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Guy de Maupassant
Une fête arabe

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Texte

    Le Duc de Bragance, un des transatlantiques du dernier type à grande vitesse qui font le service entre Marseille et Alger, glissait sur une mer sans rides, sous une lune claire que des nuages déchiquetés et festonnés voilaient et découvraient, déroulant une fantasmagorie d'effets lumineux et sombres dans l'infini pays des astres.
    On appelle transatlantique du dernier type à grande vitesse un bateau mince et long, qui, par cela même qu'il est très rapide, secoue ses voyageurs d'une inimaginable façon dès que s'élève la moindre houle, les asphyxie, quand la mer est forte, dans ses flancs étroits chauffés comme une étuve par les chaudières, et offre aux voyageurs de première classe une salle à manger sur l'avant, admirablement exposée au tangage pour faciliter sans doute les économies de cuisine de la Compagnie. Ces économies, d'ailleurs, elle les pratique avec beaucoup d'adresse, car je n'ai jamais été plus mal nourri, même dans les trains de luxe, que sur ce bateau, et le pain qu'on vous y présente serait refusé par des mendiants.
    Mais la mer est belle, tout unie, et, entre les nuages, tombe dessus une cendre de lumière lunaire éclatante et triste. Ces traînées d'argent sur l'eau s'effacent puis recommencent. Elles sont délicieuses, mystérieuses et mélancoliques. Quelque chose y manque pour moi, non pour mes yeux qui sont charmés, mais pour mon âme qui voudrait là quelque apparition surnaturelle. Laquelle ? Une seule, hélas impossible, disparue avec la Foi, celle de celui qui marchait sur les flots.
    Je me mis à rêver à la terre que j'allais revoir et qui a mis en moi des désirs de retour dont je ne me croyais point capable. Les grands horizons nus, pierreux et jaunesapparaît au loin, presque invisible, la tache blanche d'un Arabe qui pousse devant lui la forme plus haute, brune et bossue, d'un chameau, flottaient dans ma pensée, aveuglants de soleil. Je sentais déjà ma chair pénétrée et brûlée par ce souverain féroce qui règne sur l'Afrique, du haut du ciel, et j'avais envie d'être arrivé dans le port de la blanche Alger, afin d'en repartir pour les bords du désert.
    Une dépêche m'attendait à l'hôtel, venue d'un fonctionnaire français, à qui j'avais été adressé et annoncé. Saharien fervent, administrateur de Boghari, il me faisait savoir qu'une fête arabe annuelle, d'une nature toute spéciale, allait avoir lieu près de Bou-Guezoul, sur la route de Laghouat, quelques jours plus tard.
    Je me mis en route le lendemain pour refaire ce voyage si beau, que Fromentin a raconté, en coloriste incomparable. Un landau, le seul existant à Blida, paraît-il, nous attendait à la gare de la Chiffa. L'Atlas, immense barrière de montagnes, limitant vers le sud la plaine de la Mitidja et soutenant, sur ses reins de rochers soulevés, les hauts plateaux qui conduisent au désert, laisse voir de loin l'entaille gigantesque de la Chiffa, couloir tortueux et boisé par où passe la route de Médée, de Boghari et de Laghouat. Nous partons au train lent et ininterrompu de trois chevaux infatigables, qui graviront puis descendront, pendant plusieurs jours successifs, d'interminables montées, du même trottinement régulier qu'ils garderont aux descentes. Sur le dos du cocher, vêtu d'un veston de drap gris, une telle nuée de mouches s'installe et s'immobilise, qu'on dirait un enduit de grains volants collés sur lui.
    Au moindre mouvement de nos ombrelles blanches, cette colonie ailée et vagabonde d'insectes noirs se dissipe dans l'air en une seconde avec la rapidité d'une disparition, puis elle revient aussi vite s'installer au grand soleil, sur le gros dos pacifique du gros homme qu'elle a choisi. Et elle nous suivra, sur ce dos de cocher, toujours plus nombreuse, d'étape en étape, d'auberge en auberge, l'innombrable foule aérienne et légère de petites bêtes tournoyantes qui vont ainsi n'importe où, avec n'importe qui, vers le désert ou vers la mer, au hasard des voitures qui passent.
    Quand notre attelage eut gravi la longue vallée profonde de la Chiffa, nous arrivâmes dans les plaines cultivées qui forment le territoire de Médée. Je n'avais pas vu cette contrée depuis huit ans, et mon étonnement fut grand de traverser, avant comme après la ville, un superbe pays vignoble. Médée, vulgaire sous-préfecture de colonie, sans quartier original, sans caractère, sans grâce aucune, insinue par les yeux, dans le cœur et jusque dans la chair, toute la tristesse monotone, toute la mélancolie profonde que doit prendre la vie des exilés qui font du vin sur cette terre lointaine.
    Ils s'enrichissent d'ailleurs, et les vendanges que nous voyons partout nous montrent l'admirable fertilité de ce terrain qui semble suer, comme des gouttes de sang, toutes ces grappes de raisin luisant et noir dont est garni chaque pied de vigne.
    L'étonnante grosseur des grains et leur rougeur teintant de taches de meurtre les bras et les mains des vendangeurs font songer, dans ce décor de l'Atlas qui emplit l'horizon de sommets énormes, au beau sonnet de Louis Bouilhet :

