|
Texte
IL est une classe d’hommes que la société
rejette de son sein, tribu maudite qui se perpétue dans le vice, caste
anathématisée dont tout le monde évite le contact. Sous le péristyle des
théâtres, chez le marchand de vin à double industrie, au milieu de tous les
grands centres où la débauche s’étale sous la surveillance de la police, on
rencontre ces parias que l’on reconnaît à leurs traits flétris, à leur langage
cynique, et même à leur costume. Leur existence est vagabonde ; ils passent
d’une femme à l’autre pour un peu d’or ; ce sont les condottieri de l’amour
ignoble, ils naissent de la prostitution comme ces insectes qui sortent de la
boue ; ils en forment la partie la plus honteuse : c’est infamie de l’infamie,
et la pourriture de la pourriture.
Pour écrire l’histoire de ces hommes, il faudrait avoir la
verve de Juvénal, et s’adresser à un public du temps de Pétrone. Heureusement
la société ne se complaît plus à la peinture des moeurs impudiques : il y a des
hontes tellement vieilles, qu’il suffit de les nommer pour les décrire. Cependant
il est bon d’en rappeler quelquefois les principaux caractères ; cela devient
un devoir dans une époque comme la nôtre, où la morale affaiblie semble, par un
pacte tacite, avoir promis sa tolérance au vice, à condition qu’il ne cherchera
pas à lui disputer les dernières consciences sur lesquelles elle règne encore.
Le fameux laissez faire, laissez passer, des
économistes est devenu un axiome social ; ce n’est donc pas seulement dans les
repaires infâmes, dans les lieux exceptionnels qu’il faut chercher le type que
nous voulons dépeindre. L’homme sans nom porte l’habit crasseux et le frac
brodé : il est pauvre et il est riche ; il est dans le salon et dans la rue ;
il est père, il est frère, il est époux ; il conduit à son bras une prostituée
ou une duchesse ; il est jeune et il est vieux. On le trouve, en un mot, là où
il y a de hideux partages d’amour, des consentements achetés, de silencieuses
faiblesses de coeur, de lâches capitulations de conscience. Vous voyez bien que
l’homme sans nom est partout.
Croyez-vous en effet que nous aurions consenti à descendre
de nouveau dans cette fange de la prostitution pour le triste plaisir de faire
un pendant au tableau de la fille publique ; quelque porté qu’il soit à voir une
compensation divine, un côté moins affreux à toutes les misères humaines,
l’esprit se fatigue à décrire des infamies, à sonder perpétuellement des
plaies. Nous n’aurions pas écrit cet article si nous n’avions pas jeté nos
regards au-delà de la boutique du marchand de vin. Qu’importe en effet au
lecteur intelligent qui nous juge, de savoir comment on est l’amant d’une
prostituée, comment on vend des contre-marques ou des chaînes de sûreté,
comment on est escroc le jour et souteneur le soir ? Cette corruption, tout le
monde la connaît parce qu’elle s’affiche. Elle est si hideuse, qu’il est à
peine besoin de la flétrir. Aussi n’est-ce pas seulement de celle-là que nous
voulons parler. Il y a des coeurs assez vils pour la pratiquer, il n’y a pas
d’esprits assez habiles pour la déguiser : elle se perpétue, mais elle ne fait
pas de prosélytes ; circonscrite dans les basses classes de la population, elle
est régularisée par la police : c’est un fléau administré. Ses ravages ne sont
à craindre que dans les hautes régions sociales ; là, elle s’étend comme une
épidémie silencieuse, faisant d’autant plus de victimes, que peu de gens
croient à l’activité du mal et même à sa réalité en voyant la spirituelle
assurance et l’élégante satisfaction des pestiférés.
Notre intention est plutôt de faire l’histoire d’un vice que
celui d’un homme. Nous retrouverons bientôt notre triste héros au coin de la
borne, c’est ailleurs maintenant que nous allons le chercher. Le voici, entre
les murailles nues d’une mansarde enfumée, où travaille une jeune fille. La
misère est partout autour d’elle, dans les meubles délabrés, dans le réchaud
qui grésille au fond de l’âtre, dans les yeux fiévreux de la travailleuse.
L’ange de l’innocence l’a protégée jusqu’à ce jour contre la démoralisation de
la faim : elle souffre, mais elle espère ; son âme n’est ouverte qu’aux
sentiments honnêtes, et elle ne sait pas même quelle idée attacher à ce mot :
corruption. Malheureusement cette enfant a pour père un ouvrier qui dépense au
cabaret les deux tiers de sa journée. Il sait qu’un voisin riche a fait des
offres à sa fille, et lui en veut en secret de ne pas les avoir acceptées. Il
est bourru, maussade, dur avec elle ; quand il voit que les plaintes
indirectes, les mauvais traitements ne produisent aucun effet, il a recours à
d’autres moyens. Il accepte les bienfaits intéressés du voisin, il lui emprunte
de l’argent aux yeux de tout le monde, il affecte de le recevoir chez lui, si
bien que la jeune fille compromise, perdue de réputation, n’a plus qu’une
ressource, celle de se tuer ou de se dérober à l’infamie par l’infamie. Si elle
prend ce dernier parti, elle verra son père lui demander chaque mois, chaque
semaine, l’argent qu’il laissera chez le marchand de vin. Ce père vivra heureux
et sans remords. N’a-t-il pas établi sa fille ?
Dans l’étage au-dessous, c’est une autre corruption ; il y a
là une famille complète, famille d’artistes ou de bohémiens : le père est
musicien à l’orchestre des Funambules, le fils s’essaye dans la banlieue aux
premiers rôles du répertoire, la fille apprend à danser. Voilà dix ans que
cette famille vit dans la misère, qu’elle s’habille d’oripeaux, qu’elle se
nourrit d’espérances. Un beau jour la fille débute, elle obtient un grand
succès, on lui fait des propositions de la part d’un banquier ou d’un
diplomate. Croyez-vous que le père, le vieil artiste, le musicien va se
redresser dans toute sa fierté, et dire à ceux qui marchandent ainsi l’honneur
de son enfant : « Retirez-vous, misérables ! avec ce qu’elle gagne maintenant
ma fille peut nourrir ma vieillesse ; je ne veux pas, sur le point de descendre
dans la tombe, tendre la main à l’or de l’infamie ? » Croyez-vous que le frère,
un jeune homme, un artiste, lui aussi, dont la mémoire est pleine de tous les
plus beaux sentiments du drame et de la comédie, va prendre en main la cause de
sa soeur et poursuivre de sa vengeance le riche insolent qui n’a pas craint de
lui présenter la honte comme un marché ? Pas du tout. C’est le père qui se
charge de débattre lui-même les conditions de l’ignoble engagement qu’on offre
à sa fille ; c’est lui qui dresse la liste des meubles qui lui seront donnés ;
c’est lui qui fixe le nombre des cachemires, et la valeur des parures. Oh !
