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Texte
Il est fort difficile de parler au
public français d'un poète anglais comme M. Swinburne, quand on ne sait pas sa
langue, et c'est mon cas. J'ai rencontré autrefois ce poète dont la physionomie
bizarre est des plus intéressantes, et même des plus inquiétantes, car il me
fait l'effet d'une sorte d'Edgar Poe idéaliste et sensuel, avec une âme
d'écrivain plus exaltée, plus dépravée, plus amoureuse de l'étrange et du
monstrueux, plus curieuse, chercheuse et évocatrice des raffinements subtils et
antinaturels de la vie et de l'idée que celle de l'Américain simplement
évocatrice de fantômes et de terreurs, et j'ai gardé de mes quelques entrevues
avec lui l'impression de l'être le plus extravagamment artiste qui soit
peut-être aujourd'hui sur le monde.
Artiste, il l'est en même temps à la manière
ancienne et à la manière moderne. Lyrique, épique, épris du rythme, poète d'épopée, plein du souffle grec,
il est aussi un des plus raffinés et des plus subtils,
parmi les explorateurs de nuances et de sensations qui forment les écoles
nouvelles.
Voici comment je l'ai connu. J'étais fort jeune,
et passant l'été sur la plage d'Étretat. Un
matin vers dix heures, des marins arrivèrent en criant qu'un nageur se noyait
sous la Porte
d'amont. Ils prirent un bateau, et je les accompagnai. Le nageur
ignorant le terrible courant de marée qui passe sous cette arcade avait été
entraîné, puis recueilli par une barque qui pêchait derrière cette porte,
appelée communément la Petite Porte.
J'appris le soir même que le baigneur imprudent était
un poète anglais, M. Algernon Charles Swinburne, descendu depuis quelques jours
chez un autre Anglais, avec qui je causais quelquefois sur le galet, M. Powel,
propriétaire d'un petit chalet qu'il avait baptisé « Chaumière Dolmancé ».
Ce M.
Powel étonnait le pays par une vie extrêmement solitaire et
bizarre aux yeux de bourgeois et de matelots peu accoutumés aux fantaisies et
aux excentricités anglaises.
Il apprit que j'avais essayé,
trop tard, de porter secours à son ami, et je reçus une invitation à déjeuner
pour le jour suivant. Les deux hommes m'attendaient dans un
joli jardin ombragé et frais derrière une toute basse maison normande
construite en silex et coiffée de chaume. Ils étaient
tous deux de petite taille, M. Powel gras, M. Swinburne maigre, maigre et
surprenant à première vue, une sorte d'apparition fantastique. C'est
alors que j'ai pensé, en le regardant pour la première fois, à Edgar Poe. Le
front était très grand sous des cheveux longs, et la figure allait se
rétrécissant vers un menton mince ombré d'une maigre touffe de barbe. Une très
légère moustache glissait sur des lèvres extraordinairement fines et serrées et
le cou qui semblait sans fin unissait cette tête, vivante par les yeux clairs,
chercheurs et fixes, à un corps sans épaules, car le haut de la poitrine
paraissait à peine plus large que le front. Tout ce personnage presque surnaturel était
agité de secousses nerveuses. Il fut très cordial, très accueillant ;
et le charme extraordinaire de son intelligence me séduisit aussitôt.
Pendant tout le déjeuner on parla d'art, de littérature
et d'humanité ; et les opinions de ces deux amis
jetaient sur les choses une espèce de lueur troublante, macabre, car ils
avaient une manière de voir et de comprendre qui me les montrait comme deux
visionnaires malades, ivres de poésie perverse et magique.
Des ossements traînaient sur des tables, parmi eux une
main d'écorché, celle
d'un parricide, paraît-il, dont le sang et les muscles séchés restaient collés
sur les os blancs. On me montra des dessins et des
photographies fantastiques, tout un mobilier de bibelots incroyables. Autour de
nous rôdait, grimaçant et inimaginablement drôle, un
singe, familier, plein de tours et de farces à faire, pas un singe, un ami muet
de ses maîtres, un ennemi sournois des nouveaux venus. Le singe fut pendu,
m'a-t-on dit, par un des jeunes domestiques des
Anglais, qui en voulait à l'animal. Le mort fut enterré au milieu du
gazon, devant la porte du logis. On fit venir, pour le poser sur son cercueil,
un énorme bloc de granit où fut gravé simplement le nom « Nip » et
qui portait sur la partie haute, comme dans les cimetières d'Orient, une coupe
d'eau pour les oiseaux.