LE SANG DES GÉANTS

 

Quand les géants tordus sous la foudre qui gronde
Eurent enfin payé leurs complots hasardeux,
La terre but le sang qui stagnait autour deux
Comme un linceul de pourpre étalé sur le monde.

On dit que, prise alors, d'une pitié profonde,
Elle cria « Vengeance ! » et, pour punir les Dieux,
Fit du sable fumant sortir le cep joyeux
D'où l'orgueil indompté coule à flots comme une onde.

De là cette colère et ces fougueux transports
Dès que l'homme ici-bas goûte à ce sang des morts
Qui garde jusqu'à nous sa rancune éternelle.

Ô vigne, ton audace a gonflé nos poumons
Et sous ton noir ferment de haine originelle
Bout encor le désir d escalader les monts.


    Et les grands hommes maigres, arabes, moricauds et marocains à la peau brûlée par le soleil, aux membres empourprés par cette moisson de vins, circulent, la tête chargée de paniers qui portent des ivresses futures.
    Nous avons passé la nuit à Médéah et nous en sommes repartis à trois heures de l'après-midi pour éviter le trop grand soleil et arriver à Boghari vers quatre ou cinq heures du matin, la distance étant de soixante-seize kilomètres.
    La route gravit des montagnes aux plans démesurés ; la végétation disparaît ou plutôt ne se révèle plus que par petites plaques vertes sur les immenses ondulations de terre rousse, crevassée, pierreuse, soulevées en vagues gigantesques vers les cimes éloignées dont le soleil à son déclin colore les pentes des reflets du soir.
    C'est un des plus vastes, des plus larges, des plus désolés paysages de cette contrée aux aspects changeants, féerie ininterrompue de lumières tombées du ciel sur des solitudes. Le soir de chez nous, c'est bien le soir, l'approche de la nuit, l'entrée de l'ombre ; mais le soir, en Afrique, devient souvent une fantastique aurore, aurore éblouissante et courte de lueurs roses qui se traînent et se promènent sur les lointains, dorées et changeantes, transformées sans cesse, passant en quelques minutes par tous les tons imaginables des roses. Puis elles s'éteignent peu à peu sur les crêtes, et finissent par s'effacer sous un voile gris léger, bleuâtre, qui enveloppe la terre entière, doux comme un adieu charmant du jour.
    L'obscurité se fit ; nous roulons toujours, nous roulons indéfiniment à travers des montagnes et des vallées où on entrevoit des bois de pins noyés dans les ombres d'une nuit claire et sans lune.
    Le jour allait paraître quand les trois chevaux qui nous traînaient de leur petit trot toujours égal s'arrêtèrent devant ce qu'on appelle l'auberge de Boghari. Avec des airs peu engageants le patron, maire du pays, nous reçut et nous fit pénétrer dans le plus nauséabond taudis à qui on ait jamais donné le nom d'auberge. Rien ne peut être fermé, ni portes, ni fenêtres, dans cette bicoque ou toutes les puanteurs algériennes semblent emmagasinées.
    La saleté doit être en effet un des traits caractéristiques de l'Algérie. Les rues d'Alger même sont des cloaques de pourritures et quand on s'aventure dans la ville arabe, il faut être doué d'un cœur introublable pour résister à l'infection de toutes les immondices qui se décomposent et glissent sous vos pieds. J'ajoute que la ville européenne n'est qu'insensiblement mieux tenue.
