X
Séance publique
Des
deux côtés d'une porte au-dessus de laquelle le mot
"Bal" s'étalait en lettres voyantes, de larges affiches d'un rouge
violent annonçaient que, ce dimanche-là, ce lieu de plaisir populaire recevait
une autre destination.
M. Patissot, qui flânait comme un bon bourgeois, en
digérant son déjeuner, et se dirigeait tout doucement vers la gare, s'arrêta,
l'oeil saisi par cette couleur écarlate, et il lut :
ASSOCIATION GÉNÉRALE
INTERNATIONALE
POUR LA
REVENDICATION DES DROITS DE LA FEMME
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COMITÉ CENTRAL SIÉGEANT A PARIS
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GRANDE SÉANCE PUBLIQUE
Sous la présidence de la
citoyenne libre penseuse Zoé Lamour et de la citoyenne nihiliste russe Éva
Schourine, avec le concours d'une délégation de citoyennes du cercle libre de la Pensée indépendante, et
d'un groupe de citoyens adhérents.
La citoyenne
Césarine Brau et le citoyen Sapience Cornut, retour
d'exil,
prendront la parole.
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PRIX D'ENTRÉE : 1 FRANC.
Une vieille dame à lunettes,
assise devant une table couverte d'un tapis, percevait l'argent. M. Patissot
entra.
Dans la salle, déjà presque
pleine, flottait cette odeur de chien mouillé, que dégagent toujours les jupes
des vieilles filles, avec un reste de parfums suspects des bals publics.
M. Patissot en cherchant bien, découvrit une place
libre au second rang, à côté d'un vieux monsieur décoré et
d'une petite femme vêtue en ouvrière, à l'oeil exalté, ayant sur la joue une
marbrure enflée.
Le bureau était au complet
La citoyenne Zoé Lamour, une jolie brune replète,
portant des fleurs rouges dans ses cheveux noirs,
partageait la présidence avec une petite blonde maigre, la citoyenne nihiliste
russe Éva Schourine.
Juste au-dessous d'elles, l'illustre citoyenne Césarine
Brau, surnommée le "Tombeur des hommes", belle fille aussi, était
assise à côté du citoyen Sapience Cornut, retour d'exil. Celui-là, un vieux solide à tous crins, d'aspect féroce, regardait la
salle comme un chat regarde une volière d'oiseaux, et ses poings fermés
reposaient sur ses genoux.
A droite, une délégation d'antiques citoyennes sevrées
d'époux, séchées dans le célibat, et exaspérées dans l'attente, faisait
vis-à-vis à un groupe de citoyens réformateurs de l'humanité, qui n'avaient
jamais coupé ni leur barbe ni leurs cheveux, pour
indiquer sans doute l'infini de leurs aspirations.
Le public était mêlé.
Les femmes, en majorité, appartenaient à la caste des
portières et des marchandes qui ferment boutique le
dimanche. Partout le type de la vieille fille inconsolable (dit trumeau)
réapparaissait entre les faces rouges des bourgeoises. Trois collégiens
parlaient bas dans un coin, venus pour être au milieu
de femmes. Quelques familles étaient entrées par curiosité. Mais au premier
rang un nègre en coutil jaune, un nègre frisé, magnifique, regardait
obstinément le bureau en riant de l'une à l'autre oreille, d'un rire muet,
contenu, qui faisait étinceler ses dents blanches dans sa face noire. Il riait sans un mouvement du corps, comme un homme ravi,
transporté. Pourquoi était-il là ? Mystère. Avait-il cru entrer au spectacle ?
Ou bien se disait-il dans sa boule crépue d'Africain :
"Vrai, vrai, ils sont trop drôles, ces farceurs-là ; ce n'est pas
sous l'équateur qu'on en trouverait de pareils."
La citoyenne Zoé Lamour ouvrit
la séance par un petit discours.
