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A
quoi le docteur Héraclius
employait les douze heures du jour
A peine le docteur était-il levé, savonné, rasé et
lesté d'un petit pain au beurre trempé dans une tasse de chocolat à la vanille,
qu'il descendait à son jardin. Jardin peu vaste comme tous ceux des villes,
mais agréable, ombragé, fleuri, silencieux, je dirais réfléchi, si j'osais.
Enfin qu'on se figure ce que doit être le jardin idéal d'un philosophe à la
recherche de la vérité, et on ne sera pas loin de connaître celui dont le
docteur Héraclius Gloss faisait trois ou quatre fois le tour au pas accéléré,
avant de s'abandonner aux quotidiennes brochettes de cailles du second
déjeuner. Ce petit exercice, disait-il, était excellent au saut du lit ;
il ranimait la circulation du sang, engourdie par le sommeil, chassait les
humeurs du cerveau et préparait les voies digestives.
Après cela le docteur déjeunait. Puis, aussitôt son
café pris, et il le buvait d'un trait, ne s'abandonnant jamais aux somnolences
des digestions commencées à table, il endossait sa grande redingote et s'en
allait. Et chaque jour, après avoir passé devant la faculté, et comparé l'heure
de son oignon Louis XV à celle du hautain cadran de l'horloge universitaire, il
disparaissait dans la ruelle des Vieux Pigeons dont il ne sortait que pour
rentrer dîner.
Que faisait donc le docteur Héraclius Gloss dans la
ruelle des Vieux Pigeons ? Ce qu'il y faisait, bon Dieu !... il y
cherchait la vérité philosophique - et voici comment.
Dans cette petite ruelle, obscure et sale, tous les
bouquinistes de Balançon s'étaient donné rendez-vous. Il eût fallu des années
pour lire seulement les titres de tous les ouvrages inattendus, entassés de la
cave au grenier dans les cinquante baraques qui formaient la ruelle des Vieux
Pigeons.
Le docteur Héraclius Gloss regardait ruelle, maisons,
bouquinistes et bouquins comme sa propriété particulière.
Il était arrivé souvent que certain marchand de
bric-à-brac, au moment de se mettre au lit, avait entendu quelque bruit dans
son grenier, et montant à pas de loup, armé d'une gigantesque flamberge des
temps passés, il avait trouvé... le docteur Héraclius Gloss - enseveli jusqu'à
mi-corps dans des piles de bouquins, tenant d'une main un reste de chandelle
qui lui fondait entre les doigts, et de l'autre feuilletant un antique
manuscrit d'où il espérait peut-être faire jaillir la vérité. Et le pauvre
docteur était bien surpris, en apprenant que la cloche du beffroi avait sonné neuf
heures depuis longtemps et qu'il mangerait un détestable dîner.
C'est qu'il cherchait sérieusement, le docteur
Héraclius ! Il connaissait à fond toutes les philosophies anciennes et
modernes ; il avait étudié les sectes de l'Inde et les religions des
nègres d'Afrique ; il n'était si mince peuplade parmi les barbares du Nord
ou les sauvages du sud dont il n'eût sondé les croyances ! Hélas !
Hélas ! plus il étudiait, cherchait, furetait, méditait, plus il était
indécis : "Mon ami, disait-il un soir à M. le recteur, combien sont
plus heureux que nous les Colomb qui se lancent à travers les mers à la
recherche d'un nouveau monde ; ils n'ont qu'à aller devant eux. Les
difficultés qui les arrêtent ne viennent que d'obstacles matériels qu'un homme
hardi franchit toujours ; tandis que nous, ballottés sans cesse sur
l'océan des incertitudes, entraînés brusquement par une hypothèse comme un
navire par l'aquilon, nous rencontrons tout à coup, ainsi qu'un vent contraire,
une doctrine opposée, qui nous ramène, sans espoir, au port dont nous étions
sortis." Une nuit qu'il philosophait avec M. le doyen, il lui dit :
"Comme on a raison, mon ami, de prétendre que la vérité habite dans un
puits... Les seaux descendent tour à tour pour la pêcher et ne rapportent
jamais que de l'eau claire... Je vous laisse deviner, ajouta-t-il finement,
comment j'écris le mot sots."
C'est le seul calembour qu'on l'ait jamais entendu
faire.
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