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Essai d'amour
Beaucoup
de poètes pensent que la nature n'est pas complète sans la femme, et de là viennent sans doute toutes les comparaisons
fleuries qui, dans leurs chants, font tour à tour de notre compagne naturelle
une rose, une violette, une tulipe, etc., etc. Le besoin d'attendrissement qui
nous prend à l'heure du crépuscule, quand la brume des soirs commence à flotter
sur les coteaux, et quand toutes les senteurs de la terre nous grisent,
s'épanche imparfaitement en des invocations lyriques ;
et M. Patissot, comme les autres, fut pris d'une rage de tendresse, de doux
baisers rendus le long des sentiers où coule du soleil, de mains pressées, de
tailles rondes ployant sous son étreinte.
Il commençait à entrevoir
l'amour comme une délectation sans bornes, et, dans ses heures de rêveries, il
remerciait le grand Inconnu d'avoir mis tant de charme aux caresses des hommes.
Mais il lui fallait une compagne, et il ne
savait où la rencontrer. Sur le conseil d'un ami, il
se rendit aux Folies-Bergère. Il
en vit là un assortiment complet ; or, il se trouva fort perplexe pour
décider entre elles, car les désirs de son coeur étaient faits surtout d'élans
poétiques, et la poésie ne paraissait pas être le fort des demoiselles aux yeux
charbonnés qui lui jetaient de troublants sourires avec l'émail de leurs
fausses dents.
Enfin, son choix s'arrête sur une jeune débutante qui
paraissait pauvre et timide, et dont le regard triste
semblait annoncer une nature assez facilement poétisable.
Il lui donna rendez-vous pour le lendemain neuf
heures, à la gare Saint-Lazarre.
Elle n'y vint pas, mais elle eut la délicatesse
d'envoyer une amie à sa place.
C'était une grande fille rousse, habillée
patriotiquement en trois couleurs et couverte d'un immense chapeau-tunnel dont
sa tête occupait le centre. M.
Patissot, un peu désappointé, accepta tout de même ce
remplaçant. Et l'on partit pour Maisons-Laffitte, où étaient annoncées des
régates et une grande fête vénitienne.
Aussitôt qu'on fut dans le wagon, occupé déjà par deux
messieurs décorés, et trois dames qui devaient être au moins des marquises,
tant elles montraient de dignité, la grande rousse, qui répondait au nom
d'Octavie, annonça à Patissot, avec une voix de perruche, qu'elle était très
bonne fille, aimant à rigoler et adorant la campagne, parce qu'on y cueille des
fleurs et qu'on y mange de la friture : et elle riait d'un rire aigu à
casser les vitres, appelant familièrement son compagnon : "Mon gros
loup."
Une honte envahissait Patissot, à qui son titre d'employé
du gouvernement imposait certaines réserves. Mais Octavie se tut, regardant de
côté ses voisines, prise du désir immodéré qui hante
toutes les filles de faire connaissance avec des femmes honnêtes. Au bout de
cinq minutes, elle crut avoir trouvé un joint, et, tirant de sa poche le Gil-Blas,
elle l'offrit poliment à l'une des dames, stupéfaite, qui refusa d'un signe de
tête. Alors, la grande rousse, blessée, lâcha des mots à double sens, parlant
des femmes qui font leur poire, sans valoir mieux que les autres ;
et, quelquefois même, elle jetait un gros mot qui faisait un effet de pétard
ratant au milieu de la dignité glaciale des voyageurs.
Enfin on arriva.
Patissot voulut tout de suite gagner les coins ombreux
du parc, espérant que la mélancolie des bois apaiserait l'humeur irritée de sa
compagne. Mais un autre effet se produisit. Aussitôt qu'elle fut dans les
feuilles et qu'elle aperçut de l'herbe, elle se mit à chanter à tue-tête des
morceaux d'opéra traînant dans sa mémoire de linotte, faisant des roulades,
passant de Robert le Diable à la Muette, affectionnant surtout une poésie
sentimentale dont elle roucoulait les derniers vers avec des sons perçants
comme des vrilles.
Puis, tout à coup, elle eut faim et
voulut rentrer. Patissot, qui toujours attendait
l'attendrissement espéré, essayait en vain de la retenir. Alors elle se
fâcha.
"Je ne suis pas ici pour
m'embêter, n'est-ce pas ?"