l’excellent père ne souffrira pas qu’on fasse tort à sa fille du moindre
collier, du plus petit bracelet ! Il examine une à une toutes les pièces du
trousseau, il sourit si les chemises sont de la plus fine batiste, si les
mouchoirs sont entourés de la plus belle dentelle. Remportez ce velours,
monsieur le marchand, gardez ces fleurs, madame la modiste, tout cela n’est ni
assez riche, ni assez frais pour ma fille qui va devenir la maîtresse d’un
millionnaire. Il presse le tapissier, il court chez le marchand de meubles, il
fait antichambre chez un notaire, car les notaires aujourd’hui passent de ces
sortes de contrats ; le prix dont on paye sa fille, lui appelle cela une dot ;
la somme qui lui est allouée à titre de pension, la manière dont il touchera
son trimestre, tout cela est clairement, nettement, formellement stipulé. Enfin
tous les arrangements sont pris, on a terminé avec le tapissier, avec le
bijoutier, avec la modiste, avec le marchand de meubles, avec le notaire, avec
tout le monde ; le millionnaire s’est exécuté sans murmure, l’époux n’attend
plus que l’épouse. « Allons, mon enfant, dis adieu à cette mansarde où tu vécus
si longtemps chaste et pure ; laisse là ce tartan sous lequel se cachaient en
frissonnant ta beauté et ta jeunesse, ne prends pas seulement la peine de te regarder
encore une fois à cette glace fêlée : riches appartements, châles de l’Inde,
miroirs de Venise, tout cela t’attend, et c’est à moi que tu dois tout ce luxe,
c’est moi qui t’ai assuré tout ce bonheur ; souviens-toi de mes conseils dans
ta nouvelle carrière, ne va pas faire la fière au moins, et garde-toi dans la
prospérité d’oublier ton vieux père. » Voilà probablement le discours que ce
vieillard tient à cette jeune fille, car que pourrait-il lui dire après ce
qu’il a fait ? et cette nuit, cette nuit maudite, il rentre chez lui en
trébuchant après avoir payé à boire à ses amis, tandis que la triste fiancée,
livrée à des caresses sans amour, se lamente peut-être au fond de son âme, et
se plaint à Dieu de ce qu’il lui a enlevé sa mère !
Quant au frère, c’est bien une autre histoire. Il a eu sa
part du prix de cette virginité ; mais l’orgie, cette soeur de la honte, a eu
bientôt absorbé ce qui venait d’elle. Cependant il lui faut de l’argent encore,
et toujours. Il frappe à la porte de son père, mais le vieillard a pris des
habitudes d’ordre ; il a un appartement propre, une bonne accorte, une cage
pleine de serins, toutes les habitudes du rentier heureux ; aussi se hâte-t-il
de renvoyer ce fils qui sent le vin et dont les souliers tachent son parquet si
bien ciré ; d’ailleurs il a trop d’expérience pour s’effrayer des emportements
d’un jeune débauché. Il consigne donc l’aîné de sa race chez son portier, et à
la troisième tentative il lui donne sa malédiction et porte plainte au commissaire
de police. Alors Caïn se souvient qu’il a une soeur ; après une longue station
au cabaret du coin, il remonte son pantalon, croise son gilet sur sa chemise
tachée de bleu, nettoie son chapeau avec le pan de sa redingote, et le voilà
foulant bravement les tapis de sa soeur, l’appelant par son nom, sommant ses
gens de l’introduire. Elle, pourtant, la pauvre fille, s’est élancée au-devant
de ce frère qu’elle n’a pas vu depuis longtemps ; mais lui la repousse, il
parle d’honneur trahi, d’affront fait au nom qu’il porte, de désordres qui
nuisent à sa considération dans le monde ; il crie, il s’emporte, il menace,
jusqu’à ce que sa soeur, comprenant enfin ce que signifient cette
susceptibilité rogomisée, cette colère tardive, cette indignation feinte,
achète la tranquillité pour un peu d’or. Pendant plusieurs années le frère vit
aussi du prix qu’il met à son éloignement ou à son silence, et cela dure
jusqu’à ce qu’un matin brumeux l’ignoble cabotin, étendu sur la glace devant la
porte d’un bouchon, se fasse écraser par la charrette de quelque maraîcher !
Vous entrevoyez déjà l’interminable série des turpitudes de
l’existence intime. Jusqu’ici nous n’avons choisi nos exemples que chez des
gens qui, à tout prendre, ont encore pour semblants d’excuse le manque
d’éducation et la pauvreté ; mais que dire de ce mari notaire, agent de change,
banquier ou médecin, qui sait qu’au cou de sa femme brille une parure qu’il ne
lui a point achetée, et qui, préférant sa bourse à son honneur, oublie
volontairement de lui en demander la source ? Que penser de ce chef de bureau
qui envoie sa femme, jeune et belle, solliciter un avancement auquel il n’a
aucun droit, et qui ne plaide pas en séparation après l’avoir obtenu ? Ainsi
donc dans cette maison où habitent toutes les classes de la société, nous avons
rencontré partout la même corruption, depuis la mansarde de l’ouvrier jusqu’à
la loge du portier, qui a soin d’envoyer régulièrement sa fille de dix-huit ans
porter ses lettres au locataire du premier, vieux et riche célibataire qui
prend la taille des jeunes filles sous prétexte de leur caresser le menton.
Nous n’en finirions pas si nous voulions faire la statistique de toutes les
ambitions, de toutes les cupidités qui spéculent sur le déshonneur. Que sont la
plupart de ceux qui arrivent par les femmes, sinon des hommes sans nom
absous par la fortune ? Certes, si quelque chose peut excuser la corruption de
la borne, c’est bien cette idée qu’elle existe aussi généralement dans un monde
plus élevé. Cependant, comment décrire et comment faire comprendre cet homme
qui consent à vivre des hideux labeurs de la prostitution, qui les encourage,
qui les protége, qui en partage le salaire, et qui le fait servir à la
satisfaction des plus abjects instincts de l’humanité, à la paresse, à
l’ivrognerie, à la gourmandise ? Comment faire l’histoire de cette dépravation
qui a un pied dans tous les bagnes, un autre dans tous les lupanars ? Avant de
pénétrer dans ce chaos obscène, dans cet enfer de la morale, nous cherchons
vainement à allumer dans notre âme cette faible lueur de compassion qui éclaira
quelques-unes des pages de la vie de Mariette. Peut-être cette compassion
invoquée arrivera-t-elle plus tard. L’amant de la femme sans nom
n’est-il pas mort sur l’échafaud ?
C’est donc lui que nous allons prendre pour type. Aussi
bien, en parlant de sa maîtresse, avons-nous esquissé quelques-uns de ses
traits. L’acteur secondaire autrefois va maintenant jouer le rôle principal
; l’homme sans nom est sur la sellette ; faites sortir pour un
moment les femmes, les enfants, tout le public inutile ; à proprement parler,
nous allons faire de la littérature à huis clos.
Crochard, qui devint plus tard célèbre sous le nom de Main-Fine,
était fils d’un chiffonnier et d’une chiffonnière, c’est-à-dire qu’il n’eut à
peu près ni père ni mère, car il fut complétement privé de ces soins et de
cette tendresse qui font la paternité ; dans ce monde misérable, la plupart des
mères n’allaitent pas leurs nouveau-nés, c’est l’État qui se charge de ce soin.
