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Ego
sum qui sum
A partir de ce jour Héraclius Gloss fut envahi par
un orgueil colossal. Comme le Messie procède de Dieu le père, il procédait
directement de Pythagore, ou plutôt il était lui-même Pythagore, ayant vécu
jadis dans le corps de ce philosophe. Sa généalogie défiait ainsi les quartiers
des familles les plus féodales. Il enveloppait dans un mépris superbe tous les
grands hommes de l'humanité, leurs plus hauts faits lui paraissant infimes
auprès des siens, et il s'isolait dans une élévation sublime au milieu des
mondes et des bêtes ; il était la métempsycose et sa maison en devenait le
temple.
Il avait défendu à sa bonne et à son jardinier de tuer
les animaux réputés nuisibles. Les chenilles et les limaçons pullulaient dans
son jardin, et, sous la forme de grandes araignées à pattes velues, les
ci-devant mortels promenaient leur hideuse transformation sur les murs de son
cabinet ; ce qui faisait dire à cet abominable recteur que si tous les
ex-pique-assiettes, métamorphosés à leur manière, se donnaient rendez-vous sur
le crâne du trop sensible docteur, il se garderait bien de faire la guerre à
ces pauvres parasites déclassés. Une seule chose troublait Héraclius dans son
épanouissement superbe, c'était de voir sans cesse les animaux s'entre-dévorer,
les araignées guetter les mouches au passage, les oiseaux emporter les
araignées, les chats croquer les oiseaux, et son chien Pythagore étrangler avec
bonheur tout chat qui passant à portée de sa dent.
Il suivait du matin au soir la marche lente et
progressive de la métempsycose par tous les degrés de l'échelle animale. Il
avait des révélations soudaines en regardant les moineaux picorer dans les
gouttières ; les fourmis, ces travailleuses éternelles et prévoyantes, lui
causaient des attendrissements immenses ; il voyait en elles tous les
désoeuvrés et les inutiles qui, pour expier leur oisiveté et leur nonchalance
passées, étaient condamnés à ce labeur opiniâtre. Il restait des heures
entières, le nez dans l'herbe, à les contempler, et il était émerveillé de sa
pénétration.
Puis comme Nabuchodonosor il marchait à quatre pattes,
se roulait avec son chien dans la poussière, vivait avec ses bêtes, se vautrait
avec elles. Pour lui l'homme disparaissait peu à peu de la création, et bientôt
il n'y vit plus que les bêtes. Alors qu'il les contemplait, il sentait bien
qu'il était leur frère ; il ne conversait plus qu'avec elles et lorsque,
par hasard, il était forcé de parler à des hommes, il se trouvait paralysé
comme au milieu d'étrangers et s'indignait en lui-même de la stupidité de ses
semblables.
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