Quelques jours plus tard je fus invité de nouveau chez
ces Anglais originaux afin de déjeuner d'un singe à la broche, qui avait été
commandé au Havre, à cette intention, chez un marchand d'animaux exotiques.
L'odeur seule de ce rôti quand j'entrai dans la maison me souleva le cœur
d'inquiétude, et la saveur affreuse de la bête m'enleva pour toujours l'envie
de recommencer un pareil repas.
Mais
MM. Swinburne et Powel furent délicieux de fantaisie
et de lyrisme. Ils me contèrent des légendes
islandaises traduites par M. Powel, d'une étrangeté saisissante et terrible. Swinburne
parla de Victor Hugo avec un enthousiasme infini.
Je ne l'ai pas revu. Un autre écrivain étranger, un très grand, l'homme le plus intellectuel
que j'aie rencontré, je veux dire par là, doué des intuitions les plus
perspicaces sur l'humanité, de la philosophie la plus large, des opinions les
plus indépendantes en tout, le romancier russe Ivan Tourgueneff me traduisit
souvent des poèmes de Swinburne avec une vive admiration. Il critiquait
aussi. Mais tout artiste a des défauts. Il suffit d'être un artiste.
Voici quelques renseignements qu'on m'a donnés sur M.
Swinburne.
M. Walter Hamilton, dans son livre Le Mouvement
esthétique en Angleterre, écrit que peu de gens hésiteraient à décerner à
Swinburne le titre de roi des poètes esthétiques. En 1860, avant que le
mouvement nouveau fût important, Swinburne avait dédié sa tragédie La Reine
Mère à Dante Gabriel Rossetti, et son volume des Poèmes et Ballades
à Burne Jones, à cet artiste qui a maintenant la place d'honneur à Grosvenor
Gallery. L'un des tableaux les
plus fameux de Burne Jones est inspiré du Laus
Veneris de Swinburne et porte ce titre. Dans le même volume un autre
poème est dédié à M. Whistler. Comme Burne Jones, Rossetti, Ruskin, A. C.
Swinburne fut élève d'Oxford.
Sa naissance très aristocratique
contraste singulièrement avec les tendances républicaines, très avancées, de
ses Chants d'avant l'Aube.
Le grand-père du poète, Sir John Swinburne,
portait le titre de baronet, appartenant à une famille qui, à travers la bonne
et la mauvaise fortune, était restée fidèle à la dynastie des Stuarts.
Sir
John vécut jusqu'à l'âge de 98 ans (il mourut en 1860) et durant sa longue vie,
il fut l'ami de toutes les célébrités politiques et littéraires de France et
d'Angleterre, réunissant le siècle à l'autre, et se souvenant aussi bien de
Mirabeau et de John Wilke que de Turner et de Mulready.
Le père du poète (le plus jeune des fils de Sir John)
avait une haute situation dans la Marine royale ;
en 1836, il épousa Lady Jane Henrietta, fille du comte de Ashburnham, de sorte
que Algernon Charles Swinburne est descendant de deux des plus vieilles
familles aristocratiques.
Un siège au Parlement lui fut offert par la Reform
League. Il refusa, préférant vouer sa vie à l'art et à la littérature. Il passa six ans à Eton et ensuite
quatre à Oxford.
Il a écrit environ trente
volumes, prose et vers, et d'innombrables articles de revue.
Né en 1837, il connut tout
jeune le succès. Voici la liste de ses principaux ouvrages :
La Reine Mère (1860) ; Atalante à
Calydon ; Chastelard (1865) ; William Blake, essai
(1868) ; Chants d'avant l'Aube (1871) ; Chant des Deux
Nations ; Bothwell, Erechtheus, tragédies (1876) ; Marie
Stuart, tragédie (1880).
