|
Texte
Une
nouvelle très invraisemblable
a couru hier dans Paris. Jusqu'à plus amples renseignements
nous nous refusons absolument à l'admettre. Cependant, comme elle intéresse le monde des lettres tout entier, il
est de notre devoir de la
faire connaître aux lecteurs
de Gil Blas, tout en les mettant
en garde contre une crédulité trop prompte.
On raconte que tous les membres
encore vivants de l'Académie
française ont été convoqués hier
chez un des plus illustres d'entre eux, un des plus vénérés maîtres de la pensée moderne pour recevoir communication d'une révélation des plus graves.
Il ne s'agirait
de rien moins que du recommencement du procès
de Mmes Limouzin, Rattazzi
et de deux autres dames que nous ne
nommons point par un sentiment de réserve
bien naturel, qui auraient employé pour les dernières nominations académiques
les mêmes manœuvres illicites que pour les fournitures de gamelles au Ministère de la guerre et pour les croix
accordées aux industriels pressés et riches.
Le fait dénoncé est d'autant
plus triste, et, hâtons-nous
de le dire, d'autant plus improbable, qu'on sait dans
le monde entier combien l'Académie française s'est toujours tenue en dehors des influences et des coteries féminines.
Que certains
vieux généraux fatigués par leurs campagnes se laissent troubler, conquérir et même corrompre jusqu'à accorder, sur la sollicitation de regards tentateurs
et de bourses sonnantes, une
fourniture de bidons, de boutons de guêtres ou de draps pour culottes à des fabricants astucieux, nous l'admettons tout en doutant encore, mais nous ne pouvons
croire que les Immortels aient poussé la faiblesse jusqu'à donner leurs voix aux candidats de ces dames.
Voici, en tout cas, ce qu'on
raconte
Il y aurait eu, depuis plusieurs
années, chez Mmes Limouzin,
Rattazzi, D... et S... des dîners
et des soirées littéraires destinés
uniquement à la conquête d'influences illégitimes au sein de l'illustre assemblée. Dans ces dîners,
où assistait, assure-t-on, l'élite de la littérature contemporaine, qui alternait ainsi avec des généraux et des hommes politiques, on traitait, pour sauver les apparences, les plus hautes
questions d'art et de science, mais on présentait, en réalité, de jeunes poètes et jeunes romanciers ambitieux aux grands maîtres de la forme écrite.
La maîtresse de céans (nous ne
nommons plus personne afin de ne pas désigner trop clairement les convives) profitait du doux moment qui suit le repos, quand l'attendrissement né des vins généreux
se mêle à la reconnaissance
de la digestion qui va bien,
pour s'approcher de l'Immortel
ému, et lui dire, avec son
plus séduisant sourire
- Cher maître,
permettez-moi de vous présenter M. Roulon des Palmes qui vient de publier Fleurs aurorales, dont je vous ai
parlé déjà.
Et ainsi, de semaine en semaine, on faisait le siège du grand homme qui commençait par voter un
prix pour Fleurs aurorales
ou pour Triple Châtiment,
de M. Jehan Larivaudière, romancier de grand talent encore peu
connu et presque un débutant dans les lettres, bien qu'âgé
de soixante-treize ans. On explique
donc aujourd'hui par cette influence fâcheuse de certaines femmes intrigantes les choix si souvent
discutés et les récompenses si souvent incompréhensibles accordées par l'Académie.
On attribue même, mais nous
nous refusons absolument à le croire, une grande
part à Mmes Limouzin et Rattazzi dans les nominations de
MM. Léon Say et Ferdinand de Lesseps
comme membres de l'Académie, car on assure, à voix basse, qu'on
a saisi chez elles, lors de l'enquête faite par M. Gragnon, quatre collections des œuvres
complètes de ces deux Immortels, soit cent quatre-vingt-seize
volumes qui auraient disparu
au cours de l'enquête.
M. Gragnon aura à s'expliquer sur cette
disparition devant la commission parlementaire. On se demande avec curiosité ce
qu'on a pu faire d'une pareille quantité de livres. Les a-t-on détruits
ou rendus à leurs auteurs
afin qu'ils puissent les remanier à leur guise. Cette dernière version est
très admissible, car on ne connaît pas, dans le commerce, le
double de cette collection.
Voici maintenant
un échantillon des lettres qu'on se récitait hier sur le
boulevard, car, vraies ou
fausses, tout le monde les sait par cœur.
