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Texte
Ce qu'on appelle
aujourd'hui le roman de mœurs est d'invention assez moderne. Je ne le ferai pas
remonter à Daphnis et Chloé, cette églogue poétique, sur laquelle
s'extasient les esprits doctes et tendres qu'exalte l'Antiquité, ni à l'Ane,
conte grivois, que refit en le développant, Apulée, ce décadent classique.
Je ne m'occuperai pas non plus, dans
cette très courte étude sur l'évolution du roman moderne depuis le commencement
de ce siècle, de ce qu'on appelle le roman d'aventures, lequel nous vient du
Moyen Age, et, né des récits de chevalerie, continué par Mlle de Scudéry, et
plus tard modifié par Frédéric Soulié et Eugène Sue, semble avoir eu son
apothéose dans ce conteur de génie que fut Alexandre Dumas père.
Quelques hommes encore aujourd'hui
s'acharnent à égrener des histoires aussi invraisemblables qu'interminables,
durant cinq ou six cents pages, mais ils ne sont lus par aucun de ceux que
passionne ou même qu'intéresse l'art littéraire.
A côté de cette école des amuseurs,
qui ne s'impose que rarement à l'estime des lettrés et qui a dû son triomphe
aux facultés exceptionnelles, à l'inépuisable imagination et la verve
intarissable de ce volcan en éruption de livres, qui se nommait Dumas, se
déroula dans notre pays une chaîne de romanciers philosophes dont les trois
ancêtres principaux, bien différents de nature, sont : Lesage, J.-J.
Rousseau et l'abbé Prévost.
De
Lesage descend la lignée des fantaisistes spirituels qui, regardant le monde
de, leur fenêtre, un lorgnon sur Vueil, une feuille de papier devant eux,
psychologues souriants, plus ironiques qu'émus, nous ont montré, avec de jolis
dehors d'observation et des élégances de styles, de fringantes marionnettes.
Les hommes de
cette école, artistes aristocrates, ont surtout la préoccupation de nous rendre
visibles leur art et leur talent, leur ironie, leur
délicatesse, leur sensibilité. Ils les dépensent à
profusion, autour de personnages fictifs, manifestement imaginés, des automates
qu'ils animent.
De J.-J. Rousseau
descend la grande famille des écrivains romanciers-philosophes, qui ont mis
l'art d'écrire, tel qu'on le comprenait autrefois, au service d'idées
générales. Ils prennent une thèse et la mettent en
action. Leur drame n'est pas tiré de la vie, mais conçu, combiné et développé en vue de démontrer le vrai ou le faux d'un
système.
Chateaubriand,
incomparable virtuose, chanteur de rythmes écrits, pour qui la phrase exprime
la pensée autant par la sonorité que par la valeur des mots, fut le grand
continuateur du philosophe de Genève ; et Mme Sand a tout l'air d'avoir
été le dernier enfant génial de cette descendance. Comme chez Jean-Jacques, on
retrouve chez elle l'unique souci de personnifier des thèses en des individus
qui sont, tout le long de l'action, les avocats d'office des doctrines de
l'écrivain. Rêveurs, utopistes, poètes, peu précis et
peu observateurs, mais prêcheurs éloquents, artistes et séducteurs, ces
romanciers n'ont plus guère aujourd'hui de représentants parmi nous.
Mais de
l'abbé Prévost nous arrive la puissante race des observateurs, des
psychologues, des véritalistes. C'est avec Manon Lescaut qu'est
née l'admirable forme du roman moderne.
En ce livre, pour la première fois,
l'écrivain cessant d'être uniquement un artiste, un ingénieux montreur de
personnages est devenu, tout à coup, sans théories préconçues, par la force
même et la nature propre de son génie, un sincère, un admirable évocateur
d'êtres humains. Pour la première fois nous recevons l'impression profonde,
émouvante, irrésistible de gens pareils à nous, passionnés et saisissants de
vérité, qui vivent leur vie, notre vie, aiment et souffrent comme nous entre
les pages d'un livre.
Manon Lescaut, cet inimitable
chef-d'œuvre, cette prodigieuse analyse d'un cœur de femme, la plus fine, la
plus exacte, la plus pénétrante, la plus complète, la plus révélatrice
peut-être qui existe, nous dévoile si nue, si vraie, si intimement évoquée,
cette âme légère, aimante, changeante, fausse et fidèle de courtisane, qu'elle
nous renseigne en même temps sur toutes les autres âmes de femme, car toutes se
ressemblent un peu, de près ou de loin.