Dans toutes les grandes villes, il y a des établissements où l’on fait nourrir
les enfants du pauvre par la femme du pauvre. Quand le malheureux rejeton,
soigneusement noté et étiqueté, est en âge d’être sevré, on le rend à ses
parents ; mais souvent le prolétaire est trop misérable pour vivre en famille.
On a fait ménage pendant quelque temps, mais la misère survient qui prononce un
fatal divorce, et chacun reprend la hotte qu’il a apportée dans la communauté ;
on se partage les chiffons recueillis pendant la nuit dernière, et l’on se dit
adieu quelquefois la larme à l’oeil, quelquefois aussi le sourire sur la
bouche. L’enfant ne retrouve donc ni père ni mère au logis, alors on le ramène
à l’hôpital. Ou bien, s’il a encore assez de bonheur pour rencontrer encore le
couple paria qui lui a donné le jour, il prend place au foyer, et la mère,
après avoir passé la nuit à fouiller la boue des ruisseaux, prend son fils dans
ses bras, et demande l’aumône le jour. Ainsi firent les parents de Crochard.
Comment il vécut jusqu’à quinze ans, Dieu seul peut le savoir ; ce qu’il y a de
certain, c’est qu’à cet âge, nul ne possédait mieux que Crochard cette gaieté
sombre, ce triste scepticisme, cette dépravation précoce et fatale des sens et
de l’esprit contre laquelle les fils du prolétaire cherchent longtemps à se
débattre, mais qu’ils ne peuvent parvenir à secouer. A quinze ans, il avait la
richesse et la science de tous ceux qui n’ont rien et qui ne savent rien,
l’envie ! Il vivait de ce qu’il gagnait en ouvrant la portière des fiacres, ou
en vendant sa place à la queue des théâtres, saluant ironiquement ceux qui le
payaient bien, injuriant sans vergogne ceux qui ne le payaient pas, spirituel
et méchant comme tous ceux qui n’ont pas d’autre muse que la faim. Un soir, une
femme du trottoir remarqua en passant sa bonne mine et sa jeunesse, elle lui
lança un regard, puis deux, puis trois, si bien que le jeune Crochard comprit
enfin ce que cela voulait dire, et devint son amant. C’était probablement une
courtisane de trente ans, une désillusionnée qui sentait reverdir son dernier
amour ; quoi qu’il en soit de l’état de son âme, celui de sa fortune était
assez satisfaisant. Notre amoureuse avait fait des économies, elle possédait
des meubles, du linge, et une cinquantaine de louis cachés dans un bas de laine
au fond de sa paillasse. Il est dans la destinée de toutes les douairières de
faire des folies ; celle-ci en commit une bien grande en tirant Crochard de son
obscurité. Quel bonheur pour un homme qui a marché nu-pieds toute sa vie, qui
n’a eu pour tout vêtement d’été et d’hiver qu’un bourgeron délabré, qui n’a
jamais fumé que des bouts de cigare ramassés dans la rue, de faire crier sur le
pavé de bonnes semelles de bottes, de se promener en redingote d’alpaga, une
pipe d’écume à la bouche, une casquette sur le côté de l’oreille ; oh ! la
casquette ! la casquette ! mot magique qui fait battre tant de coeurs ! Que
d’enfants, trop pauvres pour en acheter, se consument de désirs pour elle, et
combien de fois Crochard s’était dit qu’il donnerait un an de sa vie pour avoir
seulement une de ces toques rouges à la Buridan, comme en portaient les garçons
coiffeurs et les rapins, il y a quelques années ! Il l’eut, cette casquette, et
du plus beau rouge encore ; il eut de plus un pantalon quadrillé à large plis,
un gilet à la Robespierre et un col en crinoline. Ce fut ce qui le perdit. Une
fois au milieu de ce luxe et de cette abondance, il contracta des habitudes de
plaisirs et de parure immodérés ; il réalisa la comédie de la vieille femme et
du jeune mari, il fit si bien qu’au bout de trois mois tous les meubles étaient
brisés, tout le linge était en gage, tous les napoléons étaient partis avec
Crochard, devenu l’amant heureux d’une plus jeune maîtresse.
Nous n’avons pas besoin de vous dire quel succès obtinrent
dans le monde de la prostitution cette intelligence, cette beauté, cette
jeunesse. Tout de suite, il fit partie de l’élite de cette fashion qui se
réunit chez les marchands de vin. Le soir, il se promenait sur le boulevard au
milieu d’un harem ambulant, dont les faciles odalisques réservaient pour lui
leurs sourires les plus gracieux, leurs regards les plus furtifs ; le jour, il
vendait des bijoux contrôlés, quand ses amours lui laissaient quelque loisir.
Le chapeau sur l’oreille, les cheveux harmonieusement peignés, le cigare à la
bouche, les mains dans les poches de son pantalon, il dominait au Prado, et
n’aurait pas été déplacé à la Chaumière. Il buvait avec modération, battait rarement
ses maîtresses, et ne jouait pas au billard. Sa réputation d’homme comme il
faut était si bien établie, qu’un chef de claque lui fit proposer de s’associer
avec lui, peut-être même aurait-il consenti, au bout de quelque temps, à lui
donner sa fille. Crochard refusa, parce qu’il voulait conserver son libre
arbitre au théâtre, et son indépendance dans la vie.
Mais ce n’est pas là le type que vous nous aviez promis,
s’écrieront peut-être quelques lecteurs impatients ; ce n’est point là l’homme
dont vous voulez parler ; celui dont il devait être question dans cet article
est bien autrement terrible, bien autrement corrompu : notre homme sans
nom est assassin et voleur, il porte un poignard et une trique, il vit à
coups de stylet, et il aime à coups de bâton, il a toujours dans le regard le
vin ou le crime, ces deux grandes colères… Il se peut que notre héros, puisque
héros il y a, ait été ainsi fait, il se peut même qu’il soit tel encore dans
certains quartiers de Paris, mais, en général, ses moeurs ont bien changé. Ce
qui était autrefois la règle est devenu aujourd’hui l’exception. L’oeil
vigilant de la police se promène sur ce chaos, et l’observateur, qui veut se
rendre compte de cette immoralité, la trouve sinon corrigée dans son essence,
du moins singulièrement modifiée dans ses détails. Remarquez en effet les
changements subis par l’homme sans nom, depuis le moyen âge jusqu’à nos
jours. D’abord c’est un horrible mendiant, ripaillant avec sa ribaude dans la
cour des Miracles, un affreux bandit blotti dans un bouge de la
Grande-Truanderie, ou bien un pauvre étudiant qui ne croit pas déroger en
échangeant les minces arguments dont Abeilard l’a nourri le matin sur la paille
de la place Maubert, contre le fricot plus substantiel de quelque gaillarde de
la rue Glatigny. Plus tard, c’est un grand drôle à la plume insolente, au
feutre retroussé, à la rapière traînante, assassin à gages, gouailleur le jour,
sinistre le soir. Sous Louis XV, il endosse l’uniforme, enrôle les niais et
vise à un emploi de concierge au Châtelet ; du raccoleur à l’entremetteur, il
n’y a que le Pont-Neuf, le trajet est bientôt fait, et le voilà portant les
billets doux des grands seigneurs aux jolies marchandes de la halle, exerçant
le soir pour son propre compte, et se cachant volontiers dans une armoire quand
sa maîtresse reçoit une visite chez elle. Que d’abbés trop galants, que de
graves procureurs, que de riches traitants ont été pris à ce piége, sous
l’empire il coupe des bourses dans les foules ; sous la restauration il fait le
foulard devant les magasins de gravures ; maintenant il vend des chaînes de
sûreté et des contre-marques. Le temps et les révolutions successives ont bien
changé son caractère. Ce n’est plus le bandit toujours prêt à dégainer et à
braver la loi, le traître caché derrière une tapisserie, c’est à peine s’il est
encore un peu filou, et s’il ose battre sa maîtresse.
