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Cette
histoire, lecteur, vous démontera comme,
Quand on veut préserver son
semblable des coups,
Quand on croit qu'il vaut mieux
sauver un chat qu'un homme,
On doit de ses voisins exciter
le courroux,
Comment tous les chemins
peuvent conduire à Rome,
Et la métempsycose à l'hôpital
des fous.
(L'Étoile de Balançon)
Deux heures plus tard une foule immense de peuple
poussant des cris tumultueux se pressait devant les fenêtres du docteur
Héraclius Gloss. Bientôt une grêle de pierres brisa les vitres et la multitude
allait enfoncer les portes quand la gendarmerie apparut au bout de la rue. Le
calme se fit peu à peu ; enfin la foule se dissipa ; mais, jusqu'au
lendemain deux gendarmes stationnèrent devant la maison du docteur. Celui-ci
passa la soirée dans une agitation extraordinaire. Il s'expliquait le
déchaînement de la populace par les sourdes menées des prêtres contre lui et
par l'explosion de haine que provoque toujours l'avènement d'une religion
nouvelle parmi les sectaires de l'ancienne. Il s'exaltait jusqu'au martyre et
se sentait prêt à confesser sa foi devant les bourreaux. Il fit venir dans son
cabinet toutes les bêtes que cet appartement put contenir, et le soleil
l'aperçut qui sommeillait entre son chien, une chèvre et un mouton, et serrant
sur son coeur le petit chat qu'il avait sauvé.
Un coup violent frappé à sa porte l'éveilla, et
Honorine introduisit un monsieur très grave que suivaient deux agents de la
sûreté. Un peu derrière eux se dissimulait le médecin de la préfecture. Le
monsieur grave se fit reconnaître pour le commissaire de police et invita
courtoisement Héraclius à le suivre ; celui-ci obéit fort ému. Une voiture
attendait à la porte, on le fit monter dedans. Puis, assis à côté du
commissaire, ayant en face de lui le médecin et un agent, l'autre s'étant placé
sur le siège près du cocher, Héraclius vit qu'on suivait la rue des Juifs, la
place de l'Hôtel-de-Ville, le boulevard de la Pucelle et qu'on s'arrêtait enfin
devant un grand bâtiment d'aspect sombre sur la porte duquel étaient écrits ces
mots "Asile des Aliénés". Il eut soudain la révélation du piège
terrible où il était tombé ; il comprit l'effroyable habileté de ses
ennemis et, réunissant toutes ses forces, il essaya de se précipiter dans la
rue ; deux mains puissantes le firent retomber à sa place. Alors une lutte
terrible s'engagea entre lui et les trois hommes qui le gardaient ; il se
débattait, se tordait, frappait, mordait, hurlait de rage ; enfin il se
sentit terrassé, lié solidement et emporté dans la funeste maison dont la
grande porte se referma derrière lui avec un bruit sinistre.
On l'introduisit alors dans une étroite cellule d'un
aspect singulier. La cheminée, la fenêtre et la glace étaient solidement
grillées, le lit et l'unique chaise fortement attachés au parquet avec des
chaînes de fer. Aucun meuble ne s'y trouvait qui pût être soulevé et manié par
l'habitant de cette prison. L'événement démontrera, du reste, que ces
précautions n'étaient pas superflues. A peine se vit-il dans cette demeure
toute nouvelle pour lui que le docteur succomba à la rage qui le suffoquait. Il
essaya de briser les meubles, d'arracher les grilles et de casser les vitres.
Voyant qu'il n'y pouvait parvenir, il se roula par terre en poussant de si
épouvantables hurlements que deux hommes vêtus de blouses et coiffés d'une
espèce de casquette d'uniforme entrèrent tout à coup, suivis par un grand
monsieur au crâne chauve et tout de noir habillé. Sur un signe de ce
personnage, les deux hommes se précipitèrent sur Héraclius et lui passèrent en
un instant la camisole de force ; puis ils regardèrent le monsieur noir.
