XXI
Comment
il est démontré qu'il suffit
d'un ami tendrement aimé pour alléger
le poids des plus grands chagrins
Comme l'avait dit le docteur, à partir de ce jour le
singe devint véritablement le maître de la maison, et Héraclius se fit l'humble
valet de ce noble animal. Il le considérait pendant des heures entières avec
une tendresse infinie ; il avait pour lui des délicatesses
d'amoureux ; il lui prodiguait à tout propos le dictionnaire entier des
expressions tendres ; lui serrant la main comme on fait à son ami ;
lui parlant en le regardant fixement ; expliquant les points de ses
discours qui pouvaient paraître obscurs ; enveloppant la vie de cette bête
des soins les plus doux et des plus exquises attentions.
Et le singe se laissait faire, calme comme un Dieu qui
reçoit l'hommage de ses adorateurs.
Ainsi que tous les grands esprits qui vivent solitaires
parce que leur élévation les isole au-dessus du niveau commun de la bêtise des
peuples, Héraclius s'était senti seul jusqu'alors. Seul dans ses travaux, seul
dans ses espérances, seul dans ses luttes et ses défaillances, seul enfin dans
sa découverte et son triomphe. Il n'avait pas encore imposé sa doctrine aux
foules, il n'avait pu même convaincre ses deux amis les plus intimes, M. le
recteur et M. le doyen. Mais à partir du jour où il eut découvert dans son
singe le grand philosophe dont il avait si souvent rêvé, le docteur se sentit
moins isolé.
Convaincu que la bête n'est privée de la parole que par
punition de ses fautes passées et que, par suite du même châtiment, elle est
remplie du souvenir des existences antérieures, Héraclius se mit à aimer
ardemment son compagnon et il se consolait par cette affection de toutes les
misères qui venaient le frapper.
Depuis quelque temps en effet la vie devenait plus
triste pour le docteur. M. le doyen et M. le recteur le visitaient beaucoup
moins souvent et cela faisait un vide énorme autour de lui. Ils avaient même
cessé de venir dîner chaque dimanche, depuis qu'il avait défendu de servir sur
sa table toute nourriture ayant eu vie. Le changement de son régime était
également pour lui une grande privation qui prenait, par instants, les
proportions d'un chagrin véritable. Lui qui jadis attendait avec tant
d'impatience l'heure si douce du déjeuner, la redoutait presque maintenant. Il
entrait tristement dans sa salle à manger, sachant bien qu'il n'avait plus rien
d'agréable à en attendre et il y était hanté sans cesse par le souvenir des
brochettes de cailles qui le harcelait comme un remords, hélas ! ce
n'était point le remords d'en avoir tant dévoré, mais plutôt le désespoir d'y
avoir renoncé pour toujours.
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