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Texte
Donc, madame, vous vous
ennuyez ?
- Hélas oui,
monsieur, affreusement !
- Et cela dure
depuis longtemps ?
- Oh oui !
- Depuis un an ?
- Oui, à
peu près.
- Vous avez
été voir Georgette ?
- Oui.
- Est-ce bon ?
- Oh ! charmant, tout à
fait charmant ! Et Speranza ?
- J'ai vu également Speranza. C'est un délicieux
ballet.
- Avez-vous lu Tartarin
dans les Alpes ?
- Certainement, et le premier
jour.
- Cela vous a plu ?
- Infiniment. Moi, d'abord, j'avais une passion pour Tartarin.
Rien ne m'a jamais amusée autant que ce livre-là : c'est si drôle, si
spirituel, si cocasse. Malgré toute l'admiration que j'ai pour les autres romans de Daudet, je préfère
encore Tartarin, parce
qu'il me fait rire aux larmes toutes les fois que je
l'ouvre. Non, voyez-vous, jamais on n'a eu tant
d'esprit. Et c'est si amusant de voir
Tartarin dans les
Alpes après l'avoir vu dans le désert !
- Donc, madame,
vous avez passé un soir excellent en écoutant Georgette, un soir
excellent en regardant Speranza,
et un jour excellent en lisant Tartarin.
Et vous prétendez vous ennuyer ?
- Mais oui,
je m'ennuie ! Vous croyez
donc que cela suffit pour occuper ma vie, d'avoir quelques heures d'agrément de temps en temps.
- Moi, madame,
je trouve qu'il est
fort rare d'obtenir non pas quelques
heures, mais quelques minutes de distraction. Or, vendredi vous irez
à Sapho. Vous lirez le lendemain
le délicieux volume de nouvelles
qu'Octave Mirbeau vient de publier : Lettres de ma Chaumière, et le lendemain
encore L'Alpe homicide de Paul Hervieu ; et cela vous intéressera d'autant plus que vous retrouverez dans ce livre
remarquable, ces Alpes neigeuses où vient de se promener Tartarin. Et puis vous
aurez d'autres spectacles
et d'autres livres, et des dîners en ville, et des soirées,
et mille choses diverses
qui vous conduiront au printemps. Et vous prétendez vous ennuyer ?
- Mais oui,
je m'ennuie. Vous êtes insupportable de ne pas me croire.
- Je vous
crois, ma chère amie, seulement vous vous trompez
de mot ; vous ne devriez pas dire : je m'ennuie, mais :
je n'aime pas. Pour vous, tout se borne à l'amour. Aimer ou ne pas aimer, tout est
là. Quand vous aimez, la terre devient un paradis terrestre, la vie un enchantement ;
et quand vous n'aimez pas, l'univers et la vie redeviennent un enfer.
- C'est vrai, cela !
- Parbleu, si c'est vrai ! Et vous considérez
l'amour comme la plus grande, la plus belle, la plus généreuse, la plus
profonde, la plus puissante des passions.
- Mais oui. Certainement.
- Eh bien, ma chère amie, l'amour, en vérité, est la
plus mesquine, la plus faible, la plus légère et la moins durable des
fantaisies qui entraînent le cœur humain.
- Mon Dieu, que vous
êtes bête !
- C'est possible !
Bête, mais juste.
Raisonnons.
On connaît la force d'une
locomotive au nombre de wagons chargés
qu'elle peut traîner, n'est-ce pas ? Et de même on peut mesurer
la force d'une passion aux choses
qu'elle peut faire accomplir à l'homme.
Je dis que
sous tous les rapports l'amour est
inférieur aux autres
passions.
D'abord la qualité première d'une passion est la
durée. Or, l'amour est essentiellement limité. Combien pourrait-on
citer de cas où il ait persisté
pendant une vie entière ? Il change de sujets plusieurs fois dans le cours
d'une existence et s'arrête
définitivement dès que les cheveux sont devenus blancs.
C'est donc plutôt un appétit qu'une passion, un appétit qui varie
suivant les âges et qui se porte sur plusieurs personnes.
Or, ma chère amie, il me serait facile de prouver que
le jeu a ruiné plus d'hommes que l'amour, et que l'alcool en a tué davantage. Donc, les cartes
et l'ivrognerie sont deux passions supérieures.
En effet, on ne peut rien
faire de plus énergique, pour prouver
un entraînement, que de donner son argent et sa vie, les deux choses les plus précieuses qui soient.
Or, si la statistique
nous prouve que l'homme se ruine plus volontiers, plus facilement pour le baccara que pour une jolie
fille, qu'il résiste moins aux cartes qu'aux beaux yeux, qu'il est
attiré plus irrésistiblement
par les tripots que par les
alcôves, et qu'il laisse plus passionnément ses derniers sous
sur une table verte que dans
les mains roses d'une femme, le doute
ne nous est
plus possible.
Ceux qui se ruinent pour des femmes sont rares, bien rares,
aujourd'hui, tandis que ceux qui se ruinent par le jeu sont nombreux.
Quant à ceux
qui se tuent par amour ou
pour l'amour, on n'en voit guère. Ceux qui se tuent
par l'alcool sont innombrables. Vous vous étonnerez, n'est-ce pas, ma chère amie, que deux
bras ouverts n'aient pas autant d'attrait qu'un petit verre plein d'eau-de-vie ?