Celui-ci considéra un instant le docteur et se tournant vers ses
acolytes : "A la salle des douches", dit-il. Héraclius alors fut
emporté dans une grande pièce froide au milieu de laquelle était un bassin sans
eau. Il fut déshabillé toujours criant, puis déposé dans cette baignoire ;
et avant qu'il eût eu le temps de se reconnaître, il fut absolument suffoqué
par la plus horrible avalanche d'eau glacée qui soit jamais tombée sur les
épaules d'un mortel, même dans les régions les plus boréales. Héraclius se tut
subitement. Le monsieur noir le considérait toujours ; il lui prit le
pouls gravement puis il dit : "Encore une." Une seconde douche
s'écroula du plafond et le docteur s'abattit grelottant, étranglé, suffoquant
au fond de sa baignoire glacée. Il fut ensuite enlevé, roulé dans des
couvertures bien chaudes et couché dans le lit de sa cellule où il dormit
trente-cinq heures d'un profond sommeil.
Il s'éveilla le lendemain, le pouls calme et la tête
légère. Il réfléchit quelques instants sur sa situation, puis il se mit à lire
son manuscrit qu'il avait eu soin d'emporter avec lui. Le monsieur noir entra
bientôt. On apporta une table servie et ils déjeunèrent en tête-à-tête. Le
docteur, qui n'avait pas oublié son bain de la veille, se montra fort
tranquille et fort poli ; sans dire un mot du sujet qui avait pu lui
valoir une pareille mésaventure, il parla longtemps de la façon la plus
intéressante et s'efforça de prouver à son hôte qu'il était plus sage d'esprit
que les sept sages de la Grèce.
Le monsieur noir offrit à Héraclius en le quittant
d'aller faire un tour dans le jardin de l'établissement. C'était une grande
cour carrée plantée d'arbres. Une cinquantaine d'individus s'y
promenaient ; les uns riant, criant et pérorant, les autres graves et
mélancoliques.
Le docteur remarqua d'abord un homme de haute taille
partant une longue barbe et de longs cheveux blancs, qui marchait seul, le
front penché. Sans savoir pourquoi le sort de cet homme l'intéressa, et, au
même moment, l'inconnu, levant la tête, regarda fixement Héraclius. Puis ils
allèrent l'un vers l'autre et se saluèrent cérémonieusement. Alors la
conversation s'engagea. Le docteur apprit que son compagnon s'appelait Dagobert
Félorme et qu'il était professeur de langues vivantes au collège de Balançon.
Il ne remarqua rien de détraqué dans le cerveau de cet homme et il se demandait
ce qui avait pu l'amener dans un pareil lieu, quand l'autre, s'arrêtant
soudain, lui prit la main et, la serrant fortement, lui demanda à voix
basse : "Croyez-vous à la métempsycose ?" Le docteur
chancela, balbutia ; leurs regards se rencontrèrent et pendant quelques
secondes tous deux restèrent debout à se contempler. Enfin l'émotion vainquit
Héraclius, des larmes jaillirent de ses yeux - il ouvrit les bras et ils
s'embrassèrent. Alors les confidences commencèrent et ils reconnurent bientôt
qu'ils étaient illuminés de la même lumière, imprégnés de la même doctrine. Il
n'y avait aucun point où leurs idées ne se rencontrassent. Mais à mesure que le
docteur constatait cette étonnante similitude de pensées, il se sentait envahi
par un malaise singulier ; il lui semblait que plus l'inconnu grandissait
à ses yeux, plus il diminuait lui-même dans sa propre estime. La jalousie le
mordait au coeur.
L'autre s'écria tout à coup : "La
métempsycose c'est moi ; c'est moi qui ai découvert la loi des évolutions
des âmes, c'est moi qui ai sondé les destinées des hommes. C'est moi qui fus
Pythagore." Le docteur s'arrêta soudain, plus pâle qu'un linceul.
"Pardon, dit-il, Pythagore, c'est moi." Et ils se regardèrent de
nouveau. L'homme continua : "J'ai été successivement philosophe,
architecte, soldat, laboureur, moine, géomètre, médecin, poète et marin. - Moi
aussi, dit Héraclius. - J'ai écrit l'histoire de ma vie en latin, en grec, en
allemand, en italien, en espagnol et en français", criait l'inconnu.
