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Avant
la fête
La fête approche et des
frémissements courent déjà par les rues, ainsi qu'il en passe
à la surface des flots lorsque se prépare une tempête. Les boutiques, pavoisées de drapeaux, mettent
sur leurs portes une gaieté de teinturerie, et les
merciers trompent sur les trois couleurs comme les épiciers sur la chandelle. Les
coeurs peu à peu s'exaltent ; on en parle après
dîner sur le trottoir ; on a des idées qu'on échange :
"Quelle fête ce sera, mes amis, quelle
fête !"
- Vous ne savez pas ? tous les souverains viendront incognito, en bourgeois, pour
voir ça.
- Il paraît que l'empereur de Russie est
arrivé ; il compte se promener partout avec le prince de Galles.
- Oh ! pour une fête, ce
sera une fête !
Ce sera une fête ; ce que M. Patissot, bourgeois
de Paris, appelle une fête : une de ces innommables cohues qui, pendant
quinze heures, roulent d'un bout à l'autre de la cité toutes les laideurs
physiques chamarrées d'oripeaux, une houle de corps en transpiration où ballotteront,
à côté de la lourde commère à rubans tricolores, engraissée derrière son
comptoir et geignant d'essoufflement, l'employé rachitique remorquant sa femme
et son mioche, l'ouvrier portant le sien à califourchon sur la tête, le
provincial ahuri, à la physionomie de crétin stupéfait, le palefrenier rasé
légèrement, encore parfumé d'écurie. Et les étrangers costumés en singes, des
Anglaises pareilles à des girafes, et le porteur d'eau débarbouillé, et la
phalange innombrable des petits bourgeois, rentiers, inoffensifs que tout
amuse. O bousculade, éreintement, sueurs et poussière, vociférations, remous de
chair humaine, extermination des cors aux pieds, ahurissement de toute pensée,
senteurs affreuses, remuements inutiles, haleines des multitudes, brises à
l'ail, donnez à M. Patissot toute la joie que peut contenir son coeur !
Il a fait ses préparatifs
après avoir lu sur les murs de son arrondissement la proclamation du maire.
Elle disait, cette
prose : "C'est principalement sur la fête particulière que j'appelle
votre attention. Pavoisez vos demeures, illuminez vos fenêtres. Réunissez-vous, cotisez-vous, pour
donner à vos maisons, à votre rue, une physionomie plus brillante, plus
artistique que celle
des maisons et des rues voisines."
Alors M. Patissot chercha
laborieusement quelle physionomie artistique il pouvait donner à son logis.
Un
grave obstacle se présentait. Son unique fenêtre donnait sur une cour, une cour obscure, étroite,
profonde, où les rats seuls eussent pu voir ses trois
lanternes vénitiennes.
Il lui fallait une ouverture
publique. Il la trouva. Au premier
étage de sa maison habitait un riche particulier, noble et royaliste, dont le
cocher, réactionnaire aussi, occupait, au sixième, une mansarde sur la rue. M. Patissot supposa que, en y mettant le prix, toute conscience
peut être achetée, et il proposa cent sous à ce citoyen du fouet, pour lui céder
son logis de midi jusqu'à minuit. L'offre aussitôt fut acceptée.
Alors il s'inquiéta de la décoration.
Trois
drapeaux, quatre lanternes, était-ce assez pour donner à cette tabatière une
physionomie artistique ?... pour exprimer toute
l'exaltation de son âme ?... Non assurément ! Mais, malgré de longues
recherches et des méditations nocturnes, M. Patissot
n'imagina rien autre chose. Il consulta ses
voisins, qui s'étonnèrent de sa question ; il interrogea ses collègues... Tout le monde avait acheté des
lanternes et des drapeaux, en y joignant, pour le jour, des décorations
tricolores.
Alors il se mit à la recherche d'une idée
originale. Il fréquenta les
cafés, abordant les consommateurs ; ils
manquaient d'imagination. Puis, un matin, il monta sur
l'impériale d'un omnibus. Un monsieur d'aspect respectable fumait un cigare à
son côté ; un ouvrier, plus loin, grillait sa pipe
renversée ; deux voyous blaguaient près du cocher ; et des employés
de tout ordre allaient à leurs affaires moyennant trois sous.
Devant les boutiques, des gerbes de drapeaux
resplendissaient sous le soleil levant. Patissot se tourna vers son
voisin.
"Ce sera une belle fête", dit-il.
Le monsieur lui jeta un regard de travers, et, d'un air rogue :
"C'est ça qui m'est égal !"
- Vous n'y prendrez pas part ? demanda
l'employé stupéfait.
L'autre remua dédaigneusement la tête et déclara :
- Ils me font pitié avec leur fête ! De quoi la
fête ? Est-ce du gouvernement ?... Je ne le
connais pas, le gouvernement, moi, Monsieur !
Mais, Patissot, employé du gouvernement lui-même, le
prit de haut, et, d'une voix ferme :
- Le gouvernement, Monsieur, c'est la République.