Quand parurent les Poèmes et Ballades, le succès
fut immédiat et vif chez les lettrés ; mais la critique se fâcha, la
critique anglaise, étroite, haineuse dans sa pudeur de vieille méthodiste qui
veut des jupes à la nudité des images et des vers, comme on en pourrait vouloir
aux jambes de bois des chaises. Robert Buchanan surtout, dans son livre : l'École sensuelle, visa Swinburne avec
une extrême violence. Tous les autres arbitres du goût dans l'art le suivirent ; et les mots qu'on emploie pour flageller
l'immoralité cinglèrent l'artiste et l'émurent enfin.
On parla de sadisme, on cita des extraits
ingénieusement mal interprétés ; et l'émotion fut si grande dans
l'immorale et pudique Angleterre, reine de l'hypocrisie, que le succès du livre
s'arrêta comme sous un murmure de honte nationale. Certes, il est impossible de
nier que cette œuvre appartienne à l'école sensuelle, à la plus sensuelle, à la
plus idéalement dépravée, exaltée, impurement passionnée des écoles
littéraires, mais elle est admirable presque d'un bout à l'autre. Sans doute les amateurs de clarté,
de logique et de composition s'arrêteront stupéfaits
devant ces poèmes d'amour éperdus et sans suite. Il ne
les comprendront pas, n'ayant jamais senti ces appels irrésistibles et
tourmentants de la volupté insaisissable, et l'inexprimable désir, sans forme
précise et sans réalité possible, qui hante l'âme des vrais sensuels.
Swinburne a compris et exprimé
cela comme personne avant lui, et peut-être comme personne ne le fera plus, car
ils ont disparu du monde contemporain, ces poètes déments épris d'inaccessibles
jouissances. Tout ce que la femme peut faire passer d'aspirations charnellement
tendres, de soifs et de faims de la bouche et du cœur, et de torturantes
ardeurs hantées de visions enfiévrantes pour nos yeux et pour notre sang, le
poète halluciné, l'a évoqué par ses vers.
Ouvrons ce livre et lisons d'abord ceci, les deux
premières strophes de : Une Ballade de Vie.
« J'ai trouvé en rêves un lieu de zéphyr et de
fleurs, plein d'arbres odorants et coloré de joyeuses verdures, au milieu duquel
se tenait - une dame vêtue comme l'été avec ses douces heures ;
- sa beauté aussi fervente qu'une ardente lune - faisait brûler et défaillir
mon sang comme une flamme sous la pluie. - Une tristesse avait rempli ses yeux bleus fatigués -- et la mélancolique, la chagrine
rose rouge de ses lèvres - semblait mélancolique des bonheurs en allés.
« Elle tenait un petit cistre par les cordes, - en
forme de caeur, les cordes tressées avec les cheveux subtilement nuancés -- de
quelque joueur de luth mort - qui dans les années mortes avait fait de
délicieuses choses. - Les sept cordes étaient nommées ainsi : - la
première corde, charité, -- la seconde, tendresse, - les autres étaient
plaisir, douleur, sommeil et péché, - et la sympathie qui est parente de la pitié
- et est la plus impitoyable. »
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
Lisez
ensuite Une Ballade de Mort. Puis arrêtons-nous à ce chef-d'œuvre, Laus
Veneris, l'Éloge de Vénus :
« Dort-elle ou veille-t-elle ? car son col, - baisé de trop près, porte encore une tache
pourprée - où le sang meurtri palpite et s'efface ; - douce, et mordue
doucement, plus belle pour une tache.
« Mais quoique mes lèvres se fermèrent en suçant
cette place, - il n'y a pas de veine battant sur son visage, ses paupières sont
si paisibles ; sans doute -- le profond sommeil a
chauffé son sang à travers tout son passage.
« Voilà, c'est elle qui fut le délice du monde ; - les vieilles grises années étaient des
parcelles de sa puissance ; - les jonchées des chemins où elle marchait -
étaient les jumelles saisons du jour et de la nuit.
« Voilà, elle était ainsi quand ses
beaux membres attiraient - toutes les lèvres qui maintenant deviennent tristes
en baisant Christ, - tachées du sang tombé des pieds de Dieu, - des pieds et
des mains par lesquelles furent rachetées nos âmes.
« Hélas, Seigneur, sûrement tu es grand et beau. Mais voilà ses cheveux merveilleusement tressés ! - Et tu nous as guéris par ton baiser pitoyable ; - mais vois, maintenant, Seigneur, sa
bouche est plus charmante.
