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Texte
Nous
approchons. Alger semble une tache blanche aperçue à l'horizon. On
dirait un gros tas de linge étendu qui sèche là-bas sur la côte. Puis il
grandit, ce tas, et devient peu à peu, sous le regard, un amas, une colline de
maisons grimpant les unes sur les autres. On distingue d'abord la ville
française avec ses arcades, ses hautes constructions percées de grandes
fenêtres ; puis, au-dessus, s'étage la ville arabe, une agglomération de
murs, d'un blanc de lait, luisant ou bleuâtre, invraisemblablement clair sous
la lumière aveuglante du jour. Dans ce monceau de petites demeures, carrées,
emmêlées, empilées, comme une pyramide de gros dés à jouer, on ne voit pas
d'ouvertures, pas de fenêtres, rien que d'imperceptibles trous par où les
anciens corsaires guettaient la mer. Sur le quai où l'on débarque, une
fourmilière d'hommes, de toutes les races, remue, charge, décharge, entasse sur
des voitures, sur des bateaux, roule, empile, traîne, porte dans tous les sens
toutes les marchandises imaginables, en caisses, en barriques, en sacs, en
ballots, en bourriches, en paquets, avec des cris dans toutes les langues, des
disputes, des explications, des gestes frénétiques.
Tous ces hommes, vêtus de toile grise ou blanche,
nu-jambes, nu-pieds, nu-bras, maigres, souples et braillards, présentent aux
regards toutes les teintes que peut prendre la chair humaine depuis le noir du
cirage jusqu'au café au lait jaunâtre.
Ils ont dans les veines un mélange de tous les sangs
connus ; métis de nègres, d'Arabes, de Turcs, de Maltais, d'Italiens, de
Français, d'Espagnols, ils représentent, dès les premiers pas sur cette terre,
la population mêlée, remuante, agitée et travailleuse, de cette belle et
curieuse côte qui ne ressemble et ne peut ressembler à rien autre chose au monde.
Bien des gens croient qu'Alger, Oran
ou Constantine
sont des villes d'Orient ; que le rivage algérien
est un rivage oriental. lis se trompent. L'Orient
commence à Tunis, la première ville africaine qui ait le caractère si
particulier des cités orientales. Ici nous sommes en Afrique, dans l'ancienne Afrique romaine, où se
rencontrent, se frôlent et se mêlent les espèces
d'hommes les plus différentes.
A côté des anciens Berbères, de l'Arabe nomade des
tribus, de l'Arabe travailleur des oasis, des portefaix de Biskra (Biskris),
des marchands de toute sorte du Mzab (Mozabites), du Kabyle agriculteur, vêtus
de flanelle de laine ou de soie blanche et coiffés du turban, on rencontre le
Maure (Arabe des villes) promenant à petits pas son gros ventre et ses gros
mollets dans la veste de drap, le gilet de couleur et le large pantalon de
toile qui tombe en poche, par-derrière, l'Espagnol noir, poilu, actif et
malpropre, le Maltais lourd et querelleur, le juif à la barbe frisée, et le
colon français qui garde l'allure, la démarche et le vêtement de la patrie.
Ce qui frappe
le plus en entrant dans Alger, c'est le bruit et le
mouvement des rues. On ne parle pas, on crie ; on
ne circule pas, on se heurte ; les chevaux ne trottent pas, ils
s'emportent, sans aller plus vite que s'ils trottaient. Cela est gai,
remuant, amusant, distrayant, étourdissant. La ville est vivante au possible,
colorée et charmante. Elle serait délicieuse si elle était propre. Mais je ne
sais pas s'il en est beaucoup de par le monde où traînent autant de saletés. On
ne sait où mettre le pied sur le trottoir ou sur la chaussée. Le ruisseau peut-être semble préférable,
attendu qu'on n'y jette jamais rien ; toutes les
odeurs possibles vous suivent et vous asphyxient. N'importe, on est content tout de même, tant les rues sont jolies à voir. S'il pleut, par exemple, ne sortez pas, car elles deviennent des
cloaques absolument infranchissables.
Que de fois n'a-t-on point décrit la ville arabe, ce
labyrinthe de ruelles, d'escaliers, d'impasses, de couloirs tortueux au milieu
de ces petites maisons impénétrables, serrées les unes contre les autres, se
touchant presque à leur sommet, bizarres, irrégulières, dont le premier étage,
un peu saillant, est soutenu par une multitude de bâtons peints à la chaux et
scellés dans le mur inférieur, et dont les terrasses, comme les marches isolées
d'un escalier disloqué par un tremblement de terre, s'étagent les unes sur les
autres, en regardant au loin la grande baie et le cap Matifou.
La partie française d'Alger, depuis sept ans, n'a guère
changé. On a, cependant, l'impression que la ville est
plus riche, plus sûre d'elle-même, plus laborieuse, plus capitale. Les produits
algériens ont un nom ; les vins d'Algérie vont
dans le monde entier ; les terres algériennes se couvrent de vignes qui
fourniront bientôt des boissons, un peu lourdes,
mais saines, à l'Europe phylloxérée et on dirait qu'Alger sent son importance
grandissante. Elle a raison.
