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Texte
Le
premier soleil printanier tombe tiède, vif
et clair sur
les grandes prairies normandes.
La terre sue de la verdure, s'en couvre comme d'une bave verte. Les arbres
s'enveloppent de feuilles,
la plaine se cache sous l'herbe haute, drue, reluisante, et l'on voit entre les haies les filles de ferme aux jupes courtes tirer vers
les pâturages les lourdes vaches dont les mamelles pendent ballotées entre leurs cuisses. Elles vont, la fille devant, la bête derrière,
la fille traînant, la bête traînée, l'une pressée et l'autre
lente, n'ayant l'une et l'autre au fond des yeux que les reflets
verts des arbres et des herbes. A quoi pensent-elles ? A quoi songe la pauvre fille qui gagne douze francs par mois, qui couche sur la paille
d'un grenier, s'habille de quatre loques, et sans avoir jamais lavé
dans l'eau froide d'une rivière
ou dans l'eau
chaude d'une baignoire son corps nerveux, fort
comme celui d'un homme, voudrait peut-être le parer pour plaire au charretier qui laboure là-bas au bout de la plaine, derrière la maigre charrue que traînent
deux chevaux roux ? Dans son rêve animal et court passe la boutique ambulante du marchand de rubans, de bonnets et
de fichus, qui rôde sur les routes en tentant les paysannes. Elle entend le grelot de l'âne, le jappement du chien, le cri de l'homme qui annonce ses marchandises ; et l'envie veille en son pauvre cœur de brute, l'envie d'être parée, par les
belles matinées des dimanches,
pour passer devant les garçons,
en entrant à l'église.
Le
premier soleil printanier tombe tiède, vif
et clair, sur les grands arbres des Champs-Élysées.
De la place de la Concorde au rond-point,
sous les marronniers en dôme, où piaillent
les moineaux dans les feuilles, un peuple
d'enfants joue sur le sable. Les tout-petits sont accroupis et
maçonnent des buttes de leurs
mains maladroites, d'autres
plus grands roulent des cerceaux ou combinent
des amusements en des conciliabules sérieux qui réunissent les garçons aux jambes nues et les fillettes en jupes courtes.
Les parents et les bonnes assis sur
les bancs, sous l'ombre des
verdures renaissantes, rêvassent,
lisent ou tricotent et regardent d'un œil distrait couler vers le bois de Boulogne le fleuve luisant des roues qui tournent. C'est un flot
noir, continu, roulant, de fiacres, de landaus, de victorias,
et de chapeaux clairs, et d'ombrelles,
et de livrées aux boutons brillants. Les fouets
défilent innombrables, pareils aux lignes d'une armée de pêcheurs noyés qu'emporterait le courant. Mais
sous les arbres les nourrices vont deux par deux, un
enfant au bras, d'un pas lourd de bêtes laitières, berçant l'humanité nouvelle sur l'oreiller de chair de leurs molles et grandes mamelles. Elles parlent de temps en temps, avec l'accent de la campagne lointaine, avec des patois champêtres
qui font rêver aux pesantes
vaches brunes couchées dans les herbages.
Elles vont,
les grosses femmes pleines de lait,
en se balançant et se souvenant
des prés, sans autres idées et sans autres désirs que ceux
du pays délaissé, presque indifférentes aux rubans de soie rouges, bleus ou roses si larges, si longs, qui traînent dans leur
dos, de leur nuque à leurs pieds,
presque indifférentes au
beau bonnet, léger comme une crème sur leur
tête, presque indifférentes à toute cette élégance
dont les mères les ont parées, les pauvres petites mères maigres et pâles qui habitent ces riches hôtels le long de la vaste
avenue.
De temps en temps elles s'asseyent, ouvrent leurs robes et versent dans la bouche goulue d'un petit être assoiffé le flot blanc qui gonfle leurs, poitrines ; et le
passant qui se promène croit
sentir passer dans le vent une bizarre odeur de bêtes, d'étable humaine et de laitages fermentés.
