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Comment
on tombe parfois de Charybde
en Scylla
En quittant la maison fatale, le docteur s'arrêta un
instant sur le seuil et respira à pleins poumons le grand air de la liberté.
Puis reprenant son pas allègre d'autrefois, il se mit en route vers son
domicile. Il marchait depuis cinq minutes quand un gamin qui l'aperçut poussa
tout à coup un sifflement prolongé, auquel répondit aussitôt un sifflement
semblable parti d'une rue voisine. Un second galopin arriva immédiatement en
courant, et le premier, montrant Héraclius à son camarade, cria, de toutes ses
forces :
"V'là l'homme aux bêtes qu'est sorti de la maison
des fous", et tous deux, emboîtant le pas derrière le docteur, se mirent à
imiter avec un talent remarquable tous les cris d'animaux connus. Une douzaine
d'autres polissons se furent bientôt joints aux premiers et formèrent à
l'ex-métempsycosiste une escorte aussi bruyante que désagréable. L'un d'eux
marchait à dix pas devant le docteur, portant en guise de drapeau un manche à
balai au bout duquel il avait attaché une peau de lapin trouvée sans doute au
coin de quelque borne ; trois autres venaient immédiatement derrière,
simulant des roulements de tambour, puis apparaissait le docteur effaré qui,
serré dans sa grande redingote, le chapeau rabattu sur les yeux, semblait un
général au milieu de son armée. Après lui la horde des garnements courait,
gambadait, sautait sur les mains, piaillant, beuglant, aboyant, miaulant,
hennissant, mugissant, criant cocorico, et imaginant mille autres choses
joyeuses pour le plus grand amusement des bourgeois qui se montraient sur leurs
portes. Héraclius, éperdu, pressait le pas de plus en plus. Soudain un chien
qui rôdait vint lui passer entre les jambes. Un flot de colère monta au cerveau
du docteur et il allongea un si terrible coup de pied à la pauvre bête qu'il
eût jadis recueillie, que celle-ci s'enfuit en hurlant de douleur. Une
acclamation épouvantable éclata autour d'Héraclius qui, perdant la tête, se mit
à courir de toutes ses forces, toujours poursuivi par son infernal cortège.
La bande passa comme un tourbillon dans les principales
rues de la ville et vint se briser contre la maison du docteur ; celui-ci,
voyant la porte entrouverte, s'y précipita et la referma derrière lui, puis
toujours courant il monta dans son cabinet, où il fut reçu par son singe qui se
mit à lui tirer la langue en signe de bienvenue. Cette vue le fit reculer comme
si un spectre se fût dressé devant ses yeux. Son singe, c'était le vivant
souvenir de tous ses malheurs, une des causes de sa folie, des humiliations et
des outrages qu'il venait d'endurer. Il saisit un escabeau de chêne qui se
trouvait à portée de sa main et, d'un seul coup, fendit le crâne du misérable
quadrumane qui s'affaissa comme une masse aux pieds de son meurtrier. Puis,
soulagé par cette exécution, il se laissa tomber dans un fauteuil et déboutonna
sa redingote.
Honorine parut alors et faillit s'évanouir de joie en
apercevant Héraclius. Dans son allégresse, elle sauta au cou de son seigneur et
l'embrassa sur les deux joues, oubliant ainsi la distance qui sépare, aux yeux
du monde, le maître de la domestique ; ce en quoi, disait-on, le docteur
lui en avait jadis donné l'exemple.
Cependant la horde des polissons ne s'était point
dissipée et continuait, devant la porte, un si terrible charivari qu'Héraclius
impatienté descendit à son jardin.
Un spectacle horrible le frappa.
Honorine, qui aimait véritablement son maître tout en
déplorant sa folie, avait voulu lui ménager une agréable surprise lorsqu'il
rentrerait chez lui. Elle avait veillé comme une mère sur l'existence de toutes
les bêtes précédemment rassemblées en ce lieu, de sorte que, grâce à la
fécondité commune à toutes les races d'animaux, le jardin présentait alors un
spectacle semblable à celui que devait offrir, lorsque les eaux du Déluge se
retirèrent, l'intérieur de l'Arche où Noé rassembla toutes les espèces
vivantes. C'était un amas confus, un pullulement de bêtes, sous lesquelles,
arbres, massifs, herbe et terre disparaissaient. Les branches pliaient sous le
poids de régiments d'oiseaux, tandis qu'au-dessous chiens, chats, chèvres,
moutons, poules, canards et dindons se roulaient dans la poussière. L'air était
rempli de clameurs diverses, absolument semblables à celles que poussait la
marmaille ameutée de l'autre côté de la maison.
A cet aspect, Héraclius ne se contint plus. Il se
précipita sur une bêche oubliée contre le mur et, semblable aux guerriers
fameux dont Homère raconte les exploits, bondissant, tantôt en avant, tantôt en
arrière, frappant de droite et de gauche, la rage au coeur, l'écume aux dents,
il fit un effroyable massacre de tous ses inoffensifs amis. Les poules effarées
s'envolaient par-dessus les murs, les chats grimpaient dans les arbres. Nul
n'obtint grâce devant lui ; c'était une confusion indescriptible. Puis, lorsque
la terre fut jonchée de cadavres, il tomba enfin de lassitude et, comme un
général victorieux, s'endormit sur le champ de carnage.
Le lendemain, sa fièvre s'étant dissipée, il voulut
essayer de faire un tour par la ville. Mais à peine eut-il franchi le seuil de
sa porte que les gamins embusqués au coin des rues le poursuivirent de nouveau
criant : "Hou hou hou, l'homme aux bêtes, l'ami des
bêtes !" et ils recommencèrent les cris de la veille avec des
variations sans nombre.
Le docteur rentra précipitamment. La fureur le
suffoquait, et, ne pouvant s'en prendre aux hommes, il jura une haine
inextinguible et une guerre acharnée à toutes les races d'animaux. Dès lors, il
n'eut plus qu'un désir, qu'un but, qu'une préoccupation constante : tuer
des bêtes. Il les guettait du matin au soir, tendait des filets dans son jardin
pour prendre des oiseaux, des pièges dans ses gouttières pour étrangler les
chats du voisinage, sa porte toujours entrouverte offrait des viandes
appétissantes à la gourmandise des chiens qui passaient, et se refermait
brusquement dès qu'une victime imprudente succombait à la tentation. Des
plaintes s'élevèrent bientôt de tous les côtés contre lui. Le commissaire de
police vint plusieurs fois en personne le sommer d'avoir à cesser cette guerre
acharnée. Il fut criblé de procès ; mais rien n'arrêta sa vengeance. Enfin
l'indignation fut générale. Une seconde émeute éclata dans la ville, et il
aurait été, sans doute, écharpé par la multitude sans l'intervention de la
force armée. Tous les médecins de Balançon furent convoqués à la Préfecture, et
déclarèrent à l'unanimité que le docteur Héraclius Gloss était fou. Pour la
seconde fois encore, il traversa la ville entre deux agents de la police et vit
se refermer sur ses pas la lourde porte de la maison sur laquelle était
écrit : "Asile des Aliénés."
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