Sous la Révolution et sous l'Empire,
la littérature sembla morte. Elle ne peut vivre qu'aux époques de calme, qui
sont des époques de pensée. Pendant les périodes de violence et de brutalité,
de politique, de guerre et d'émeute, l'art disparaît, s'évanouit complètement,
car la force brutale et l'intelligence ne peuvent dominer en même temps.
La résurrection fut éclatante. Une
légion de poètes surgit, qui s'appelèrent A. de Lamartine, A. de Vigny, A. de
Musset, Baudelaire, Victor Hugo et deux romanciers apparurent, de qui date la
réelle évolution de l'aventure imaginée à l'aventure observée, ou mieux à
l'aventure racontée, comme si elle appartenait à la vie.
Le premier de ces hommes, grandi
pendant les secousses de l'Épopée impériale, se nomma Stendhal, et le second,
le géant des lettres modernes, aussi énorme que Rabelais, ce père de la
littérature française, fut Honoré de Balzac.
Stendhal gardera surtout une valeur de
précurseur c'est le primitif de la peinture de mœurs. Ce pénétrant esprit, doué
d'une lucidité et d'une précision admirables, d'un sens de la vie subtil et
large, a fait couler dans ses livres un flot de pensées nouvelles, mais il a si
complètement ignoré l'art, ce mystère qui différencie absolument le penseur de
l'écrivain, qui donne aux œuvres une puissance presque surhumaine, qui met en
elles le charme inexprimable des proportions absolues et un souffle divin qui
est l'âme des mots assemblés par un engendreur de phrases, il a tellement
méconnu la toute-puissance du style qui est la forme inséparable de l'idée, et
confondu l'emphase avec la langue artiste, qu'il demeure, malgré son génie, un
romancier de second plan.
Le grand Balzac lui-même ne devint un
écrivain qu'aux heures où il semble écrire avec une furie de cheval emporté. Il
trouve alors, sans les chercher, comme il le fait inutilement et péniblement
presque toujours, cette souplesse, cette justesse, qui centuplent la joie de
lire.
Mais devant Balzac on ose à peine critiquer. Un croyant
oserait-il reprocher à son dieu toutes les imperfections de l'univers ?
Balzac a l'énergie fécondante, débordante, immodérée,
stupéfiante d'un dieu, mais avec les hâtes, les violences, les imprudences, les
conceptions incomplètes, les disproportions d'un créateur qui n'a pas le temps
de s'arrêter pour chercher la perfection.
On ne peut
dire de lui qu'il fut un observateur, ni qu'il évoqua exactement le spectacle
de la vie, comme le firent après lui certains romanciers, mais il fut doué
d'une si géniale intuition et il créa une humanité tout entière si
vraisemblable, que tout k monde y crut et qu'elle devint vraie. Son
admirable fiction modifia le monde, envahit la société, s'imposa et passa du
rêve dans la réalité. Alors,
les personnages de Balzac, qui n'existaient pas avant lui, parurent sortir de
ses livres pour entrer dans la vie, tant il avait donné complète l'illusion des
êtres, des passions et des événements.
Cependant, il ne codifia point sa manière de créer comme il est d'usage
de k faire aujourd'hui. Il produisit simplement avec une surprenante
abondance et une infinie variété.
Derrière lui, une école se forma
bientôt, qui, s'autorisant de ce que Balzac écrivait mal, n'écrivit plus du
tout, et érigea en règle la copie précise de la vie. M. Champfleury fut un des plus remarquables
chefs de ces réalistes, dont un des meilleurs, Duranty, a laissé un fort curieux
roman : Le Malheur d'Henriette Gérard.
Jusque-là, tous les écrivains qui avaient eu le souci de donner en
leurs livres la sensation de la vérité semblent s'être peu préoccupés de ce
qu'on appelait l'art d'écrire. On eût dit que, pour eux, le style était
une sorte de convention dans l'exécution, inséparable de la convention dans la
conception, et que la langue châtiée et artiste apportait un air emprunté, un
air irréel aux personnages du roman qu'on voulait créer tout à fait pareils à
ceux des rues.
C'est alors
qu'un jeune homme, doué d'un tempérament lyrique, nourri des classiques, épris
de l'art littéraire, du style et du rythme des phrases à n'avoir plus d'autre
amour dans le cœur, et armé aussi d'un œil admirable d'observateur, de cet œil
qui voit en même temps les ensembles et les détails, les formes et les
couleurs, et qui sait deviner les intentions secrètes tout en jugeant la valeur
plastique des gestes et des faits, apporta dans l'histoire de la littérature
française un livre d'une impitoyable exactitude et d'une impeccable exécution, Madame
Bovary.
