|
Texte
Ceux qui vivent
avec des yeux ouverts, ceux pour qui le monde est un spectacle dont les
accidents et les émotions n'atteignent que leur sensibilité spéciale de
voyeurs, promènent dans l'existence une sorte de tourment de connaître, de
regarder et de sentir qui s'attache souvent au passé avec autant de force qu'au
temps présent.
Beaucoup même ne sont pas frappés par l'acuité vibrante
de la vie contemporaine comme ils sont émus par certaines apparitions de
l'Histoire, d'où découlent pour eux des idées générales, des rêves d'artistes
ou philosophiques.
L'Aujourd'hui est trop près, trop connu, trop deviné,
pas assez imprévu pour nous donner la bizarre sensation d'étrangeté et de
grandeur qu'on rencontre par moments dans l'évocation de l'Autrefois.
J'avais emporté dans la cabine de mon
bateau une douzaine de
volumes à lire en rôdant le
long des côtes, tous ceux sur lesquels
on n'a pas eu le temps de jeter les yeux pendant l'agitation de l'hiver. Comment
lire à Paris, et comment bien
lire au milieu de tout ce qu'on
fait, de tout ce qu'on voit, de tout ce qu'on subit, de tout ce qu'on supporte,
de tout ce qu'on écoute, de tout ce qui nous occupe, nous
fatigue, nous mange et nous
abrutit ?
Je parcourus
d'abord trois romans et il
me sembla que je les connaissais depuis quinze ou
vingt ans. Un peu de
science me consola, car la science actuelle, depuis les grands novateurs modernes, a cela de particulier qu'elle est la prodigieuse évocatrice d'un monde nouveau. Elle
change notre atmosphère, nos croyances, nos mœurs, notre
histoire, la nature même de nos
esprits ;
elle modifie la race humaine. Un romancier ne devrait lire que de la
science, car, s'il sait comprendre, il apercevra par elle comment on sera,
comment on pensera, comment on sentira dans cent ans. Les études et les découvertes d'Herbert Spencer, de
M. Pasteur et quelques autres
préparent à toutes les observations mieux que la lecture des plus grands poètes, car elles jettent nos esprits
vers des hypothèses d'une réalité précise
et inattendue qui seront demain des croyances, remplacées plus tard par d'autres.
Puis je
regardai deux ou trois volumes de recherches historiques que j'avais emportés,
et mon attention tomba sur ce titre :
Un Empereur byzantin au Xe siècle : Nicéphore Phocas.
Byzance ! S'il est
dans l'histoire un nom de ville évocateur de visions féeriques et mystérieuses, c'est celui-là ! Et de la Byzance du Xe siècle, on ne sait rien
ou presque rien.
Cité inconnue
et magnifique, immense capitale
d'un immense empire, sans cesse en guerre avec le musulman ou avec le chrétien du Nord, bien souvent victorieuse,
pleine du bruit des triomphes,
de fêtes inimaginables, d'un luxe
fantastique, d'un déploiement
de pompes dont les énumérations savantes font passer
dans nos yeux d'invraisemblables
images ; raffinée, corrompue,
barbare et dévote, elle semble dans
le mystère qui l'entoure une ville étrange,
où tous les instincts humains, toutes les grandeurs et toutes les ignominies, toutes les
vertus et tous les vices fermentaient à la frontière de deux continents, à l'entrecroisement de deux civilisations, entre deux époques du monde, au milieu
de la lutte furieuse du
Croissant et de la Croix.
Il est
vraiment surprenant qu'on puisse avec d'indéchiffrables écritures trouvées surales pierres, sur des parchemins, sur des médailles, reconstituer la physionomie d'une époque comme l'a fait M. Gustave Schlumberger
en nous racontant Nicéphore Phocas.
Ce livre
extrêmement érudit est pourtant
amusant pour tout le monde,
pour quiconque sait voir et rêver en lisant, à la façon
d'un conte des Mille et Une
Nuits.
La guerre était alors le grand souci, la grande passion, le grand amusement, le grand passe-temps des hommes. Ce n'était pas notre guerre brutale et légale, mais
une guerre artiste, colorée,
pilleuse, massacreuse, monstrueusement mouvementée et
belle. La nôtre disparaît dans le bruit et dans les fumées du canon. Celle d'alors éclate
aux lueurs du feu grégeois, du « feu liquide » que les navires byzantins lançaient sur l'ennemi.
L'auteur décrit d'une façon saisissante
les effets et les ravages de
cette matière explosive qui
affolait les Sarrasins et dont le secret ne fut jamais connu.