Sous l’empire, il n’était pas rare qu’une maison tout
entière fût mise en émoi par une querelle sanglante entre une fille publique et
son amant. Quelquefois même la scène avait lieu dans la rue, on voyait un homme
s’emparer d’une pauvre femme et l’accabler de coups de bâton ; si le bâton
volait en éclats, l’énergumène se servait de la main, quand la main venait à se
lasser, l’assassin se servait de son talon de botte ; elle pourtant, la
malheureuse, appelait vainement au secours, la police ne se dérangeait pas pour
si peu de chose, et les voisins regardaient à la fenêtre sans s’émouvoir,
sachant bien que de pareilles gens ne valaient pas la peine qu’on s’occupât de
leurs affaires. C’était la mode alors de croire que plus on battait une femme
plus elle vous aimait. Raison souveraine pour rester neutre. Les philanthropes
disaient en voyant commettre ce meurtre : « C’est la justice de Dieu qui passe,
» et ils passaient aussi. Aujourd’hui ces solennels éreintements appelleraient
une répression immédiate et sévère, il n’est plus permis aux gens en dehors de
la morale de se croire en dehors de la loi. La prostituée battue peut faire
envoyer son persécuteur à la préfecture, et celui-ci se montre moins prompt à
lever la main qu’autrefois. Ce n’est pas à dire pour cela que l’homme
sans nom ne batte plus sa maîtresse, mais du moins il la bat dans
l’intimité, comme pourrait le faire un mari mal élevé, et il ne la massacre que
très-rarement. Ce qui domine dans le caractère de l’homme sans nom
actuel, c’est la crainte de la police. Nous ne répondrions pas que dans
quelques repaires de la Cité, dans deux ou trois rues de Paris fort connues et
fort surveillées du reste, il n’y eût des hommes prêts à courir les chances de
l’échafaud pour quelques pièces de cent sous, mais ce sont pour la plupart des
repris de justice, des gens qui cumulent deux corruptions. Ce n’est point
l’ouvrier honteux, le soldat pauvre qui tenteraient leur cupidité. Si le sang
coule dans ces lieux maudits, c’est dans des querelles particulières ; car
entre ceux qui les fréquentent et ceux qui les protégent la différence n’est
pas grande. Le souteneur de ce soir pourra assassiner demain, mais ce ne sera
pas dans l’exercice de ses fonctions de la veille. S’il vole, il s’adressera à
quelque ivrogne, auquel sa mémoire fournira à peine le lendemain quelques
vagues indices d’accusation ; quant à la violence, il ne l’emploiera que par
mégarde et pour ainsi dire dans le feu de l’improvisation ; ces messieurs sont
trop prudents pour appeler l’attention de la police déjà suffisamment éveillée
à leur égard.
La classe des hommes sans nom se divise en plusieurs
catégories. Ce n’est point ici le lieu de les désigner spécialement, les termes
d’ailleurs nous manqueraient pour une telle pornographie. Cependant le lecteur
ne perdra rien à cette retenue, nous ne laisserons rien en dehors de notre
sujet, nous gravirons un à un tous les échelons de cette corruption que nous
avons essayé de décrire, et pour cela il nous suffira de raconter la vie d’un
homme. Mettons-nous donc de nouveau à la suite de Crochard, et, après avoir vu
sa prospérité, rendons-nous compte de sa chute. Nous l’avons laissé dans toutes
les jouissances de la fortune, mais, hélas, cette période brillante dura peu.
Une fois entré dans la honte, il faut en parcourir tous les degrés. L’abîme
attire. Crochard y fut bientôt précipité. Vous vous souvenez que d’abord il a
été marchand de billets, c’était alors le beau temps de sa vie ; l’argent
abondait dans ses poches, il choisissait à son gré ses maîtresses parmi les
plus belles ; une fois la vente terminée à la porte de l’Opéra, si la soirée
était belle, si la brise qui vient du bois de Boulogne apportait de champêtres
émanations sur le boulevard, Crochard arrachait sa belle à ses travaux, et,
bras dessus, bras dessous, ils allaient sabler la bière et rompre l’échaudé des
Champs-Élysées. Qu’importe à Crochard qu’un air chaud ait soufflé sur Paris
pendant le jour, que la foule soit nombreuse sur l’asphalte de Tortoni, que la
soirée s’annonce sous les plus brillants auspices ; si demain sa bien-aimée
trouve son escarcelle vide, n’est-il pas là pour la remplir ? car Crochard est
généreux, il comprend les nécessités de la vie, il veut que toute union soit un
partage, et non une exploitation. Encore un verre pour toi, Mariette, pour moi
encore une pipe. Après une bouteille ou deux ils revenaient, elle en chantant,
lui en fumant au clair de lune. Le dimanche à la barrière, une fois par semaine
à l’Ambigu-Comique, tous les soirs à la porte de l’Opéra, voilà comment
s’écoulait l’existence de Crochard. Hélas ! il ne pouvait pas toujours vivre
d’une vie aussi platonique. Il tombe malade, et voilà que pendant sa maladie
son associé pactise avec la concurrence, son industrie passe en d’autres mains,
c’est en vain qu’il veut essayer de lutter, sa place est prise, ses meilleures
pratiques l’ont abandonné, il est obligé, lui, le négociant presque patenté, le
fier marchand de billets, de descendre à la contre-marque. Plus de promenades
aux Champs-Élysées, plus de dîners à la barrière, plus de douces émotions à
l’Ambigu. L’homme déchu n’est plus le même homme. Crochard a perdu toute son
élégance, il est ivre tous les jours ; et si sa maîtresse, fatiguée, veut
rentrer chez elle, lorsque la boue et la pluie rendent le pavé désert, c’est
lui qui la ramène sur le trottoir, et la contraint, malgré sa faiblesse, à
poursuivre, jusqu’à l’heure des rondes de surveillance, les chances d’un gain
illusoire. Tantôt claqueur, tantôt marchand de contre-marques, tantôt allumeur
de chalands autour de la boutique volante du marchand de bijoux contrôlés,
Crochard tourne peu à peu au grinche, on le surnomme Main-Fine,
et les sergents de ville l’honorent d’une surveillance toute particulière.