Rue Notre-Dame-de-Lorette, la
bobonne trotte. Elle est à tout faire et fait tout dans la maison ; elle lave, cuisine, retape les lits, cire les chaussures, brosse les culottes
et recoud les jupes, nettoie les enfants, jure au coup de sonnette et en sait long sur les mœurs de monsieur, car elle fait
tout, la bobonne. Elle trotte
sur ses savates
écrasées, les pieds en des
bas douteux, mais la gorge ronde bien serrée
dans le corsage, accrochant
l'œil des passants, du célibataire qui descend au bureau, du cocher
qui lance une blague, du conducteur d'omnibus suivant à pied la boîte jaune pleine
de voyageurs et qui fait le salut militaire,
à la française, en voyant passer la bobonne. L'épicier
l'appelle « mademoiselle », le boucher galant
« mam'zelle », la laitière ajoute son petit nom, la fruitière lui dit
« ma fille », et la marchande des quatre saisons, plus familière,
« ma p'tite ».
Étourdie du matin au soir, par tous les ordres qu'elle
reçoit, par toutes les choses qu'elle doit faire, la tête à l'envers, la main
affolée, galopant sans cesse, elle semble vivre dans un coup de vent qui l'a
tout à fait écervelée.
A quoi
pense-t-elle ?-Quatre sous
de lait... six sous de fromage... deux sous de persil... dix sous d'huile...
il me manque trois sous ! Il me
manque trois sous ! qu'est-ce que j'ai bien pu acheter ?... Vraiment
monsieur n'est pas propre... Si l'épicier m'embrasse encore, moi, je le dirai à
sa femme. Je ne veux pas d'histoires dans le quartier... Il est très bien, le
cocher de M. Dubuisson... Il me manque trois sous tout d'même. Malheur !
je s'rai donc jamais tranquille ? Qu'est-ce qu'on m'a dit de faire pour le
dîner ? Une soupe aux
choux ou bien une soupe à
l'oseille ?
V'là que je sais
plus, Madame va m'attraper.
C'est pas une vie, c't' existence-là... J' vas compter cinq sous
de lait, huit de fromage, trois de persil et douze
pour l'huile, ça me fera trois sous
de bénéfice en plus des trois
que j'aurai rattrapés.
- Bonjour, madame Dubuisson.
- Bonjour, mon
enfant.
Mme Dubuisson est tout simplement
la cuisinière de M. Dubuisson,
femme légitime de ce cocher qui est très bien. Plus tard la bobonne aspire à devenir â
son tour une madame Dubuisson, à porter, majestueuse, un grand panier plein de bonnes choses qui coûtent très cher, en promenant
par les rues un gros ventre
qui semble lourd.
Le pourra-t-elle ? Il faut de la tête, de
la sagesse, de la conduite, de la malice, de l'ordre, et bien savoir son métier
de cuisinière pour arriver là.
Elles se connaissent et se saluent comme des princesses ces maréchales du fourneau.
On devine, on suppose, on commente ce qu'elles gagnent,
les gages et la gratte. Elles
parlent haut, traitent les fournisseurs avec autorité, encombrent les trottoirs devant les boutiques, larges et lourdes,
forçant la foule alerte à des circuits pour les contourner. Aussi lentes, sûres, circonspectes, que la bobonne est pressée
et indifférente aux achats,
elles flairent le poisson, soupèsent les fruits, suspectent la volaille, soupçonnent le gibier, et elles marchandent avec obstination, sans que leur maître y gagne
un sou.
Elles ont
un vice, un vice caché : la bouteille
ou l'amour. - Quelquefois le petit épicier rougit quand elles
entrent, ou bien le marchand de vin glisse
dans leur panier un litre de rhum qui ne figure point sur les notes.
Mais on les respecte, on les considère, car elles sont des puissances. On se
les dispute, on se les arrache, on les sert avant tout le monde, et elles
ont dans l'œil et dans la voix un dédain de souveraines en répondant au
bonjour des humbles bobonnes, ces
souillons, ce déchet des gens de maison.
1889
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