« Mystérieuse découverte
apportée, dit-on, au VIIe siècle à Byzance
par le Syrien Callinicus, mise au rang des plus précieux
secrets d'État et demeurée la terreur des barbares aux corps nus d'Orient et d'Occident. »
A l'époque
où commence le récit de M.
Schlumberger, Byzance avait
surtout à redouter les incursions et les pillages des Sarrasins de Crète.
« Chaque printemps, comme une monstrueuse machine de
guerre, Crète vomissait ses flottes aux innombrables et légers bâtiments à voiles noires, d'une merveilleuse
vitesse, qui s'en allaient partout, brûlant les cités, razziant les populations terrifiées,
disparaissant avec les dépouilles
et le peuple de toute une ville avant
que les troupes impériales toujours surmenées eussent pu accourir. »
Le récit des massacres, des supplices infligés aux prisonniers, des inventions féroces
des pirates vainqueurs est horrible, bizarre et curieux.
Byzance alors
envoie contre Crète le plus célèbre et le plus heureux de ses soldats, Nicéphore Phocas dont le frère, Léon Phocas,
est aussi un presque invincible général.
Je cueille deux détails dans la conquête de
cette île pour montrer combien décorative était la guerre d'alors. La flotte envahisseuse comptait trois mille trois cents navires de toutes dimensions, dont la proue portait
des tours et des monstres de
bronze qui lançaient .le feu
grégeois.
Quand cette
multitude de bâtiments, après beaucoup de peine pour trouver la route, car aucun pilote grec
ne se hasardait depuis longtemps dans ces terribles
parages, apparut devant l'île de Crète, « l'ensemble des hauteurs dominant la plage était occupé par des masses sarrasines, piétons et cavaliers,
dont les hurlements s'entendaient distinctement et dont les blancs vêtements et les armes polies étincelaient au soleil. » Le débarquement
semblait impossible devant cette formidable armée, aucun port n'existant sur cette plage.
Alors on vit les plus gros dromons byzantins
poussés à terre à force de rames ; et quand ils échouèrent sur le sable, l'avant s'ouvrit ; des ponts inclinés tombèrent sur le rivage et, du ventre de ces monstres
flottants, les cuirassiers à
cheval s'élancèrent au galop,
bondirent sur la plage et chargèrent les musulmans épouvantés de ce spectacle extraordinaire.
Combien semble mesquine à côté de cela
l'invention du cheval de Troie, qu'Isomère fit éternelle et si grande par ses
vers !
Le siège dura longtemps, et la ville semblait
imprenable, défendue par d'énormes fossés, de hautes et puissantes murailles
que rien ne pouvait ébranler ou disjoindre. Après des mois d'une lutte acharnée
et de combats épouvantables, Nicéphore Phocas réussit à faire une brèche au
moyen d'un procédé ingénieux souvent employé par les ingénieurs d'alors. Des mineurs,
avec une patience et un art admirables, sapèrent un coin du rempart, en le soutenant en même temps avec d'énormes charpentes, des solives et des
arcs-boutants en bois très
sec. Puis toute cette boiserie souterraine fut enduite de matières grasses, d'huiles et d'essences. On y mit ensuite le feu, et en quelques
instants elle fut consumée. Alors tout un pan de mur et deux tours s'écroulèrent en comblant le fossé.
La ville fut
prise, pillée, et le
massacre alla de quartier
en quartier, de maison en maison, ne laissant
derrière lui que des cadavres d'hommes suppliciés, de femmes violées et d'enfants.
Après
de nombreux triomphes, Nicéphore devint empereur, et M. Schlumberger nous fait de cet étrange soldat un surprenant portrait. D'une vigueur et d'une
force extraordinaires, mais
laid, lourd, presque difforme, soldat avant tout, brutal, dur pour lui-même, capable de toutes les
fatigues, de toutes les audaces,
il était de caractère taciturne, renfermé, plutôt sombre, mais très passionné.
Malgré son énergie physique
qui faisait de lui un véritable hercule,
un des traits le plus dominant de sa nature fut l'austérité de sa vie et la chasteté de ses mœurs. Il
avait fait vœu de ne plus connaître aucune femme depuis la mort de la
sienne et il avait pour grand ami saint Athanase dont il
fit la connaissance en des circonstances
très curieuses, et dont il demeura
toujours l'admirateur et le
disciple fervent et fanatique.
Mais voici le roman, l'éternel
roman. C'est l'inévitable
dompteuse des victorieux,
la Reine des pays puissants,
la femme qui apparaît, et d'un sourire
bouleverse l'histoire, asservit les invincibles et déchaîne les catastrophes :
Romain, le précédent empereur avait laissé deux
enfants et une veuve, la belle Théophano, fille, croit-on, d'un cabaretier de Laconie. Délicieusement jolie et séduisante, perverse et dépravée, elle avait conquis le cœur et la couche du souverain par sa grâce et sa séduction,
sans qu'on sache bien en quelles circonstances ni par quelles adresses elle y parvint.