    Chacun de nous se barricade dans sa case avec des meubles roulés devant ces issues que le vent ou quelque animal domestique ouvrirait à son gré, et l'on attend l'aurore en dormant si l'on peut. Mais cet étrange pays est si bizarre, si caractérisé et si beau, qu'au soleil levé on oublie tout.
    C'est une grande vallée nue et jaune que dominent à droite le fort de Boghar sur une hauteur de neuf cent soixante-dix mètres, et à gauche dans un pli du sol pierreux et roux, le ksar (village arabe) de Boghari, accroupi avec ses maisons basses, plein de marchands mozabites et de filles publiques dites Ouled Naïl, couvertes d'oripeaux brillants ; car c'est en ce lieu que les Arabes nomades viennent s'approvisionner et se livrer au plaisir.
    En regardant vers le Sud, on aperçoit, à quelques centaines de mètres de la sortie du hameau des colons bâti dans le fond de la vallée, un étrange petit mont rocheux, blanc et rouge, hérissé de pierres, qui semble la sentinelle debout à l'entrée du Sahara, car nous sommes au bord du désert.
    Je me contente de citer quelques lignes de Fromentin qui décrit en maître styliste ce surprenant coin de terre : - « Cette vallée ou plutôt cette plaine inégale et caillouteuse, coupée de monticules et ravinée par le Cheliff, est à coup sûr un des pays les plus surprenants qu'on puisse voir. Je n'en connais pas de plus singulièrement construit, de plus fortement caractérisé, et, même après Boghari, c'est un spectacle à ne jamais oublier. Imaginez un pays tout de terre et de pierres vives, battu par des vents arides et brûlé jusqu'aux entrailles, une terre marneuse, polie comme de la terre à poterie, presque luisante à l'œil, tant elle est nue, et qui semble, tant elle est sèche, avoir subi l'action du feu ; sans la moindre trace de culture, sans une herbe, sans un chardon ; des collines horizontales qu'on dirait aplaties avec la main ou découpées par une fantaisie étrange en dentelures aiguës formant crochet, comme des cornes tranchantes ou des fers de faux ; au centre d'étroites vallées, aussi propres, aussi nues qu'une aire à battre le grain ; quelquefois un morne bizarre, encore plus désolé si c'est possible, avec un bloc informe posé sans adhérence au sommet comme un aérolithe tombé là sur un amas de silex en fusion ; et tout cela d'un bout à l'autre, aussi loin que la vue peut s'étendre, ni rouge ni tout à fait jaune, ni bistré, mais exactement couleur peau de lion...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    « D'ailleurs, ni l'été ni l'hiver, ni le soleil ni les rosées, ni les pluies qui font verdir le sol sablonneux et salé du désert lui-même, ne peuvent rien sur une terre pareille. Toutes les saisons lui sont inutiles et de chacune d'elles elle ne reçoit que des châtiments... »
    Cette description de Fromentin est admirable.
    Ayant grimpé sur le petit mont à la sortie du pays, je vis bien exactement la terre décrite par le peintre-écrivain, mais elle était par miracle trempée d'eau, car le grand cyclone qui venait de passer sur le nord de l'Afrique avait versé sur Boghari ses plus terribles trombes. Huit jours de soleil n'avaient pas suffi à la sécher, on voyait par places, au loin, de petits lacs luisants comme des plaques de verre, et il me sembla que toute cette vallée rousse semblait frottée d'une teinte verdâtre, imperceptible, inexprimable.
    Je n'y fis qu'une vague attention ; et je descendis vers le Cheliff. Ah ! Madame Deshoulières, comme j'ai pensé à vous !
    Je récitais tout en marchant :

