui prouve bien qu'il n'aime pas l'objet, que la beauté
et la grâce de la chose ne le préoccupent nullement, et qu'il tient à la seule
estimation - bien établie.
Et c'est grâce à lui, pour lui, que s'est développée,
comme le chien d'arrêt pour le chasseur, la race anxieuse des experts.
Quelques-uns exercent cette profession officielle à la façon des notaires et
des avoués, mais les plus sûrs sont des amateurs bien doués, vraiment nés pour
le bibelot, ceux-là, et qui, sans fortune, utilisent leurs facultés naturelles,
leur flair, leur sens du beau, du rare, du curieux, du gracieux, de
l'introuvable, et cherchent, dénichent, reconnaissent, apprécient, jugent,
estiment, classent, d'un œil sûr, infaillible, l'objet qu'on leur montre ou
qu'ils découvrent.
Il est en France
plus de cent collections ayant coûté
plus d'argent qu'il n'en faudrait pour bâtir la féerique abbaye du Mont-Saint-Michel.
Où sont-elles,
ces collections ? Elles sont rangées dans
des vitrines, enfermées dans des armoires, classées comme des herbiers ou des médailles. Servent-elles à la décoration de quelque hôtel original et princier ? Non. L'hôtel,
au contraire, semble construit
uniquement pour les contenir
comme une boutique est faite
pour enfermer des marchandises.
Ce sont, en effet, des marchands qui ont acheté ces
choses, avec la peur incessante d'être trompés, d'être
volés, puis ils les ont
mises en ordre, ravis de savoir au juste ce qu'elles valent,
ils les ont alignées, époussetées, numérotées et cataloguées avec un
soin minutieux et puéril de gens très ordonnés et très riches.
Un
d'eux disait un jour à l'ami qui visitait
son hôtel :
« Voyez donc ma salle de bains, elle est, je
crois, le dernier mot du confortable. »
L'ami regarda et admira cette salle fort jolie
en effet, avec vitraux et vieilles faïences italiennes couvrant les murs du
haut en bas,.puis il répondit : « C'est très bien, mais vieux jeu.
Vous en êtes encore à la baignoire. »
- A la baignoire. Mais oui ! Par quoi voulez-vous
donc la remplacer ?
- Oh ! moi, si je possédais votre fortune
colossale, j'aurais une piscine en marbre rouge où coulerait jour et nuit de
l'eau tiède comme coule une rivière dans un pré. On y pourrait
nager à vingt
personnes. Sur le bord de ce bassin,
des statues, l'une assise
les pieds dans l'eau, une autre
debout, tordant ses cheveux, une
autre à genoux,
se mirant, une autre lisant, une
autre chantant, créées par les premiers sculpteurs
de mon époque, alterneraient
avec de fines colonnes portant
la voûte de marbre blanc. Et dans les fonds
de la vaste galerie, des vitraux superbes, de la verdure
et des fleurs.
« Et mes
amis viendraient nager chez moi au lieu d'aller piquer des têtes dans les bains à fond de bois ou dans la piscine Rochechouart.
« Et cette jolie fantaisie ne coûterait pas
un demi-million. » L'homme riche écoutait, stupéfait, puis, après un long
silence : « Oh ça, c'est de la folie ! » dit-il.
9 août 1887
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