En cette ville, d'une physionomie si spéciale, on ne se
croit pas dans une grande cité départementale, dans un chef-lieu de province,
mais dans une capitale d'État. Elle est bien, avec son activité et la confusion
des types, des langues, des costumes, des usages, des religions, qui lui donne
un caractère unique, la capitale bigarrée de cette Africa cosmopolite,
aujourd'hui colonie française.
Mais
elle devient insensiblement, ou plutôt sensiblement, un
sol français. Le progrès de la colonisation, depuis sept ans que je ne l'avais
vue, est indubitable, indiscutable. Des colons sont
arrivés qui n'étaient plus les déclassés, les fugitifs des premiers jours, mais
des travailleurs sachant qu'on peut, sur cette terre neuve, gagner sa vie mieux qu'ailleurs. A côté de leurs fermes, on
rencontre partout, maintenant, les propriétés des riches agriculteurs français,
qui ont placé des fonds en ce pays et y tentent les
grandes cultures.
Beaucoup de
choses cependant s'opposent encore au développement rapide de cette belle
colonie ou, plutôt, de ce morceau de la Fiance. On
y manque de ce qu'on pourrait appeler l'outillage de la civilisation. Il n'y a pas de routes, pas de chemins
de fer, pas de barrage et, par conséquent, pas d'eau. Si on donnait suite au
projet ingénieux de M. Tirman, qui demande l'abandon, par la France, à
l'Algérie, de son excédent de recettes, afin de pouvoir s'assurer ainsi la
possibilité de faire un gros emprunt, cette terre, en peu d'années, pourrait
arriver presque à son maximum de production, qu'elle n'atteindrait, avec les
ressources actuelles, que dans un temps fort éloigné.
Espérons qu'on ne refusera point au gouverneur général
le moyen de rendre ainsi tout à fait salutaire l'influence bienfaisante qu'il a exercée sur l'Algérie.
Alger est un centre où bat une
vie indépendante, où coule un sang français nouveau, où une société
intelligente et une élite intellectuelle se sont formées, qui en font un des
grands foyers humains du vieux monde.
Et la preuve que cette ville rivalise presque en tout
avec Paris, c'est qu'au vieux Prado, romantique de la Seine, elle a opposé le
Chambige, complexe et décadent, pour qui on a été d'ailleurs plus sévère ici
que là-bas ; car, ici, on a vu de plus près ce vilain crime, dont les
petits, les menus détails révoltants ont inspiré une universelle répulsion pour
ce raté de la vie et de la mort, qui afin d'expliquer l'écart de la troisième
balle, après la justesse des deux premières, n'a rien trouvé de mieux que de
communiquer au public palpitant les lettres d'amour de celle qu'il avait
suicidée héroïquement.
On nous a dit, pour expliquer cette attitude peu
conforme aux traditions de la galanterie française, que la sensibilité de son
âme était d'une espèce si rare, que les gens d'une droiture vulgaire n'y
pouvaient rien comprendre.
N'aurait-il pas mieux valu, pour la pauvre femme
victime de sa supériorité sentimentale, qu'il eût montré moins de sensibilité
et de délicatesse ?
Le désir ne m'est pas venu de demander l'autorisation
de visiter ce criminel illustre dans son cachot ; mais j'ai pu voir, le jour
même où deux des leurs allaient repartir pour l'immense désert inconnu qui va
de nos possessions à l'Afrique centrale, les sept Touaregs faits prisonniers
l'an dernier par les Chaamba.
Il est
bien rarement donné à des yeux européens de pouvoir contempler des Touaregs,
ces mystérieux et terribles cavaliers qui rôdent sur nos frontières. Deux
hommes seulement jusqu'ici ont donné sur eux, sur leurs immenses confédérations
qui vont du Soudan et de l'Égypte à l'océan Atlantique, quelques détails un peu
précis : ce sont les voyageurs Barth et Duveyrier.
Le dernier Européen qui ait pénétré sur leurs
territoires est le malheureux colonel Flatters, qui fut massacré par eux avec
toute la colonne qu'il commandait. On se rappelle comment il fut surpris auprès
d'un puits, avec son état-major et toutes les bêtes de somme qu'on chargeait
d'eau, entouré et mis à mort. On se rappelle aussi l'épouvantable fuite, la
retraite horrible des survivants restés à garder le camp, qui, sans eau, sans
chameaux, partirent à travers le sable, et, après quelques jours de marche,
sentant qu'il fallait s'entre-tuer et s'entre-manger, se mirent à marcher
isolément, à portée de fusil l'un de l'autre, et se cachant, se rasant comme
des gibiers derrière toutes les saillies du sol. Un soir enfin, le premier duel
eut lieu ; le premier mort, frappé d'une balle, roula sur le sol, et tous
accoururent à cette curée humaine. Un Arabe, armé d'un couteau,
s'improvisa boucher, dépeça et distribua la victime aux camarades, qui se
sauvèrent avec leurs parts, et reprirent, loin [l'un] de l'autre, leur marche
terrible.
