|
Comment
la 42e lecture du manuscrit jeta
un jour nouveau dans l'esprit du docteur
De même qu'un homme riche peut puiser chaque jour
dans sa grande fortune de nouveaux plaisirs et des satisfactions nouvelles,
ainsi le docteur Héraclius, propriétaire de l'inestimable manuscrit, y faisait
de surprenantes découvertes chaque fois qu'il le relisait.
Un soir, comme il allait achever la quarante-deuxième
lecture de ce document, une illumination subite s'abattit sur lui, aussi rapide
que la foudre.
Ainsi que nous l'avons vu précédemment, le docteur
pouvait savoir à peu de chose près, à quelle époque un homme disparu achèverait
ses transmigrations et réapparaîtrait sous sa forme première ; aussi
fut-il tout à coup foudroyé par cette pensée que l'auteur du manuscrit pouvait
avoir reconquis sa place dans l'humanité.
Alors, aussi enfiévré qu'un alchimiste qui se croit sur
le point de trouver la pierre philosophale, il se livra aux calculs les plus
minutieux pour établir la probabilité de cette supposition, et après plusieurs
heures d'un travail opiniâtre et de savantes combinaisons métempsycosistes, il
arriva à se convaincre que cet homme devait être son contemporain, ou, tout au
moins, sur le point de renaître à la vie raisonnante. Héraclius, en effet, ne
possédant aucun document capable de lui indiquer la date précise de la mort du
grand métempsycosiste, ne pouvait fixer d'une façon certaine le moment de son
retour.
A peine eut-il entrevu la possibilité de retrouver cet
être qui pour lui était plus qu'un homme, plus qu'un philosophe, presque plus
qu'un Dieu, qu'il ressentit une de ces émotions profondes qu'on éprouve quand
on apprend tout à coup qu'un père qu'on croyait mort depuis des années est
vivant et près de vous. Le saint anachorète qui a passé sa vie à se nourrir de
l'amour et du souvenir du Christ, comprenant subitement que son Dieu va lui
apparaître, n'aurait pas été plus bouleversé que le fut le docteur Héraclius
Gloss lorsqu'il se fut assuré qu'il pouvait rencontrer un jour l'auteur de son
manuscrit.
|