« Elle est bien plus belle ;
que t'a-t-elle fait ? - Non, beau Seigneur Christ, lève les yeux et regarde ; - avait-elle alors ta mère, de telles lèvres,
semblables à celles-ci ? - Tu sais combien ce m'est une douce chose.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
« Voyez, ma Vénus, le corps de mon âme gît - avec
mon amour posé sur elle en guise de vêtement, - sentant mon amour dans tous ses
membres et ses cheveux, - et versé entre ses paupières, à travers ses yeux.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
« Là, tels des amants dont les lèvres et les
membres ~se touchent, - ils reposent, ils cueillent le doux fruit de la vie et
le mangent ; - mais moi, les jours affamés et
chauds me dévorent, - et dans ma bouche aucun de leurs fruits n'est doux.
« Aucun de leurs fruits si ce n'est le fruit de
mon désir, - pour l'amour de l'amour de celle
dont les lèvres respirent à travers les miennes ;
- ses paupières sur ses yeux semblables à une fleur sur une fleur, - mes
paupières sur mes yeux semblables à du feu sur du feu.
« Ainsi nous reposons non comme le sommeil repose
près de la mort, - avec de pesants baisers et d'heureux souffles ;
- non comme un homme repose auprès d'une femme, quand l'épouse nouvelle - rit
bas par amour de l'amour et à cause des mots qu'il dit.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
« Ah, non comme eux, mais comme
les. âmes. qui furent
- tuées dans le vieux temps, l'ayant trouvée belle ; - qui, donnant avec
ses lèvres sur leurs yeux, - entendirent de soudains serpents siffler dans ses
cheveux.
« Leur sang court autour des racines du temps comme la pluie ;
- elle les rejette et les recueille de nouveau ; - avec les nerfs et les
os elle tisse et multiplie - un excessif plaisir par une extrême douleur.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
« Car je revins chez moi très las, avec peu de
consolation, - et voici mon amour, le cœur de ma
propre âme, plus cher - que ma propre âme, plus beau que Dieu-qui a tout mon
être dans ses mains à elle.
« Belle encore, mais belle pour personne
autre que moi, - comme lorsqu'elle sortit de la mer nue, - changeant en feu
l'écume où elle passait, - et qu'elle était comme la fleur intérieure du feu.
« Oui, elle me prit sur elle, et sa bouche -
s'attacha à la mienne comme l'âme s'attache au corps, - et, riante, fit ses
lèvres luxurieuses ; - sa chevelure avait le parfum de tout le midi brûlé
de soleil. »
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ne voilà-t-il pas de la poésie bizarre, haute, infinie
dans la demi-obscurité de la pensée qui disparaît parfois sous l'abondance des
images.
Lisez Fragoletta,
ce bijou.
Arrêtons-nous encore à Dolores, Notre-Dame des
Sept Douleurs. C'est une espèce d'hymne désespéré à la Luxure Idéale, d'où
naît le spasme de la chair terrible, convulsif et sans rêve. Voici le
début :
« Tes paupières froides qui cèlent comme un joyau
tes yeux durs qui ne se font tendres que pour une seule heure ; - tes
opulents membres blancs, et ta cruelle bouche rouge, telle une fleur
vénéneuse ; - quand ils seront passés avec leurs gloires, - que
restera-t-il de toi alors, que demeurera-t-il, - ô mystique et sombre Dolores -
Notre-Dame de Peine ?
« Les
prêtres donnent sept douleurs à leur Vierge ; mais tes péchés qui sont
soixante-dix fois sept, - sept âges ne suffiraient pas pour t'en purifier - et
ils te hanteraient même dans le ciel : - minuits terribles et lendemains
affamés, - et amours qui complètent et contrôlent - toutes les joies de la
chair, toutes les douleurs - qui usent l'âme.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
« Il y a peut-être des
péchés à découvrir, - il y a peut-être des actions qui sont délicieuses. -
Quelle nouvelle œuvre trouveras-tu pour ton amant, - quelles nouvelles passions
pour le jour ou la nuit ? Quels charmes dont ils
ne savent pas un mot, - ceux dont les vies sont comme des feuilles au vent ? - Quelles tortures non rêvées, jamais entendues,
jamais écrites, inconnues ?