Et,
durant plus d'une semaine, le monstrueux combat recommença chaque jour et
chaque jour les misérables dévoraient un des leurs. Le dernier tué et
mangé ainsi fut le maréchal des logis Pobéguin. Le lendemain, les secours envoyés
d'Ouargla rencontraient les débris de la colonne. Depuis ce
moment, aucun contact n'avait eu lieu entre les Touaregs et nous.
Or, l'an
dernier, une troupe de ces enragés pillards se mit en route pour venir razzier
les chameaux de nos tribus de l'extrême Sud, les Chaamba. Ce détachement, fort
de quarante hommes, monté sur des méhara coureurs, surprit en effet les
troupeaux de leurs ennemis et les enleva.
Mais, dans le désert, comme ailleurs, tout se sait, et
les Chaamba, prévenus, partirent au nombre de trois cents pour couper la route
au convoi, et ils allèrent l'attendre au puits, où ne pouvaient manquer de
venir boire les Touaregs. Ceux-ci, qui peuvent rester six jours sans manger et trois jours sans boire, arrivèrent avec leurs bêtes
volées et aperçurent les Chaamba prêts à combattre. Les Touaregs,
malheureusement pour eux, s'étaient divisés en deux troupes, et
cette bande, forte de vingt hommes seulement, exténués de faim et de fatigue,
ne pouvait guère livrer bataille à trois cents Chaamba. S'ils eussent été
réunis, ils auraient pu attaquer et vaincre, car ce
sont d'intrépides soldats.
Les Chaamba,
de leur côté, en gens prudents, parlementèrent, reprirent leurs chameaux et laissèrent passer leurs ennemis. Mais ils
avaient remarqué leur petit nombre et, au lieu de repartir immédiatement, comme
les autres (avaient espéré, ils demeurèrent au puits, pour attendre. La
seconde troupe de Touaregs y arriva, en effet, parlementa également, fut
désarmée après promesse de la vie sauve. Mais les promesses arabes sont peu sûres et, le
lendemain, le massacre commença. Cependant, un
Chaamba, homme d'honneur, étendit son burnous sur un Touaregs qu'il
connaissait. Ceux qui vivaient encore, profitant de ce
geste protecteur, se jetèrent sur le burnous, et furent ainsi épargnés.
Les Chaamba nous les livrèrent.
Donc, grâce à la complaisance de M. le capitaine
Bissuel - qui publie, ces jours-ci, un volume de tous les renseignements
recueillis de leur bouche, et qui a pu, en leur faisant exécuter avec du sable
la carte en relief de leur pays, la reconstituer, si concordante avec les
données existantes qu'elle semble scrupuleusement exacte - j'ai vu, assis dans
un petit bâtiment peint à la chaux, ouvert sur les terrasses du fort d'Alger,
qui ferme la ville à l'est et qui domine la rade et le port, ces grands
guerriers qui sont, en réalité, des guerriers d'Homère, maigres, vêtus
d'étoffes noires, la face cachée comme celle des femmes, à cause des sables
brûlants, ne montrant, sous le double voile, noir aussi, qui couvre le bas et
le haut du visage, que des yeux sincères et luisants.
Ils ont avec eux un nègre qui porte six doigts à
chaque main. J'ai dit que ce sont des guerriers d'Homère. Ils ne vivent que
pour la guerre, ne respectent et ne comprennent que cela. Les nobles, car c'est un
pays de féodalité absolue, toujours à cheval, ou plutôt à méhari, toujours en
éveil, toujours sur leurs gardes, protègent et défendent leurs serfs et, sans
cesse, attaquent le voisin. Car, faire la guerre, pour
eux, c'est piller.
Quand on leur demande pourquoi ils combattent ainsi des
gens qui ne leur ont rien fait, ils répondent avec étonnement :
« Je comprends qu'on n'attaque pas un vieillard, un infirme ou une
femme ; mais un homme comme moi, pourquoi ne l'attaquerais-je
pas ? »
Profitant de leur captivité, l'éminent directeur de
l'École supérieure des lettres d'Alger, M. Masqueray, a pu apprendre leur
langue, refaire la grammaire touareg, traduire leurs récits et se renseigner
sur leurs mœurs et leurs usages.
Il a fini, d'ailleurs, par les aimer pour leur
bravoure, leurs sentiments héroïques, leur prodigieux mépris du danger et de la
mort. Une seule chose chez nous les a effrayés :
les grands navires qui marchent sur l'eau ; car ils n'avaient jamais vu la
mer.
Ils combattent avec des lances de fer, se mettent en
selle d'un seul bond, sur le dos du chameau, dont ils ont abaissé la tête pour
prendre un point d'appui, et ils le dirigent par des pressions sur le cou, avec
leurs pieds, qu'ils ont fins et délicats, car ils ne marchent presque jamais.
Le gouverneur général vient de renvoyer deux de ces
prisonniers dans leurs tribus, afin d'engager des relations avec ces peuples et de les décider à venir réclamer ceux que nous avons
gardés.
Quand arriveront-ils chez eux ?
Dans deux mois au plus tôt !
3 décembre 1888
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