Le métier qu’il a jusqu’alors exercé en amateur, et dont il
n’a vu que le beau côté, il faut qu’il en subisse toutes les conséquences. Dans
ces antres obscènes de la Cité, dans les fossés des boulevards extérieurs, ce
n’est pas d’une protection illusoire dont sa maîtresse a besoin. Là, tous les
jours, il faut payer de sa personne ; les plus récalcitrants doivent être mis à
la raison ; que deviendrait l’existence de Crochard, où prendrait-il du tabac,
de l’eau-de-vie, si l’on pouvait frustrer sa compagne de son salaire ? cette
femme qui travaille pour lui, permettra-t-il qu’on la batte ? Non certes, et
quand viendra le jour des règlements de compte avec l’horrible hôtelière, quand
il faudra mettre en règle le doit et l’avoir de la prostitution, qui mettra sa
trique dans la balance qu’on veut faire pencher d’un seul côté ; qui vérifiera
avec le poing les chiffres de cette monstrueuse tenue de livres, si ce n’est
Crochard ? Faire tort à sa maîtresse, mais c’est le réduire lui-même à la
mendicité : aussi nulle rigidité sur ce point ne peut être comparée à la sienne
; les plus habiles sorcières perdent leur grimoire à essayer de le voler, ce qui
ne l’empêche point de voler les autres.
Entouré de compagnons plus vieux que lui dans l’infamie, son
amour-propre consista dès lors à les égaler ; il n’eut pas de peine à y
parvenir, il les dépassa même, parce qu’il était plus intelligent. Il fut l’un
des héros de cette école qui commentait Robert-Macaire à coups de poignard. A
vingt et un ans, il était déjà repris de justice et meurtrier. Caché dans les
carrières de Montmartre, rôdant quelquefois des jours entiers, comme une bête
fauve, autour de Paris sans oser y entrer, il finit par tomber entre les mains
de la police. Les funestes semences de la jeunesse, cette ivraie de la misère
qui étouffe toujours le bon grain, avaient trop profondément germé dans son
coeur ; elle le poussèrent sur les bancs de la cour d’assises. C’est au milieu
de ce triste drame des débats que cet homme, qui avait traîné le boulet et
assassiné en riant peut-être, fit voir qu’il tenait à l’humanité, du moins par
un côté. Une femme avait partagé ses longues misères, une femme n’avait pas eu
peur d’essuyer ses mains ensanglantées ; cette femme, qu’il couvrait de coups
et de meurtrissures, elle est là derrière le banc fatal, cachée parmi les
auditeurs ; eh bien, lui, Crochard, le forçat, il oublie de disputer sa tête au
bourreau, il cherche à rencontrer le regard de Mariette : s’il a été assez
heureux pour l’apercevoir, il rentre presque joyeux dans sa prison. Condamné,
il demande à la voir, et ne sachant comment la consoler, il lui promet de
mourir avec courage. Le voilà, lui aussi, redevenu homme par l’amour. Nous
avions bien raison de croire que la compassion viendrait avant la fin de ce
récit.
Que dire maintenant de ces corruptions banales, de ces
immoralités qui ont pour commencement unique, et pour toute fin, la brutalité
des sens, chaos que rien ne peut débrouiller, marais infects dont il est
inutile de sonder la profondeur ? Les préoccupations, les instincts, les
habitudes ordinaires de l’homme sans nom, vous les devinez tous. A quoi bon vous
faire pénétrer dans ces repaires où l’on parle argot, dans ces réunions où
s’agitent tant de questions criminelles ou obscènes ? La seule chose que nous
devions dire à la louange de celui que nous n’osons pas appeler notre héros,
c’est qu’au rebours de ses confrères des autres pays, il est amant et non
pourvoyeur. Dans sa bassesse il y a un certain orgueil, dans son humiliation il
y a une espèce de dignité. Les fonctions de l’affranchi romain et de l’abbé
italien ne sont plus guère remplies en France que par des femmes.
L’entremetteuse prend toutes les formes, porte tous les costumes, exerce tous
les métiers. Courtisane sur le retour et grand dame, vieille femme, et
pauvrement vêtue comme cette revendeuse à la toilette que vous avez dû
rencontrer bien souvent. Nous ne nous étendrons pas davantage sur ce métier
plus infâme que l’infamie ; que dire de ces femmes qui avilissent leur âme,
après avoir avili leur corps, qui font servir l’expérience de leur premier
amour à tromper d’innocentes jeunes filles, sinon qu’elles sont maudites de
Dieu, et que si Satan reparaît encore quelquefois sur la terre, à coup sûr
c’est sous les traits vils d’une entremetteuse !
Il y a cependant des individus qui passent pour de fort
honnêtes gens du reste, qui ne craignent pas d’exercer cette petite industrie à
leurs moments perdus, et comme pour se distraire. C’est une branche qu’ils
ajoutent à leurs revenus, un léger gain qui ne leur donne aucune peine, aucun
souci à obtenir, un commerce commode et facile, dont le produit leur sert plus
tard à établir leur fille. Le conducteur de diligence est au fait de la
chronique scandaleuse de tous les relais. Ici Marguerite a été abandonnée ; là
Goton fait la coquette ; plus loin Jeanne a envie de voir Paris. Tous les jours
en passant il offre une place sur la banquette à Marguerite ; il dit à Goton
qu’il y en a bien peu d’aussi jolies qu’elle à Paris ; il promet à Jeanne de
lui trouver une excellente condition. Marguerite consent la première, puis
l’une, puis l’autre. Elles sont toutes les trois confiées à une vieille femme
qui en fait ce que vous savez ; l’honnête conducteur, qui prenait tant
d’intérêt à ces trois jeunes filles, touche sa prime et remonte sur son
impériale, cherchant partout des yeux d’autres victimes sur la route qu’il
parcourt. Dans chaque ville, il y a des gens qui font ainsi du proxénétisme
par correspondance, et parmi ceux qui exercent ce honteux négoce, on a trouvé
des officiers de santé !
On nous dira peut-être encore que cette existence que nous
venons de décrire est une exception dans la réalité. Nous ne soutenons pas le
contraire, mais nous avons choisi notre modèle dans l’exception, parce que la
réalité vulgaire est impossible, parce qu’elle n’apprend rien, parce qu’elle
n’éclaire aucun côté du coeur. Du reste, qu’on ne s’y trompe pas, il y a dans
le fléau dont nous parlons des exceptions bien plus douloureuses que celle de
Crochard, et nous aurons le courage de les dire.
C’est quelquefois une conséquence des plus fortes passions
et des plus nobles, de conduire aux plus grands désordres. Il est des coeurs
mobiles chez lesquels l’amour ne laisse jamais de traces profondes, il en est
d’autres qui, une fois le germe reçu, en sont atteints pour toujours. Choisissons
un homme qui possède ce triste privilége ; prenons le jeune et candide. Il aime
une femme, la première venue, une grisette du quartier latin, si vous voulez. A
quoi bon parler de leur amour et de leur bonheur, vous les devinez, n’est-ce
pas ? Pendant un an, nul cri d’oiseau de proie, nulle tempête ne trouble le nid
des deux amants ; malheureusement la jeune ouvrière (appelons-la Madeleine)
fait la connaissance d’une certaine madame de Saint-Ange pour laquelle elle
travaille quelquefois. On ne sait ni quelle est la famille, ni en quoi consiste
l’industrie de cette femme, et cependant elle étale un luxe des plus grands. Un
beau jour Madeleine et la Saint-Ange disparaissent ensemble. Qu’étaient-elles
devenues ?