Elle agit et réussit de même avec l'austère
soldat qui succédait au voluptueux Romain. Nicéphore aussitôt maître de Byzance
et de cet immense empire fit sortir Théophano du palais sacré et la relégua au
château de Pétrim, où elle fut consignée.
Mais il l'aimait déjà sans doute et « un mois et
quatre jours après son entrée triomphale dans la ville gardée de Dieu,
Nicéphore, qui jusque-là avait vécu au palais comme un cénobite dans un pieux
et solitaire recueillement, jugeant sa situation suffisamment affermie,
incapable peut-être de maîtriser davantage la violence de son amour, jeta
brusquement le masque, fixant su 20 septembre son mariage avec Théophano. Ce dut être pour le rude soldat un grand jour, le plus beau de son existence déjà si remplie. Du même coup,
il obtenait l'empire d'une moitié du monde et la main de sa souveraine ».
Et voilà où apparaît toute l'attraction de ce livre
inédit, c'est l'histoire d'un triomphateur à moitié barbare, d'une sorte de
brute géniale, sainte et dépravée. On y trouve, on y comprend
toutes les joies de ces grands vainqueurs
à qui rien sur la terre ne
fut refusé au milieu d'une civilisation brutale et raffinée, magnifique
et corrompue.
Tout ce
qui suivit ce mariage est d'un intérêt extrême, et la lutte imprévue du patriarche Polyeucte, interdisant à l'Empereur
tout-puissant de franchir la très
sainte porte médiane de l'Iconostase parce qu'il avait
commis un crime canonique
en contractant de secondes noces, est pleine
de révélations particulièrement
curieuses sur les doctrines
religieuses d'alors. Ce Polyeucte apparaît
comme un vrai
prélat du Moyen Age, intraitable et brave, ne craignant rien et armé d'une piété
et d'une foi de casuiste inexprimablement surprenantes. Il est enfin vaincu
parce que tous les évêques de l'empire sont venus
à Byzance pour le couronnement et pour demander des grâces.
D'innombrables détails sont amusants
et curieux, en particulier tout ce qui concerne la si bizarre ambassade de l'évêque de Crémone Luitprand, envoyé près de Nicéphore par Othon Ier dit le Grand, empereur d'Allemagne. Puis la fin du volume est
saisissante. On dirait un dénouement de Dumas père. L'impératrice, maltraitée et exaspérée par Nicéphore, conspire contre lui avec son amant Jean Tzimiscès, le plus brillant capitaine de l'armée byzantine, mis en disgrâce par le souverain. Et
c'est un sombre assassinat de drame, un palais envahi la nuit, escaladé dans
une tempête par les conjurés, cachés ensuite dans le gynécée impérial. Quand l'heure
du meurtre est
arrivée, ils ne trouvent pas l'Empereur dans son lit. Ils se croient
dénoncés, perdus. On le découvre enfin.
Inquiet, prévenu sans cesse des dangers qui le menacent,
de plus en plus détaché d'un monde
d'imposture et d'abjection, le rude maître de Byzance, après avoir longtemps prié, s'était couché sur une peau
de tigre
étendue su-dessous des
images du Christ, de la Théotokos et du Précurseur, enveloppé simplement dans le vieux manteau du saint moine Michel Maleinos.
Pour la première fois de sa vie, il
dormait sans avoir ses armes à
ses côtés.
Le récit du crime est terrible. L'ayant
découvert, les conjures se jettent
ensemble sur lui et le frappent à
grands coups de pied. Il se soulève, veut se défendre. Léon Balantès lui ouvre la tête qu'il
avait nue, car son bonnet était tombé. L'arme
trancha la face, coupant profondément le front, le sourcil et la paupière sans
cependant fendre le crâne. Jean
Tzimiscès regarde assis sur le lit, et injurie furieusement
le souverain lié avec des cordes, qui roule sur le sol, ne pouvant plus rester debout. Le Basileus ne répond pas. Il appelle Dieu
et la Théotokos à son aide. Tous, en l'insultant, lui arrachent la barbe et lui
fracassent la mâchoire. On lui brise les
dents à coups de pommeau d'épée. Et après l'avoir lardé de la tête aux talons, comme le palais
s'éveille, un conjuré le transperce enfin de part en part.
C'est ainsi que mourut cet homme étrange et
grand ; et c'est là que finit le livre si curieux, attrayant comme un
conte d'Orient, qui nous révèle une Byzance inconnue.
2 juillet 1890
|