Son voisin ne fut pas démonté, et, mettant tranquillement ses mains dans
ses poches :
- Eh bien, après ?... Je ne m'y oppose pas. La République ou autre chose, je m'en fiche. Ce que je veux, moi, Monsieur, je veux
connaître mon gouvernement. J'ai vu Charles X et je
m'y suis rallié, Monsieur ; j'ai vue Louis-Philippe, et je m'y suis
rallié, Monsieur ; j'ai vu Napoléon, et je m'y suis rallié ; mais je
n'ai jamais vu la
République.
Patissot, toujours grave, répliqua :
- Elle est représentée par son Président.
L'autre grogna :
- Eh bien, qu'on me le montre.
Patissot haussa les épaules.
- Tout le monde peut le
voir ; il n'est pas dans une armoire.
Mais tout à coup le gros monsieur s'emporta.
-
Pardon, Monsieur, on ne peut pas le voir. J'ai essayé plus de
cent fois, moi, Monsieur. Je me suis embusqué auprès de l'Élysée : il n'est pas sorti. Un passant m'a affirmé
qu'il jouait au billard, au café en face ; j'ai
été au café en face : il n'y était pas. On m'avait promis qu'il irait à
Melun pour le concours : je me suis rendu à
Melun, et je ne l'ai pas vu. Je suis fatigué, à la fin. Je n'ai pas vu
non plus M. Gambetta, et je ne connais pas même un
député.
Il
s'animait.
- Un gouvernement, Monsieur, ça doit se montrer ;
c'est fait pour ça, pas pour autre chose. Il faut
qu'on sache : tel jour, à telle heure, le gouvernement passera par telle
rue. De cette façon on
y va et on est satisfait.
Patissot, calmé, goûtait ces raisons.
- Il est vrai dit-il, qu'on
aimerait bien connaître ceux qui vous gouvernent.
Le monsieur prit un ton plus
doux.
- Savez-vous comment je la comprendrais, moi, la fête ?... Eh bien, Monsieur, je ferais un cortège avec
des chars dorés, comme les voitures du sacre des rois ;
et je promènerais dedans les membres du gouvernement, depuis le Président
jusqu'aux députés, à travers Paris,
toute la journée. Comme ça, au moins, chacun connaîtrait la personne de l'État.
Mais un des voyous, près du cocher, se retourna :
- Et le boeuf gras, où'squ'on le mettrait ? dit-il.
Un rire courut sur les deux banquettes. Patissot
comprit l'objection et murmura :
- Ça ne serait peut-être pas
digne.
Le monsieur, après avoir réfléchi, le reconnut.
- Alors, dit-il, je les mettrai en vue quelque part,
afin qu'on puisse les regarder tous sans se déranger ; sur l'arc de
triomphe de l'Étoile, par exemple, et je ferais défiler devant toute la
population. Ça aurait un grand caractère.
Mais le voyou, encore une fois, se retourna :
- Faudrait des télescopes pour voir leurs balles.
Le monsieur ne répondit
pas ; il continua :
- C'est comme la distribution des drapeaux ! Il faudrait un prétexte, organiser
quelque chose, une petite guerre ; et on
remettrait ensuite les étendards aux troupes comme récompense. Moi, j'avais une
idée, que j'ai écrite au ministre ; mais il n'a
point daigné me répondre. Puisqu'on a choisi la date de la prise de la
Bastille, il
fallait organiser le simulacre de cet événement :
on aurait fait une bastille en carton, brossée par un décorateur de théâtre, et
cachant dans ses murailles toute la colonne de juillet. Alors, Monsieur, la
troupe aurait donné l'assaut ; ça aurait été un
beau spectacle et un enseignement en même temps de voir l'armée renverser
elle-même les remparts de la tyrannie. Puis on l'aurait incendiée, cette
Bastille ; et au milieu des flammes serait apparue la
colonne avec le génie de la
Liberté, symbole d'un ordre nouveau et de l'affranchissement
des peuples.
Tout le
monde, cette fois, l'écoutait sur l'impériale, trouvant son idée excellente. Un
vieillard affirma :
- C'est une grande pensée,
Monsieur, et qui vous fait honneur. Il est regrettable
que le gouvernement ne l'ait pas adoptée.
Un
jeune homme déclara qu'on devait faire réciter, dans les rues, les Iambes
de Barbier, par des acteurs, pour apprendre simultanément au peuple l'art et la
liberté.
Ces propos excitaient l'enthousiasme. Chacun voulait parler ; les cervelles s'exaltaient. Un orgue de
Barbarie, en passant, jeta une phrase de La Marseillaise ;
l'ouvrier entonna les paroles, et tout le monde, en choeur, hurla le refrain. L'allure
exaltée du chant et son rythme enragé allumèrent le
cocher dont les chevaux fouaillés galopaient. M. Patissot braillait à pleine
gorge en se tapant sur les cuisses, et les voyageurs
du dedans, épouvantés, se demandaient quel ouragan avait éclaté sur leurs
têtes.
On s'arrêta enfin, et M. Patissot, jugeant son voisin
homme d'initiative, le consulta sur les préparatifs qu'il comptait faire :
- Des lampions et des drapeaux, c'est très bien,
disait-il ; mais je voudrais quelque chose de mieux.
L'autre réfléchit longtemps, mais ne
trouva rien. Alors M. Patissot, en désespoir de cause, acheta trois
drapeaux avec quatre lanternes.
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