Mais vous avouerez aussi que deux bras fermés
sont un instrument de mort aussi
prompt et aussi sûr, quand on s'y abandonne
complètement, qu'un liquide jaune ou
vert bu avec excès ?
Or, du moment qu'on meurt davantage de la bouteille que du baiser... que conclure ?...
- Vous êtes
tout à fait stupide ! On ne peut même pas répondre à de pareilles sottises.
- Je vais
plus loin. Je dis que ces trois
passions : l'alcool, le
jeu et l'amour, réputées redoutables parce qu'elles sont dangereuses et qu'elles mènent à des catastrophes, sont bien moins vives
en réalité, bien moins puissantes et bien moins intenses
que la pêche à la ligne, la chasse et le billard !
- Taisez-vous. Vous m'exaspérez.
- Oh ! je vous comprends. Votre cœur de femme s'exalte pour les
passions poétiques, accepte
les passions dramatiques et s'indigne des passions inoffensives
et bourgeoises, les plus tenaces,
les plus vivaces, les plus absorbantes
de toutes.
Ma chère amie, cet homme calme, coiffé
d'un chapeau de paille et assis
au bord de l'eau où il fait tremper
un bouchon au bout d'un fil,
est le plus ardent des passionnés.
Rien n'arrêtera son
invincible amour, rien ! Le jour où Paris flambait incendié par la Commune,
alors que le canon faisait trembler les murs, que les balles volaient par les rues comme des mouches, que les corps troués servaient de pavés aux rues, que les ruisseaux roulaient du sang au
lieu d'eau, on compta quarante-sept hommes, quarante-sept sages ou quarante-sept fous, assis paisiblement le long des berges de la Seine, depuis le
Point-du-Jour jusqu'aux Tuileries
écroulées sous les flammes. Que leur importait Paris en feu, la Commune
vaincue, la Patrie sanglante, la guerre civile après l'invasion prussienne, à
ces hommes qui n'avaient d'attention que pour leur flotteur de liège ?
La
mort les menaçait de tous
les côtés. Les balles sifflaient sur leurs têtes, et leur cœur battait
d'espérance quand un goujon mordillait l'asticot !
Je pourrais citer cent exemples
aussi frappants.
La chasse ! Quel est l'homme
qui ferait pour une femme ou des femmes, durant toute sa vie, ce
qu'un chasseur fait pour la chasse ?
Songez aux voyages en carriole, par les nuits froides, pour aller tuer quelques lapins,
aux autres nuits passées dans les marais, sous une
hutte de paille ou de glace, aux pluies battantes reçues pendant des saisons entières, aux prodigieuses fatigues, aux mauvais
repas des fermes, aux
marches interminables.
Est-il un amoureux qui supporterait cela pour sa
maîtresse ? Est-il un joueur qui affronterait ces fatigues et ces
privations pour aller tenir une banque au fond d'un bois ? Est-il un
ivrogne qui ferait vingt lieues sous la grêle pour boire un verre de fine
champagne, comme le fait un chasseur pour tirer une bécasse ?
- Alors ? Alors ? Alors ?
- Quant au billard ? Oh, le billard ?
L'homme pris par le billard ne voit
plus la vie, la politique, l'art, la guerre, l'amour, que sous forme de trois
billes d'ivoire, courant l'une après l'autre, dans un champ de drap vert !
Il divise l'humanité, non pas en hommes et
en femmes, en militaires et en civils,
en aristocrates et en démocrates,
mais en êtres qui jouent ou qui ne
jouent pas au billard. Vignaux est son pape, son pape majestueux, mystérieux,
tout-puissant, surhumain ! Quand il boit, quand il mange, quand il
marche, quand il se repose, quand il tousse, quand il se mouche, quand il rit,
quand il pleure, quand il crache, quand il s'habille ou se déshabille, il ne
pense qu'au billard, et il voit sans cesse, partout, les deux billes blanches
et la bille rouge vagabondant sous la poussée d'une queue pointue, jouant une
éternelle partie qui ne finira qu'au Jugement dernier !
Il se lève, cet homme, pour aller à son estaminet, il y
passe sa journée entière autour du meuble carré qui contient et limite tous ses
désirs et toutes ses espérances, et il ne part qu'à l'heure obscure où le
garçon le met dehors, en éteignant le dernier bec de gaz. Oh ! voilà une
passion, ma chère amie !
- Mon cher, vous allez me forcer à vous mettre à la
porte !
- Non, madame, je ne vous réduirai point à cette
extrémité. Je m'en vais. Mais... écoutez. Vous
croyez à la Providence, n'est-ce pas ?
- Certainement !
- Eh bien, je vais prier la Providence de vous envoyer ce que
vous demandez, l'amour !
l'amour
d'un homme. Mais de votre côté, ma
chère amie, priez Dieu, votre Dieu, de m'accorder une grâce, une grâce infinie.
- Laquelle ?
- Vous ne
devinez pas ? Voici. Je m'ennuie autant
que vous, madame, et même plus, beaucoup plus ! Eh bien, suppliez le ciel de mettre en mon cœur,
en mon pauvre cœur vide et sans espoir, l'amour... l'amour de la pêche à la ligne
ou du billard ! C'est la seule grâce que je lui demande.
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