Elle
rappela la servitude de la femme depuis les origines du monde ; son rôle
obscur, toujours héroïque, son dévouement constant à toutes les grandes idées. Elle
la compara au peuple d'autrefois, au peuple des rois et de l'aristocratie,
l'appelant : "l'éternelle martyre" pour qui tout homme est un maître ;
et, dans un grand mouvement lyrique, elle s'écria : "Le peuple a eu
son 89, - ayons le nôtre ; l'homme opprimé a fait sa Révolution ;
le captif a brisé sa chaîne ; l'esclave indigné s'est révolté. Femmes, imitons nos despotes. Révoltons-nous ;
brisons l'antique chaîne du mariage et de la servitude ; marchons à la
conquête de nos droits ; faisons aussi notre révolution."
Elle s'assit au milieu d'un tonnerre d'applaudissements ;
et le nègre, délirant de joie, se tapait le front contre ses genoux en poussant
des cris aigus.
La citoyenne nihiliste russe
Éva Schourine se leva, et, d'une voix perçante et féroce :
"Je suis Russe, dit-elle. J'ai levé
l'étendard de la révolte ; cette main a frappé les oppresseurs de ma patrie ; et, je le déclare à vous, femmes
françaises, qui m'écoutez, je suis prête, sous tous les soleils, dans toutes
les parties de l'univers, à frapper la tyrannie de l'homme, à venger partout la
femme odieusement opprimée."
Un grand tumulte d'approbation eut lieu, et le citoyen
Sapience Cornut, lui-même, se levant, frotta galamment sa barbe jaune contre
cette main vengeresse.
C'est alors que la cérémonie prit un caractère vraiment
international. Les citoyennes déléguées par les puissances étrangères se
levèrent l'une après l'autre, apportant l'adhésion de
leurs patries. Une Allemande parla d'abord. Obèse,
avec une végétation de filasse sur le crâne, elle
bredouillait d'une voix pâteuse :
- Che feu tire toute la choie qu'on a ébrouvée dans la
fieille Allemagne quand on a chu le grand moufement des femmes barisiennes. Nos
boitrines (elle frappa la sienne, qui ne résista pas au choc), nos boitrines
ont tréchailli, nos... nos... che ne barle pas très
pien, mais nous chommes avec vous."
Une Italienne, une Espagnole, une Suédoise en dirent
autant en des langages inattendus ; et, pour finir, une Anglaise
démesurée, dont les dents semblaient des instruments de jardinage, s'exprima en
ces termes :
"Je volé aussi apôté le participéchône de la libre
Hangleterre à la manifestéchône si... si... pittoresque de la populéchône
féminine de France pour l'émancipéchône de cette pâtie féminine. Hip !
hip ! hurrah !"
Cette fois, le nègre se mit à pousser de tels cris
d'enthousiasme, avec des gestes de satisfaction si immodérés (jetant ses jambes
par-dessus le dossier des banquettes et se tapant les cuisses avec fureur), que
deux commissaires de la séance furent obligés de le calmer.
Le voisin de Patissot murmura :
"Des hystériques ! toutes
hystériques."
Patissot croyant qu'on lui parlait, se retourna :
"Plaît-il ?"
Le monsieur s'excusa.
"Pardon,
je ne vous parlais pas. Je disais seulement que toutes ces folles sont des hystériques !"
M. Patissot, prodigieusement surpris, demanda :
"Vous les connaissez donc ?
- Un peu, Monsieur ! Zoé
Lamour a fait son noviciat pour être religieuse. Et d'une. Éva Schourine a été poursuivie comme incendiaire et reconnue folle. Et
de deux. Césarine Brau est une simple intrigante qui veut
faire parler d'elle. J'en
aperçois trois autres là-bas qui ont passé dans mon
service à l'hôpital de X... Quand à tous les vieux carcans
qui nous entourent, je n'ai pas besoin d'en parler."
Mais des "chut !"
partaient de tous les côtés. Le citoyen Sapience Cornut, retour d'exil, se
levait. Il roula d'abord des yeux terribles ; puis, d'une voix
creuse qui semblait le mugissement du vent dans une caverne, il commença.
"Il est des mots grands comme des principes, lumineux comme
des soleils, retentissants comme des coups de tonnerre : Liberté ! Égalité ! Fraternité ! Ce sont les bannières des peuples. Sous
leurs plis, nous avons marché à l'assaut des tyrannies. A votre tour, ô
femmes, de les brandir comme des armes pour marcher à la conquête de
l'indépendance. Soyez libres, libres dans l'amour, dans la
maison, dans la patrie. Devenez nos égales au foyer, nos égales dans la
rue, nos égales surtout dans la politique et devant la
loi. Fraternité ! Soyez nos
soeurs, les confidentes de nos projets grandioses, nos compagnes vaillantes.
