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Texte
Le
docteur Cloquet disait à Mme Flaubert, après avoir vu pour la première fois le
jeune Gustave, grand et mince garçon de seize ans, aux cheveux bouclés tombant
sur les épaules : « Votre fils, c'est l'Amour adolescent. »
Il était beau, alors, paraît-il, d'une beauté
olympienne de jeune dieu grec.
Cette beauté physique dura peu. Un voyage en Orient le
fatigua et l'alourdit, et il devint alors l'homme que nous avons connu, un
grand, un fort, un superbe Gaulois, aux superbes moustaches, au nez puissant,
aux sourcils épais abritant et couvrant un œil bleu d'oiseau de mer, taché au
milieu d'une toute petite pupille noire, toujours mobile et qui regardait
fixement, aiguë et troublante, agitée d'un incessant tremblement.
Puis, j'ai vu, au dernier jour, étendu sur un large
divan, un grand mort au cou gonflé, à la gorge rouge, terrifiant comme un
colosse foudroyé.
On a
moulé cette tête puissante, et, dans le plâtre, les
cils sont restés pris. Je n'oublierai jamais ce
moulage pâle qui gardait, au-dessus des yeux fermés, les longs poils noirs qui
couvraient jusqu'alors son regard.
Sa maison
est devenue aujourd'hui une usine à pétrole.
Il n'existait pas peut-être en
France
une demeure plus littéraire et plus séduisante pour un écrivain.
Toute blanche, datant du XVIIe siècle, séparée
de la Seine par un gazon et par un chemin de halage, elle regardait la
magnifique vallée normande qui va de Rouen au port du Havre.
Les
grands navires, remorqués lentement vers la ville et
vus des fenêtres du cabinet de travail de Flaubert, semblaient passer dans le
jardin. Il les regardait, la face collée aux vitres, puis il retournait
s'asseoir à sa table de travail, reprenait, dans son grand plat d'Orient, une
des cent plumes d'oie qui dormaient là, et il se remettait à écrire en
déclamant sa prose. Il veillait si tard chaque nuit que sa lampe servait
de phare aux pêcheurs de la rivière.
Deux
des fenêtres de ce cabinet, plein de livres et de
souvenirs de voyage, s'ouvraient sur le jardin, dont les allées gravissaient la
côte. Un immense tulipier les venait caresser. Presque
jamais Flaubert ne quittait ce cabinet de travail,
n'aimant pas marcher, car il répétait souvent que le mouvement n'est point
philosophique.
Quelquefois, cependant, il allait se promener
une demi-heure dans la longue avenue de tilleuls, à la hauteur du premier
étage, allant de la maison au bout de la propriété. Pascal aussi avait marché sous ces tilleuls,
car il demeura quelques jours sous ce toit.
On croit aussi que l'abbé Prévost y fit un court passage. Quand on montait
jusqu'au haut du jardin, une admirable vue s'étendait sous les yeux. Le grand fleuve, semé d'îles couvertes d'arbres, descendait de Rouen vers Le
Havre.
Sur la rive droite, en se tournant vers l'est, les cent
clochers des églises rouennaises se dressaient dans le ciel brumeux, tandis que
sur la rive gauche les innombrables cheminées d'usines de Saint-Sever, faubourg
industriel, déroulaient dans le même firmament leurs crêpes onduleux de fumée
noire.
Mais quand on se tournait vers
l'ouest, c'était une longue vallée verte où coulait le fleuve. Sur les
côtés, des forêts sombres, et, dans le fond, le grand
serpent d'argent liquide qui glissait doucement vers la mer.
24 novembe 1890
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