Et il
fallut gagner le restaurant du Petit-Havre, tout près de l'endroit où
devaient avoir lieu les régates.
Elle commanda un déjeuner à n'en plus finir, une
succession de plats comme pour nourrir un régiment. Puis, ne
pouvant attendre, elle réclama des hors-d'oeuvre. Une boîte de sardines apparut ; elle se jeta dessus à croire que le fer-blanc
de la boîte lui-même y passerait ; mais, quand elle eut mangé deux ou
trois des petits poissons huileux, elle déclara qu'elle n'avait plus faim et
voulut aller voir les préparatifs des courses.
Patissot, désespéré et pris de
fringale à son tour, refusa absolument de se lever. Elle partit seule,
promettant de revenir pour le dessert ; et il
commença à manger, silencieux, et solitaire ne sachant comment amener cette
nature rebelle à la réalisation de son rêve.
Comme elle ne revenait
pas, il se mit à sa recherche.
Elle
avait retrouvé des amis, une bande de canotiers presque nus, rouges jusqu'aux
oreilles et gesticulant, qui, devant la maison du constructeur Fournaise,
réglaient en vociférant tous les détails du concours.
Deux messieurs d'aspect respectable, des juges sans
doute, les écoutaient attentivement. Aussitôt qu'elle aperçut
Patissot, Octavie, pendue au bras noir d'un grand diable possédant assurément
plus de biceps que de cervelle, lui jeta quelques mots dans l'oreille. L'autre
répondit :
"C'est entendu."
Et elle revint à l'employé
toute joyeuse, le regard vif, presque caressante.
"Je veux faire un tour en
bateau", dit-elle.
Heureux de la voir si charmante, il consentit à ce nouveau désir et se procura une embarcation.
Mais elle refusa obstinément d'assister aux régates,
malgré l'envie de Patissot.
"J'aime mieux être seule avec toi, mon loup."
Un frisson lui secoua le coeur... Enfin !...
Il retira sa redingote et se mit à ramer avec furie.
Un
vieux moulin monumental, dont les roues vermoulues pendaient au-dessus de
l'eau, enjambait avec ses deux arches un tout petit bras du fleuve. Ils passèrent dessous lentement, et, quand ils furent de
l'autre côté, ils aperçurent devant eux un bout de rivière adorable, ombragé
par de grands arbres, qui formaient au-dessus une sorte de voûte. Le petit bras
se déroulait, tournait, zigzaguait à gauche, à droite, découvrant sans cesse
des horizons nouveaux, de larges prairies d'un côté, et, de l'autre, une
colline toute peuplée de chalets. On passa devant un
établissement de bains presque enseveli dans la verdure, un coin charmant et
champêtre, où des messieurs en gants frais, auprès de dames enguirlandées,
mettaient toute la gaucherie ridicule des élégants à la campagne.
Elle poussa un cri de joie.
"Nous nous baignerons là, tantôt !"
Puis, plus loin, dans une sorte de baie, elle voulut s'arrêter :
"Viens ici, mon gros, tout près de moi."
Elle lui passa les bras au cou et, la tête
appuyée sur l'épaule de Patissot, elle murmura :
"Comme on est bien !
comme il fait bon sur l'eau !"
Patissot, en effet, nageait dans le bonheur ; et
il pensait à ces canotiers stupides, qui, sans jamais sentir le charme
pénétrant des berges et la grâce frêle des roseaux, vont toujours, essoufflés,
suant et abrutis d'exercice, du caboulot où l'on déjeune au caboulot où l'on
dîne.
Mais, à force d'être bien, il s'endormit. Quand il se
réveilla... il était seul. Il appela d'abord ;
personne ne répondit. Inquiet, il monta sur la rive,
craignant déjà qu'un malheur ne fût arrivé.
Alors,
tout là-bas, et venant vers lui, il vit une yole mince, et longue que quatre
rameurs pareils à des nègres faisaient filer, ainsi qu'une flèche. Elle
approchait, courant sur l'eau : une femme tenait
la barre... Ciel !... on dirait... C'était elle !... Pour régler le rythme des rames, elle
chantait de sa voix coupante une chanson de canotiers
qu'elle interrompit un instant quand elle fut devant Patissot. Alors,
envoyant un baiser des doigts, elle lui cria :
"Gros serin, va !"
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