Héraclius reprit : "Moi aussi." Tous deux s'arrêtèrent et leurs
regards se croisèrent, aigus comme des pointes d'épées. "En l'an 184, vociféra
l'autre, j'habitais Rome et j'étais philosophe." Alors le docteur, plus
tremblant qu'une feuille dans un vent d'orage, tira de sa poche son précieux
document et le brandit comme une arme sous le nez de son adversaire. Ce dernier
fit un bond en arrière. "Mon manuscrit", hurla-t-il ; et il
étendit le bras pour le saisir. "Il est à moi", mugit Héraclius, et,
avec une vélocité surprenante, il élevait l'objet contesté au-dessus de sa
tête, le changeait de main derrière son dos, lui faisait faire mille évolutions
plus extraordinaires les unes que les autres pour le ravir à la poursuite
effrénée de son rival. Ce dernier grinçait des dents, trépignait et
beuglait : "Voleur ! Voleur ! Voleur !" A la fin
il réussit par un mouvement aussi rapide qu'adroit à tenir par un bout le
papier qu'Héraclius essayait de lui dérober. Pendant quelques secondes chacun
tira de son côté avec une colère et une vigueur semblables, puis, comme ni l'un
ni l'autre ne cédait, le manuscrit qui leur servait de trait d'union physique termina
la lutte aussi sagement que l'aurait pu faire le feu roi Salomon, en se
séparant de lui-même en deux parties égales, ce qui permit aux belligérants
d'aller rapidement s'asseoir à dix pas l'un de l'autre, chacun serrant toujours
sa moitié de victoire entre ses mains crispées.
Ils ne se relevèrent point, mais ils recommencèrent à
s'examiner comme deux puissances rivales qui, après avoir mesuré leurs forces,
hésitent à en venir aux mains de nouveau.
Dagobert Félorme reprit le premier les hostilités.
"La preuve que je suis l'auteur de ce manuscrit, dit-il, c'est que je le
connaissais avant vous." Héraclius ne répondit pas.
L'autre reprit : "La preuve que je suis
l'auteur de ce manuscrit c'est que je puis vous le réciter d'un bout à l'autre
dans les sept langues qui ont servi à l'écrire."
Héraclius ne répondit pas. Il méditait profondément.
Une révolution se faisait en lui. Le doute n'était pas possible, la victoire
restait à son rival ; mais cet auteur qu'il avait appelé de tous ses voeux
l'indignait maintenant comme un faux dieu. C'est que, n'étant plus lui-même
qu'un dieu dépossédé, il se révoltait contre la divinité. Tant qu'il ne s'était
pas cru l'auteur du manuscrit il avait désiré furieusement le voir ; mais
à partir du jour où il était arrivé à se dire : "C'est moi qui ai
fait cela, la métempsycose, c'est moi", il ne pouvait plus consentir à ce
que quelqu'un prît sa place. Pareil à ces gens qui brûlent leur maison plutôt
que de la voir habitée par un autre, du moment qu'un inconnu montait sur
l'autel qu'il s'était élevé, il brûlait le temple et le Dieu, il brûlait la
métempsycose. Aussi, après un long silence, il dit d'une voix lente et
grave : "Vous êtes fou." A ce mot, son adversaire s'élança comme
un forcené et une nouvelle lutte allait s'engager, plus terrible que la
première, si les gardiens n'étaient accourus et n'avaient réintégré ces deux
rénovateurs des guerres religieuses dans leurs domiciles respectifs.
Pendant près d'un mois le docteur ne quitta point sa
chambre ; il passait ses journées seul, la tête entre ses deux mains,
profondément absorbé. M. le doyen et M. le recteur venaient le voir de temps en
temps et, doucement, au moyen de comparaisons habiles et de délicates
allusions, secondaient le travail qui se faisait dans son esprit. Ils lui
apprirent ainsi comment un certain Dagobert Félorme, professeur de langues au
collège de Balançon, était devenu fou en écrivant un traité philosophique sur
la doctrine de Pythagore, Aristote et Platon, traité qu'il s'imaginait avoir commencé
sous l'empereur Commode.
Enfin, par un beau matin de grand soleil, le docteur
redevenu lui-même, l'Héraclius des bons jours, serra vivement les mains de ses
deux amis et leur annonça qu'il avait renoncé pour jamais à la métempsycose, à
ses expiations animales et à ses transmigrations, et qu'il se frappait la
poitrine en reconnaissant son erreur.
Huit jours plus tard les portes de l'hospice étaient
ouvertes devant lui.
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