C'est à
Gustave Flaubert qu'on doit l'accouplement du style et
de l'observation modernes.
Mais la poursuite de la vérité,
ou plutôt de la vraisemblance amenait peu à peu la recherche passionnée de ce
qu'on appelle aujourd'hui le document humain.
Les
ancêtres des réalistes actuels s'efforçaient d'inventer en imitant la vie ; les fils s'efforcent de reconstituer la vie même,
avec des pièces authentiques qu'ils ramassent de tous les côtés. Et ils les ramassent avec une incroyable ténacité. Ils vont partout, furetant, guettant, une hotte au dos,
comme des chiffonniers. Il en résulte que leurs romans sont souvent des
mosaïques de faits arrivés en des milieux différents et dont les origines, de
nature diverse, enlèvent au volume où ils sont réunis le caractère de
vraisemblance et l'homogénéité que les auteurs devraient poursuivre avant tout.
Les plus
personnels des romanciers contemporains qui ont apporté dans la chasse et l'emploi du document l'art le plus subtil et le plus
puissant sont assurément les frères de Goncourt. Doués, en outre, de natures
extraordinairement nerveuses, vibrantes, pénétrantes, ils
sont arrivés à montrer, comme un savant qui découvre une couleur nouvelle, une
nuance de la vie presque inaperçue avant eux. Leur influence sur la génération
actuelle est considérable et peut être inquiétante,
car, tout disciple outrant les procédés du maître tombe dans les défauts dont
le sauvèrent ses qualités magistrales.
Procédant à
peu près de la même façon, M. Zola, avec une nature plus forte, plus large,
plus passionnée et moins raffinée, M. Daudet avec une manière plus adroite,
plus ingénieuse, délicieusement fine et moins sincère peut-être, et quelques
hommes plus jeunes comme MM. Bourget, de Bonniéres, etc., etc., complètent et semblent
terminer le grand mouvement du roman moderne vers la vérité. Je ne cite
point avec intention M. Pierre Loti, qui reste le prince des poètes
fantaisistes en prose. Pour les débutants qui apparaissent aujourd'hui, au lieu
de se tourner vers la vie avec une curiosité vorace, de la regarder partout
autour d'eux avec avidité, d'en jouir ou d'en souffrir avec force suivant leur
tempérament, ils ne regardent plus qu'en eux-mêmes, observent uniquement leur
âme, leur cœur, leurs instincts, leurs qualités ou leurs défauts, et proclament
que le roman définitif ne doit être qu'une autobiographie.
Mais
comme le même cœur, même vu sous toutes ses faces, ne donne point des sujets
sans fin, comme le spectacle de la même âme répété en dix volumes devient
fatalement monotone, ils cherchent, par des excitations factices, par un
entraînement étudié vers toutes les névroses, à produire en eux des âmes
exceptionnellement bizarres qu'ils s'efforcent aussi d'exprimer par des mots
exceptionnellement descriptifs, imagés et subtils.
Nous arrivons donc à la peinture du moi, du moi
hypertrophié par l'observation intense, du moi en qui on inocule les
virus mystérieux de toutes les maladies mentales.
Ces livres
prédits, s'ils viennent comme on les annonce, ne seront-ils pas les petits-fils
naturels et dégénérés de l'Adolphe de Benjamin Constant ?
Cette
tendance vers la personnalité étalée - car c'est la personnalité voilée qui
fait la valeur de toute œuvre, et qu'on nomme génie ou talent - cette tendance
n'est-elle pas une preuve de l'impuissance à observer, à observer la vie éparse
autour de soi, comme ferait une pieuvre aux innombrables bras ?
Et cette
définition, derrière laquelle se barricada Zola dans la grande bataille qu'il a
livrée pour ses idées, ne sera-t-elle point toujours vraie, car elle peut
s'appliquer à toutes les productions de l'art littéraire et à toutes les
modifications qu'apporteront les temps : un roman, c'est la nature vue à
travers un tempérament.
Ce
tempérament peut avoir les qualités les plus diverses, et se modifier suivant
les époques, mais plus il aura de facettes, comme le prisme, plus il reflétera
d'aspects de la nature, de spectacles, de choses, d'idées de toute sorte et
d'êtres de toute race, plus il sera grand, intéressant et neuf.
octobre 1889
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