« Chère madame, vous êtes
vraiment la plus délicieuse
des amies et le pâté de foie gras que
vous m'avez envoyé, le plus succulent des pâtés. Ma femme l'a trouvé exquis
et me charge de vous remercier. Nous le dégustons avec religion, en pensant
à vous et
en parlant de vous. Nous avons tant
de bien à en dire, nous découvrons chaque jour en vous des qualités si nouvelles
et si charmantes
que cet éloge,
commencé depuis que nous vous
connaissons, ne finira qu'avec ma vie.
« Certes, je songe à votre candidat et je
travaille pour lui. J'ai déjà gagné les voix de L..., de G..., de B..., de N...
et de R... Si j'osais vous donner un conseil ce serait d'inviter à dîner M.
R... qui est très friand de bonne cuisine et de doctes
causeries.
« Pour en revenir à votre ami,
M. Palumeau, nous sommes tous d'accord
sur la grande valeur de son beau livre : « De l'emploi du verbe être dans l'ancienne poésie française », et je ne doute
pas qu'il obtienne le prix
de trois mille francs que vous m'avez demandé
pour lui.
« Veuillez agréer, chère madame,
l'hommage, etc. »
On a pensé un moment que la date portée sur cette lettre
était antérieure à la fabrication du papier, mais l'expert consulté
a déclaré reconnaître le papier spécial destiné à la préparation
du dictionnaire, et fabriqué
en 1640. Quelques feuilles à peine ont disparu
depuis cette époque.
On raconte aussi, encore plus bas, que cette agence pour nominations et
prix académiques avait une organisation beaucoup plus active et compliquée que l'agence pour gamelles et décorations, et que si le scandale n'avait pas été étouffé dans l'œuf,
comme on dit à l'Institut, il
aurait atteint au moins 20/40 des Immortels. Cela est
faux, nous n'en doutons pas. Il paraît probable cependant que ces dames se sont occupées activement
de soutenir leurs candidats pour les trois
fauteuils actuellement vacants.
On murmure que M. Claretie est fortement
patronné par Mme Limouzin. Les
habitués du foyer des Français prétendent
qu'on allait mettre en répétitions, sur cette scène, un acte en vers, intitulé : Péché caché de... devinez... de M. Limouzin lui-même !...
A la suite de cette représentation, quatre
sociétaires de la Comédie devaient recevoir la croix d'honneur ! Nous ne
dirons pas leurs noms.
On affirme, en outre, qu'une chaloupe canonnière
amarrée actuellement au quai de la Tournelle a été offerte, avec équipage
complet, par un amiral, candidat au second fauteuil, à Mme Rattazzi qui devait
la présenter au ministre de la Marine pour en solliciter l'admission dans la
flotte en remplacement des torpilleurs reconnus défectueux à la suite des
expériences de cet été.
On prétend enfin que le candidat au troisième fauteuil
ne serait autre que le général Boulanger lui-même. Voici à ce sujet
quelques détails assez curieux. On
a surpris, chez Mme Limouzin,
lors de la première perquisition,
trois volumineux paquets de lettres. Ce sont des lettres
qu'on n'avait pas pris la peine de lire qui ont décidé le gouvernement
à remuer toute cette boue
dans l'espoir d'en couvrir cet officier redouté. Or, il
ne s'agissait que de trois volumes de correspondance envoyés à l'impression et dont Mme Limouzin corrigeait les épreuves.
Inutile d'ajouter
que ces volumes devaient assurer la nomination du
général à l'Académie. Les titres qu'a
bien voulu nous communiquer un sympathique éditeur étaient :
- Lettres aux
Princes ;
- Lettres à Divers ;
- Lettres aux Dames.
Voici maintenant le plus curieux
de l'affaire.
De qui tient-on la révélation de ces menées académiques ?
Je vous le donne en mille !...
De M. Michelin !...
Comment et pourquoi ?
On se rappelle que Mme Rattazzi fut condamnée par le
tribunal pour tentative de corruption sur cet incorruptible président du
Conseil municipal.
Or, il paraît qu'à la sorte du refus indigné de cet
honnête homme, cette dame, par un brusque revirement bien féminin,
enthousiasmée de cette conduite, alla le trouver de nouveau pour lui offrir le
prix Montyon, et afin de le convaincre lui donna les preuves indéniables de ses
relations avec l'Académie.
Non moins intraitable la seconde fois que la première,
repoussant la récompense comme il avait repoussé la tentative de corruption, M.
Michelin n'hésita pas à dénoncer cette nouvelle manœuvre !
Au dernier moment, on nous dit que nous
avons été trompés et qu'il
s'agit simplement de l'académie du Chat Noir, dont M. Salis est directeur
perpétuel.
La démarche de Mme Limouzin, allant chercher refuge et protection chez
cet illustre gentilhomme cabaretier, donne beaucoup plus de vraisemblance
à cette toute
récente version.
15 novembre 1887
|