Voilà donc notre jeune homme en proie à tous les tourments
de l’abandon. Un an s’écoule, il se console, on le croit guéri, un autre n’y
aurait pas manqué à sa place. Il est tranquille, il est gai ; eh bien ! cette
tranquillité n’est qu’apparente comme cette gaieté : un soir qu’il rumine sa
douleur, caché sous les arbres des Tuileries, il se trouve face à face avec son
infidèle. Adieu ses beaux projets de dédain, ses promesses de fermeté, le passé
lui remonte au coeur, il est amoureux, il est fou. On a beau lui dire que sa
maîtresse, gagnée par la Saint-Ange, est devenue femme galante, que lui importe
? c’est toujours Madeleine, il la cherche, il la poursuit, il redevient son
esclave, et tous les deux vivent ensemble dans tous les plaisirs, dans toutes
les jouissances, dans tous les oublis du luxe ; au bout de trois mois, de six
mois, ou d’un an, on a mangé l’héritage paternel. Le moment serait bien choisi,
il semble, pour songer à une séparation ; mais, bah ! Madeleine ne veut pas
qu’il soit dit qu’elle a quitté son amant parce qu’il n’avait plus rien ;
l’amant, de son côté, a compromis sa position, il est brouillé avec ses amis,
avec sa mère, avec sa soeur qui a des enfants, avec toute sa famille, il ne
sent qu’une chose au monde : son amour pour cette femme. On continue donc la
même existence, aujourd’hui riche, demain pauvre, sans s’inquiéter d’où vient
la fortune, sans chercher à combattre la pauvreté. On vit dans une espèce de
veille magnétique. Cependant le jour du réveil arrive. Le jeune homme découvre
que sa maîtresse a un amant ; il veut punir, mais la force lui manque ;
d’ailleurs une voix lui crie qu’il fallait bien que cette femme trouvât quelque
part les moyens de payer ce luxe qu’elle lui faisait partager. Il s’indigne, il
s’emporte contre lui-même : Scélérat, lâche, misérable, ô ma mère, ô mes amis,
ô ma soeur, ô mes illusions perdues, mon honneur évanoui ! Mais l’habitude est
plus forte que toutes ces déclamations ; vaincu par les premières larmes d’une
femme perdue, perles fausses qui s’échappent d’un oeil menteur, il accepte le
passé et dicte l’arrêt de son avenir !
Et qu’on ne dise pas que ceci est une histoire inventée à
plaisir. Cette variété de l’homme sans nom est plus répandue qu’on ne le
croit. Il est encore grand, quoi qu’on en dise, le nombre de ces malheureux qui
sentent que la solitude pourrait leur refaire une moralité, et qui ne peuvent
consentir à choisir ce dernier refuge. Une femme représente, pour eux, ce
qu’ils ont de plus pur et de plus ignoble dans la vie ; avec elle, ils ont
passé leurs meilleurs comme leurs plus mauvais jours. Ils sont, pour ainsi
dire, rivés à elle par la chaîne de la honte. Dans une situation semblable, les
muettes mélancolies et les mornes douleurs ne suffisent pas ; il faut, pour
ainsi dire, que le désespoir qu’on éprouve se venge ; où trouver une femme qui
reçoive vos coups et qui vous rende vos caresses ? Retenus par un lien
invisible ; devenus nécessaires l’un à l’autre ; honteux de leur amour, mais ne
pouvant vivre sans lui ; éprouvant sans cesse la douleur d’être ensemble, mais
ne pouvant se séparer, cet homme et cette femme endurent un supplice qui ne
finit qu’avec la vie, et montrent ainsi que la honte ne détruit pas toujours
l’amour, et qu’elle l’augmente quelquefois en en faisant l’unique refuge de
deux grandes misères.
Manon Lescaut s’est repentie, elle est morte réconciliée de
coeur avec elle et avec Desgrieux ; mais ne faites pas attention à ce dénoûment
qui est la moralité de l’admirable livre de Prévost ; poursuivez le roman,
continuez-le dans votre esprit ; supposez Manon vivante, de retour à Paris avec
son chevalier : ne craignez-vous pas, en vous souvenant de ce coeur facile, de
cet esprit nonchalant, de cette coquetterie, de cette curiosité, de cet abandon
dont l’héroïne a donné tant de preuves, de voir recommencer les souffrances de
Desgrieux ? Que Manon le trahisse, il lui pardonnera encore ; il lui pardonnera
toujours, si bien que Manon, malgré elle, le méprisera comme il se méprisera
lui-même ; ils se mépriseront tous les deux, et cependant ils seront attachés
l’un à l’autre, celui-ci par amour, celle-là par reconnaissance ; il vivra de
la beauté de cette femme, comme elle s’appuiera sur la force de cet homme ; ils
se trouveront avilis, ils se feront pitié mutuellement, mais ils resteront
ensemble, et vous aurez, dans cette Manon morte si à propos, dans ce Desgrieux
inconsolable, les deux héros du drame que nous venons de raconter, et la
peinture la plus émouvante d’une des plus terribles maladies de l’âme, si elle
était faite par un homme de talent.
Du reste, et ce n’est malheureusement pas un progrès dont
nous ayons à nous féliciter, l’homme sans nom s’en va. Ce type
exceptionnel tend à devenir moins commun de jour en jour. Il disparaît en se
généralisant. Depuis qu’on a prêché la réhabilitation de la chair, et que les
doctrines humanitaires ont poétisé la fille publique, depuis surtout que tant
d’existences ont été déplacées, tant d’ambitions éveillées, tant de vanités
mises en mouvement, les clercs de notaire, les prétendus artistes, les
prétendus littérateurs, les industriels dégommés, les acteurs, tous les
bohémiens de l’existence, si nombreux par le temps qui court, font une
concurrence terrible à l’homme sans nom, qui n’avait autrefois de rivaux
que parmi les sous-officiers de l’armée. L’homme sans nom a été forcé de
prendre une industrie ; le temps n’est pas loin où il payera patente, et sera
électeur sous le pseudonyme de marchand de billets. La honte de l’homme sans
nom est devenue un mal social. Avant d’aborder ce côté, le plus grave et le
plus sérieux de notre article, il est bon de jeter un coup d’oeil en arrière et
de voir si nous avons clairement indiqué et caractérisé toutes les
particularités du genre. Hélas ! notre tâche a été incomplète. Nous vous avons
montré des gens coupables par ignorance, d’autres par faiblesse de coeur, nous
avons traversé le carrefour sombre, nous avons vu vaciller dans le lointain la
lampe fumeuse de l’orgie, nous nous sommes arrêtés un moment chez le marchand
de vin. Poursuivons maintenant notre route, pénétrons dans le grand monde, et
voyons si l’homme sans nom ne s’y cacherait point par hasard ?