« Ah, beau corps passionné - qui jamais n'a
souffert d'un cœur ! - Quoique sur ta bouche, les
baisers soient sanglants, - quoiqu'ils mordent jusqu'à ce
qu'elle se pâme et saigne, - plus doux que l'amour que nous adorons, - ils ne
blessent ni le cœur ni le cerveau, - ô amère et tendre Dolores, - Notre-Dame de
Peine. »
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
Voici encore quelques citations de la fin de ce long
poème qui contient d'extraordinaires beautés :
« Où sont-elles Cottyto ou Vénus, - Astarté ou
Astaroth, où ? - Peuvent-elles s'interposer entre nous, leurs maîtres,
quand nous te touchons ? - Leur souffle est-il
chaud encore dans tes cheveux ? - A leurs lèvres
tes lèvres s'enfièvrent-elles encore - du sang de leurs corps rougissants ? - As-tu laissé sur terre un croyant, - si
tous ces hommes sont morts ?
« Ils portaient des
vêtements de pourpre et d'or, ils étaient gorgés de toi, enflammés de vin, -
tes amants, dans tes demeures invues, dans tes merveilleuses chambres. - Ils ont fui, et leurs empreintes nous échappent, ceux qui te
louent, t'adorent, et s'abstiennent, - ô fille de la mort et de Priapus -
Notre-Dame de Peine.
« Qu'avons-nous besoin de craindre outre mesure,
de faire ta louange avec des voix peureuses, - ô maîtresse et mère du plaisir,
- seul être aussi réel que la mort ? »
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ces citations me semblent indiquer nettement la
première manière et la première inspiration de
Swinburne. Le poète est souvent obscur et souvent magnifique ;
il est plein du souffle antique, du souffle grec et en même temps inextricablement
compliqué, à la manière toute moderne de MM. Verlaine et Mallarmé chez nous.
J'ai parlé d'Edgar Poe, il en procède par cette étrange puissance qui semble
tenir de la suggestion ; il est grand par le lyrisme, par la multiplicité
des images qui s'envolent comme des oiseaux innombrables, de toutes les races,
de toutes les tailles, de toutes les formes, de toutes les nuances, si
multipliés qu'on les distingue mal parfois et qu'on suit seulement dans
l'espace ce grand nuage tournoyant plein de visions impures ; mais le
conteur américain, très maître de son art, lui est extrêmement supérieur par un
prodigieux don de clarté, d'ordre et de composition qui anime ses mystérieux
sujets d'une incompréhensible terreur.
M. Swinburne est encore un
érudit pour qui l'Antiquité et les langues anciennes n'ont point de secrets, et
il fait des vers latins admirables comme si l'âme de ce peuple était restée en
lui.
Lorsque l'apparition de ses Poèmes et Ballades
en 1866 souleva en Angleterre l'émotion pudibonde que j'ai dite, le poète
répliqua dans un pamphlet d'où j'extrais le passage suivant :
« En réponse à certaines opinions insérées ou
exprimées à propos de mon livre, je désire que l'on se souvienne de ceci
seulement : le livre est dramatique, à mille faces, très divers ; et
nulle énonciation de gaieté ou de désespoir, de foi ou d'incrédulité ne peut
être prise en assertion des sentiments ou des croyances personnelles de
l'auteur.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
Vraiment, il me semble que je ne me suis trompé qu'en ceci : j'ai omis de faire précéder mon œuvre de cet
avertissement d'un grand poète :
Depuis lors, Swinburne paraît avoir
délaissé ce côté amoureux, puissamment charnel et passionné de son œuvre, pour
se porter davantage vers des idées politiques et sociales, républicaines
surtout.
Dans une lettre que Swinburne a écrite au traducteur
des Poèmes et Ballades, il traite ce livre de péché
de jeunesse.
Il semble résulter de cela que
les idées de l'homme dont l'âge avance ont été profondément modifiées par les
années. On retrouve dans les autres volumes de ce
remarquable poète les mêmes beautés et les mêmes incohérences que dans celui
dont nous devons la première traduction française à M. Gabriel Mourey.
1891
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