Dans ces prés fleuris
Qu'arrose la Seine,
Cherchez qui vous mène,
Mes chères brebis.


    Au milieu de ce pays dévoré par le soleil se déroule, brisée sans cesse par les détours et les crochets que le courant y a creusés, une immense ornière d'argile aux berges droites et profondes dans lesquelles coule un fleuve de boue. Voilà le Cheliff, le grand fleuve de l'Algérie, et voilà l'eau potable des Arabes. Goûtons-la, car nous la retrouverons partout dans les oasis. On dirait qu'on boit de la terre brûlée, râpée et fondue dedans. On mange de l'Afrique quand on boit cette eau, et on garde longtemps dans la bouche une saveur de sable et d'argile.
    Ô fleuves d'Europe, fleuves de pêcheurs à la ligne, rivières à fleurs, à saules, à joncs et à nénuphars, cours d'eau gentils de poètes et d'amoureux, je songe à vous, mais je ne vous regrette pas aujourd'hui. Voici que sur la grande côte de Boghar apparaissent des chameaux chargés, conduits par des Arabes qui vont lentement, las de fatigue. Plus loin, par-derrière, voici les bourricots, une troupe de moutons ; et ces paquets de loques d'où sortent deux pieds nus, je devine que ce sont les femmes.
    Le premier groupe de chameaux et d'hommes arrive au pont, le traverse, s'arrête ; puis, par un étroit sentier qui descend la haute berge escarpée du fleuve, un chameau passe, suivi d'un autre, puis de tous, et ils s'alignent dans la boue, un peu plus sombres que le sol, presque de la couleur des rochers roux de la montagne.
    Pendant qu'ils boivent, leur long cou tombe vers l'eautrempe leur bouche aux grosses lèvres, et on voit enfler leurs ventres sous leurs bosses chargées de choses diverses, car ils s'approvisionnent de liquide comme des barriques souples qui se gonfleraient.
    Les hommes accroupis plus loin font leurs ablutions, boivent aussi et emplissent d'eau pour la route leurs outres en peaux de bouc, affreuses bedaines mortes, aux membres tronqués. Puis tout remonte et se remet en marche.
    Seul, un Arabe reste en arrière avec un chameau qu'il agenouille, puis, sur le sol, à côté de l'animal impatient et grognant, il étend deux petites couvertures, tissées en poils de ces bêtes, s'assied et attend aussi.
    La seconde bande des voyageurs arrive plus lentement, les femmes portant les enfants sur leurs reins, harassées, traînant les jambes, les pieds nus sur les pierres. Seuls les bourricots semblent alertes, petites bêtes infatigables, aux allures plaisantes, au grand œil charmant. Tout cela s'arrête, va boire, et reprend l'interminable chemin.
    On aperçoit maintenant, là-bas, l'avant-garde, la troupe des premiers chameaux égrenés sur la route de Laghouat.
    Voici des traînards, encore des enfants à pied, mous d'éreintement, ne marchant plus qu'à peine.
    Alors, l'homme qui attendait auprès de son chameau, se lève, et comme un des petits Arabes s'approche de lui, il le fait boire au trou de sa peau de bouc, puis, le prenant par le milieu du corps, il le couche sur une des couvertures, le roule dedans comme un mince paquet de chair inerte, puis le pose, l'attache et le sangle sur le dos du chameau qui grogne toujours.
    Une femme apparaît, un autre enfant la suit, péniblement. Elle rejoint l'homme qui lui dit quelques mots rapides, un ordre sans doute ; puis il désaltère à son tour le second gamin, le prend, le couche, l'enveloppe et le case à côté du premier.
    Le petit se laisse manier comme son frère, sans résistance, accoutumé à cet empaquetage, muet et docile dans les mains du père qui relève ensuite la bête à coups de pied et la met en marche en la poussant.
    Et l'on ne se douterait guère, si l'on n'avait pas vu cela, que cette bosse de chameau emporte et balance, de son tranquille mouvement de vague, dans ces deux morceaux de toile rousse, deux petits êtres humains.
    La femme s'est assise ; elle se repose et regarde partir sa famille. Elle a le visage nu, ce qui n'est pas surprenant chez les nomades pauvres, et même elle me parle en me voyant l'examiner. Cela est rare, très rare. Je tire de ma poche une pièce d'argent et je la lui donne ; sa joie est immense. Elle la manifeste par des rires, des mouvements de mains et des paroles expressives que je ne comprends pas, d'ailleurs. Puis elle se lève et s'en va, en se retournant encore pour me faire des gestes de reconnaissance. Et moi, je suis des yeux cette sauvage aux pommettes saillantes, et là-bas, sur la route conduisant au désert, les nomades qui s'en vont débandés. Ce n'est pas une tribu, mais un groupement de quelques familles assemblées pour chercher, selon les saisons, de quoi nourrir les bêtes et les gens.
    Horde errante, étrange, sans cesse en quête de pâturages, ignorant la maison, notre domicile bâti sur la terre, elle porte ses demeures de toile sur les bosses de ses chameaux, les plante au soir, les enlève au matin, les déplaçant ainsi du nord au sud au gré des étés et des hivers, de la pluie qui fait pousser l'herbe, et du soleil qui la brûle.
    Ils me font pitié, ils me font peine, ils me font plaisir aussi à voir, ces primitifs buveurs d'eau du Cheliff. Je ne vous regrette pas, aujourd'hui, fleuves d'Europe, fleuves de pêcheurs à la ligne, rivières à fleurs, à saules, à joncs et à nénuphars, cours d'eau gentils de poètes et d'amoureux.
    La nuit suivante fut encore passée dans l'auberge de Boghari à entendre hurler les chiens sous les fenêtres. Au soleil levant j'étais debout, et je voulus revoir le Cheliff avant de partir pour la fête de Bou-Guezoul.
    Ô stupeur, la plaine est verte. Une petite herbe minuscule et fine, à peine soupçonnable hier, faite d'aiguilles de gazon innombrablement pressées, a tant germé, pendant la nuit, sur toute cette campagne sèche et rouge, qu'elle l'a vêtue d'une mince toison de prairie, car elle a plutôt l'air, cette herbe, d'une espèce de poil de la terre que d'une végétation véritable.

7 avril 1891





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