Nous n’imiterons pas ces observateurs passionnés qui
prétendent que, dans les hautes régions sociales, le vice est bien plus
répandu, bien plus général, et surtout bien plus toléré que dans les classes
infimes. Non, les gens dont nous voulons parler sont partout signalés, partout
cités comme des exemples funestes ; et si, à l’extérieur, il semble qu’on ne
leur fasse point sentir l’infériorité morale de leur position, on s’en
dédommage à coup sûr d’une manière qui ne perd rien de sa force à n’être point
apparente. Qu’une femme connue pour entretenir des liaisons illicites se
présente dans un salon, certes, la maîtresse de la maison la recevra en
apparence avec la même distinction, le même empressement qu’elle accorde à
toutes les autres. Mais pour un homme habitué à interpréter les habitudes du
grand monde, cette distinction et cet empressement auront une signification
toute différente de celle qu’on leur attribue ordinairement ; le geste, au
besoin, commentera la parole ; il y aura même certaines prévenances, une foule
de petites attentions dont la femme tarée ne sera jamais l’objet, et dont
l’absence, remarquée, restera comme un blâme infligé à des fautes que l’on veut
bien faire semblant d’ignorer, mais qu’on ne veut pas entièrement absoudre.
C’est là sans doute un châtiment bien léger pour des égarements qu’on punit
souvent d’une façon bien plus cruelle ; mais le monde est ainsi fait, on sent
la nécessité des concessions dans un milieu où chacun se connaît, et où
l’affront fait au coupable peut rejaillir sur des têtes innocentes. Ce que nous
venons de dire des femmes peut également s’appliquer aux hommes. On s’étonne
quelquefois qu’un individu dont l’existence est notoirement tachée d’infamie
reçoive chez lui la meilleure société, et fréquente à son tour les plus
brillants salons de la capitale ; tenez pour certain que cet individu n’y est
que toléré, et qu’en refusant ses invitations, on craindrait de déshonorer
tantôt des aïeux illustres, tantôt une soeur sur le point de se marier, tantôt
une vieille mère qui ignore seule le déshonneur de son fils, et qui mourrait en
l’apprenant. Il ne nous appartient pas de condamner une telle tolérance, elle
est vraiment coupable alors seulement qu’elle est dictée par les exigences de
l’intérêt particulier.
Jetons un rapide coup d’oeil sur tous ces vices amnistiés,
sinon entièrement pardonnés. Au premier rang de cette série, nous trouvons
l’homme qui a pour toute ressource une pension que lui fait sa femme. Celui-là,
par exemple, vit en garçon, mais il a recours à toutes sortes de subterfuges
pour se soustraire à cette solitude dont il a perdu l’habitude. Il installe
chez lui une maîtresse en qualité de demoiselle de compagnie d’une tante
infirme ; il prend jour pour recevoir ses amis, il donne des bals, des soirées,
des dîners, dont la prétendue demoiselle de compagnie fait les honneurs ; les
gens qui vont chez un tel amphitryon n’appartiennent pas, si vous voulez, à
l’élite de la société : ce sont des coulissiers, de vieux négociants qui vivent
en concubinage, de jeunes débauchés, des acteurs, des directeurs de théâtre
même ; mais enfin cet homme a des flatteurs qui le vantent, des parasites qui
se font ses valets, il est un des administrateurs de son cercle, et cependant
personne n’ignore que la fortune dont il jouit, provient de la source la plus
ignoble. Mari d’une femme riche, il l’a surpris un jour en flagrant délit
d’adultère. Il a consenti à se taire moyennant finances ; il s’est fait assurer
une pension, et pendant que sa femme est notoirement la concubine d’un autre,
il consomme tranquillement et sans remords ses 15,000 francs de honte par an.
Il en est d’autres plus malheureux qui payent encore leur
déshonneur au prix d’un esclavage de tous les jours. Voyez-vous là-bas, dans
cette avant-scène de l’Opéra, ce spectateur aux cheveux gris, au front chauve,
aux traits distingués ; à côté de lui est une femme de quarante ans, mais qui a
toutes les prétentions et la mise coquette de la jeunesse. Cet honnête
vieillard, que vous prendriez pour un député ou un pair de France, est tout
simplement le mari d’une actrice. Elle s’est trouvée enrichie quand il a été
ruiné. Après l’avoir longtemps entretenue, il s’est laissé entretenir ; mais la
bienfaitrice a fini par mettre un prix à ses bienfaits, elle a désiré avoir un
nom, une position, elle a voulu se faire épouser ; l’ancien amant avait toutes
sortes de raisons pour refuser ; devait-il donner une telle belle-mère à sa
fille, honorablement mariée en province ? Non certes ; aussi a-t-il essayé de
résister aux prétentions de sa maîtresse. Mais alors on a parlé de séparation,
on a pris un autre amant, si bien que le malheureux, habitué à de somptueux
festins, à un riche mobilier, à une existence confortable, a fini par
consentir. Il a donné son nom honoré jusqu’alors à une femme perdue, il l’a
conduite dans le monde où quelques personnes l’ont accueillie par commisération
pour lui, et afin qu’il pût se faire encore illusion sur sa triste position ;
il est là sur le devant de la loge pour servir d’enseigne et satisfaire
l’amour-propre d’une courtisane, tandis que, derrière elle, se pavane son amant
avoué. Quelle existence pourtant pour un homme qui pourrait vivre
tranquillement à la campagne, occupé à faire sauter les enfants de sa fille sur
ses genoux, et qui a sacrifié la considération de sa vieillesse au plaisir
d’avoir encore une voiture et une loge à l’Opéra !
Nous lui préférons même ce beau et splendide fashionable,
dont l’unique métier est de conduire au concert, au spectacle, aux eaux, une
maîtresse de maison fort connue à Paris. Pourtant on l’a chassé à Baden d’une
table d’hôte avec sa compagne, et il n’a rien dit, il ne s’est pas vengé, il
n’a pas même rougi !
A la rigueur, une pareille faiblesse peut s’excuser, mais il
en est d’autres que rien ne saurait absoudre. Est-il quelque chose de plus
lâche, de plus misérable au monde que la conduite de ces jeunes gens qui, se
voyant perdus de dettes, abusent de la légèreté d’une vieille femme, feignent
auprès d’elle tous les transports de l’amour, et l’épousent pour manger ensuite
sa fortune au milieu de toutes sortes de débauches ! Si la femme trompée se
ravise, si elle parle de prendre des mesures de précaution contre le
dissipateur, comme ils deviennent rampants auprès d’elle, comme ils la
flattent, comme ils l’accablent de protestations, jusqu’à ce qu’elle ait de
nouveau montré son secrétaire d’un air attendri ! Oh ! le hideux mensonge,
l’affreuse perversité ! L’homme de la borne nous paraît moins dégoûtant ;
celui-là au moins ne ment pas, il ne simule point la tendresse, il ne parle
jamais de repentir. Il se laisse mettre à l’encan, et il appartient à celle qui
lui donne le plus ; mais c’est son métier de se livrer ainsi à l’enchère, il se
considère comme une marchandise ; s’il abandonne une femme, il sait que bientôt
il sera remplacé et qu’on le pleurera tout juste le temps de laisser sécher une
cicatrice ; tandis que le misérable qui spécule sur la confiance que l’on
accorde à la jeunesse, sur l’involontaire fascination qu’exerce la beauté, n’a
rien qui le relève à ses yeux et à ceux des autres, rien qui puisse le
justifier !