Soyez, devenez véritablement une moitié de l'humanité
au lieu de n'en être qu'une parcelle."
Et il se lança dans la politique transcendante,
développant des projets larges comme le monde, parlant de l'âme des sociétés,
prédisant la République
universelle édifiée sur ces trois bases inébranlables : la liberté,
l'égalité, la fraternité.
Quand
il se tut, la salle faillit crouler sous les bravos. M. Patissot, stupéfait se
tourna vers son voisin.
"N'est-il pas un peu fou ?"
Le vieux monsieur répondit :
"Non, Monsieur ; ils sont des millions comme
ça. C'est un effet de l'instruction."
Patissot ne comprenait
pas.
"De l'instruction ?
- Oui ; maintenant qu'ils savent lire et écrire,
la bêtise latente se dégage.
-
Alors, Monsieur, vous croyez que l'instruction... ?
- Pardon, Monsieur, je suis un libéral, moi. Voici
seulement ce que je veux dire : Vous avez une
montre, n'est-ce pas ? Eh bien, cassez un ressort, et allez la porter à ce
citoyen Cornut en le priant de la raccommoder. Il vous
répondra, en jurant, qu'il n'est pas horloger. Mais,
si quelque chose se trouve détraqué dans cette machine infiniment compliquée
qui s'appelle la France,
il se croit le plus capable des hommes pour la réparer
séance tenante. Et quarante mille braillards de son espèce en
pensent autant et le proclament sans cesse. Je dis, Monsieur, que nous
manquons jusqu'ici de classes dirigeantes nouvelles c'est-à-dire d'hommes nés de pères ayant manié le pouvoir, élevés dans
cette idée, instruits spécialement pour cela comme on instruit spécialement les
jeunes gens qui se destinent à la Polytechnique..."
Des "chut !" nombreux l'interrompirent
encore une fois. Un jeune homme à l'air mélancolique
occupait la tribune.
Il commença :
"Mesdames, j'ai demandé la parole pour combattre
vos théories. Réclamer pour la femme des droits civils égaux
à ceux de l'homme équivaut à réclamer la fin de votre pouvoir. Le seul
aspect extérieur de la femme révèle qu'elle n'est
destinée ni aux durs travaux physiques ni aux longs efforts intellectuels. Son
rôle est autre, mais non moins beau. Elle met de la poésie dans la vie. De par la puissance de sa grâce, un
rayon de ses yeux, le charme de son sourire, elle
domine l'homme, qui domine le monde. L'homme a la
force que vous ne pouvez lui prendre ; mais vous avez la séduction qui
captive la force. De quoi vous
plaignez-vous ? Depuis que le monde existe, vous
êtes les souveraines et les dominatrices. Rien ne se fait sans vous. C'est pour
vous que s'accomplissent toutes les belles oeuvres.
"Mais du jour où vous deviendrez
nos égales, civilement, politiquement, vous deviendrez nos rivales. Prenez
garde alors que le charme ne soit rompu qui fait toute
votre force. Alors, comme nous
sommes incontestablement les plus vigoureux et les
mieux doués pour les sciences et les arts, votre infériorité apparaîtra, et
vous deviendrez véritablement des opprimées.
"Vous avez le beau rôle, Mesdames, puisque vous
êtes pour nous la séduction de la vie, l'illusion sans fin, l'éternelle
récompense de nos efforts. Ne cherchez donc point à en
changer. Vous ne réussirez pas, d'ailleurs."
Mais des sifflets l'interrompirent.
Il descendit.
Le voisin de Patissot, se levant alors :
"Un peu romantique, le jeune homme, mais sensé du
moins. Venez-vous prendre un bock, Monsieur ?
- Avec plaisir."
Ils y allèrent, pendant que
s'apprêtait à répondre la citoyenne Césaire Brau.
31 mai - 18 août 1880
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