Nous avons parcouru rapidement, et comme il convenait de le
faire, ce triste album de la corruption ; il ne reste plus rien à montrer au
lecteur. Deux dessins seulement ont été oubliés, mais à quoi bon revenir en
arrière pour les étaler ? on les a vus partout, ils sont connus, ils sont
populaires. L’un représente le lion, l’amant aristocratique d’une actrice, dont
il mange les appointements sous prétexte de la protéger auprès de son directeur
; l’autre est tout bonnement la silhouette du mari de la maîtresse de table
d’hôte.
Nous avons épuisé autant qu’il était moralement et
matériellement possible toutes les variétés de l’homme sans nom. Nous
l’avons pris dans les rues et dans les salons, nous l’avons envisagé au point
de vue de la morale et de la psychologie ; nous avons fait au coeur la faible
part qui lui revenait, et à l’intérêt particulier la part énorme qu’il est en
droit de revendiquer. Après avoir montré le malade, il nous reste maintenant à
préciser l’état actuel de la maladie. Au premier coup d’oeil, on serait tenté
de croire qu’il y a amélioration, et non pas recrudescence dans le fléau. La
statistique des vices du grand monde ne donne pas un total plus effrayant qu’à
une autre époque à l’addition de toutes les individualités qui se vendent aux
femmes. D’un autre côté, les souteneurs de filles publiques deviennent moins
nombreux et plus civilisés, leurs moeurs se sont adoucies en même temps que
leur affiliation a diminué. L’homme sans nom est né de la nécessité dans
laquelle se trouvaient les prostituées abandonnées par la police, de se faire
protéger par quelqu’un. L’administration a compris qu’en autorisant la
prostitution, elle devenait pour ainsi dire responsable de ces excès. En
consacrant à ce fléau une surveillance de tous ces instants, en l’entourant
d’une protection qui tourne en définitive au profit de tous, les prostituées
ont moins eu besoin de recourir à l’appui intéressé qui leur coûtait si cher
autrefois ; elles ont obtenu, elles aussi, l’égalité devant la loi. Elles n’ont
donc plus besoin de payer quelqu’un pour leur faire avoir justice.
Félicitons-nous de ce résultat, s’écrieront les
philanthropes, bénissons la police, et fondons des prix de vertu ! Attendez, bonnes
gens, avant de vous réjouir, et permettez-moi, pour vous désabuser, de vous
raconter une petite fable. L’apologue doit être de votre goût, vertueux
académiciens !
Il y avait donc autrefois, dans les environs d’une capitale,
un vaste emplacement destiné à abattre les chevaux. On voulut détruire ce foyer
qui lançait à plusieurs lieues à la ronde ses miasmes pestilentiels. On
atteignit ce but. Malheureusement les rats innombrables qui habitaient ces
lieux infects se répandirent dans la ville en telle abondance et avec une telle
audace, que les habitants regrettèrent l’ancien état de choses et maudirent
ceux qui l’avaient changé.
Ce Montfaucon que l’on a voulu assainir et déplacer, c’est
la prostitution ; ces rats immondes, qui ont fait invasion dans tous les
domiciles, vous représentent l’homme sans nom.
Savez-vous ce qu’ont produit toutes les déclamations
modernes sur la prostitution ? Nous allons vous le dire. Les ouvriers, et même
les gens d’un rang plus élevé n’ont pas honte d’aimer ouvertement des filles
publiques, et de vivre avec elles comme si c’était la chose du monde la plus
naturelle. Oui, l’homme sans nom disparaît, mais pour faire place à l’amant
de coeur, autre fléau non moins dangereux. Il n’est pas aujourd’hui de
prostituée, pour peu qu’il lui reste encore une certaine blancheur sur les
épaules, une certaine vivacité dans le regard, qui n’ait son ouvrier, compagnon
menuisier, ébéniste ou bijoutier, qui se tatoue pour elle, qui lui prête son
bras dans tous les lieux publics, qui lui porte le gain de sa journée, et tout
cela au détriment de sa famille. Félicitez-vous après cela de voir diminuer
tous les jours le nombre des hommes sans nom ; comment voulez-vous
que les malheureux soutiennent la concurrence ?
Un homme d’un grand savoir et d’une grande moralité, qui,
séduit par la gloire si pure de Parent-Duchâtelet, consacre sa vie à étudier la
grande question que nous avons effleurée dans deux articles, nous a confirmé lui-même
la vérité de tous ces détails. Pour le moment, il paraît que ce sont surtout
les ouvriers bijoutiers qui sont en possession de fournir le plus grand nombre
d’amants de coeur. Une chose à dire à la louange des garçons perruquiers
ou coiffeurs, c’est que jusqu’à présent ils ne se sont point présentés dans
cette lice immonde, soit que, changeant fréquemment de pays, ils ne puissent
contracter de liaisons, soit que l’habitude de voir des grandes dames, de
tresser des cordons de cheveux, de fabriquer des chiffres amoureux, les rende
plus fiers, soit enfin que le coeur du perruquier contienne une délicatesse
inconnue jusqu’à ce jour !
Que voulez-vous que devienne ce malheureux homme
sans nom au milieu de tous les progrès, de toutes les améliorations de la
prostitution moderne ? Dans quelle maison de tolérance voudrait-on le recevoir,
lui habitué à un costume négligé, à une sobriété assez équivoque, lui dont la
botte crottée tacherait les tapis, et qui pourrait un jour de trop grande gaieté
se permettre de briser une glace de 1,500 francs. D’ailleurs à qui ce bohémien
pourrait-il plaire ? les poches de ces demoiselles sont pleines de
déclarations. Elles peuvent même en montrer en vers, Dieu me pardonne ! Amanda,
Julie, Euphrosine, ont chacune leur étudiant qui les mène à la Chaumière, au
spectacle, au café, partout où elles veulent aller. O jeunes gens, jeunes gens,
vos pères valaient mieux que vous ; ils n’entendaient pas aussi bien la
phraséologie de la tendresse, ils ignoraient ce que c’est que l’amour
humanitaire, mais à coup sûr ils auraient rougi rien qu’à la pensée d’aller
chercher leurs maîtresses là où vous les prenez, et ils auraient dégainé contre
l’insolent qui eût osé faire peser une telle accusation sur leur pauvre petite
grisette.
Laissons à chacun le soin de tirer la conclusion de tout
ceci ; quant à nous, attristé par le sombre paysage que nous venons de
parcourir, nous la ferions peut-être trop désolante.
TAXILE DELORD.
|