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Texte
Il existait autrefois, il y a bien longtemps, rue du
Rempart, à Lisieux, une misérable petite échoppe que le soleil, aux plus beaux
jours de l’été, effleurait à peine.
Au fond de cette échoppe, la porte donnait accès dans une
chambre d’où la nuit, inquiète, semblait ne plus pouvoir s’évader, faute
d’issue. Taillée dans le mur
du fond, une minuscule croisée jetait sur le sol de problématiques lueurs perceptibles seulement sur un espace de deux pieds carrés. Cependant
là, une femme qu’on devinait assise, étroitement collée à la vitre,
d’un de ses bras, à intervalles réguliers,
dans un mouvement vertical
de va-et-vient, barrait la douteuse transparence du croisillon. A voir ce mouvement automatique, on pouvait conclure que cette femme cousait.
De l’échoppe partaient les coups répétés d’un marteau, et la note stridente de chacun de ces coups se répercutait dans la rue étroite et solitaire.
L’homme martelait, la femme cousait.
Celle-ci, à n’en pas douter, se fut tenue dans
l’échoppe aux côtés de son époux, le jour, quoique insuffisant, y était plus favorable ;
mais là, la place manquait pour deux.
Le mari était
savetier, la femme s’occupait
du ménage. Et quel ménage ! Dame Fortune était passée là, sans doute, devant ce logis, mais, aveugle, elle ne l’avait
pas aperçu. Ni l’homme ni la femme ne se plaignaient pourtant : Il y a de ces acceptations dont beaucoup d’entre nous devraient faire leur profit. Sur le visage de ces deux êtres
se marquait néanmoins une expression de dureté farouche
qui cependant ne rebutait pas les gens du voisinage ; on comprenait que cette expression là était la marque du Destin contre lequel tout effort devient
inutile. L’homme n’était
pas mauvais pour cela ; la femme enfermée en elle-même, insensible
en apparence, se drapait dans ce vaste
manteau que formait autour d’elle l’ombre éternelle tissée par la Fatalité
et dont son âme se faisait un linceul. Pour les personnes qu’elle
ne jugeait pas hostiles à sa misère, elle avait parfois un sourire qui semblait une lueur discrète tombée du ciel sur le purgatoire.
Tous deux étaient
honnêtes. Ils
avaient un enfant, un fils,
ce fils avait
dix ans à
peine.
Par
extraordinaire, il faisait ce jour-là un temps clair quoique cependant l’hiver fut rude et le plus souvent maussade. Un soleil d’or
pâle avait mis sur les ruisseaux
durcis une pelure savonneuse et semi liquide. L’enfant, un petit coffret de bois blanc suspendu à l’épaule,
les traits empreints d’une
expression qui ne décelait ni réflexion ni
insouciance, se dirigeait machinal
vers l’école. Pour se garantir du froid,
il rasait de près les murs ; sa petite face pâlote était marquée
de taches violemment rosées. Tout ce
que sa physionomie
exprimait était une grimace commandée par la bise.
Il passait à
cet instant sur la place du Marché-aux-Légumes, que des détritus jonchaient de ci de là, abandonnés par les maraîchers et qu’allait refouler jusqu’au ruisseau un agent subalterne de
la voirie.
L’enfant s’arrêta soudain auprès d’une minuscule charrette momentanément abandonnée : Quelque chose d’insolite, à terre,
avait attiré son regard. Puis, sans même
se retourner ni regarder autour de lui, il se baissa, ramassa ce quelque chose,
le contempla longuement et
le mit dans sa poche : C’étaient trois pièces
d’un sol chacune.
Il continua sa route et arriva à son école, mais bien distrait. Le
maître s’aperçut du changement qui s’était opéré dans
l’esprit de l’enfant.
Il voulut savoir. Le
petit ne dit rien ; il caressait un rêve, et ce rêve,
immense, il y avait des mois qu’il l’entretenait…
; il allait peut-être le réaliser.
Tous les jours, quoique
cela le détournât un peu du chemin de l’école, il se dirigeait vers la rue Pont-Mortain
où, à la vitrine d’un petit
bazar, une fermière normande
debout devant une baratte à
main faisait méthodiquement une besogne
incessante quoique stérile : Cela était
beau, cela allait tout seul
; la fermière, durant tout
le jour, travaillait sans relâche. L’enfant était séduit ;
il ne comprenait pas comment cela se machinait et, en vérité, il ne cherchait pas à comprendre, son émerveillement lui suffisait.
Mais cette fermière, quoiqu’il n’en eût jamais dit rien
à personne, il la voulait avec entêtement,
non pas pour ce qu’elle était censée produire,
il l’ignorait, mais elle allait,
elle s’agitait et il l’eût volontiers considérée comme une huitième merveille du monde si…, mais les sept autres lui étaient inconnues.
Un jour,
il l’avait vue immobile ;
on n’avait pas songé à renouveler la provision de sable fin, force
motrice. Il n’en fut pas autrement surpris,
pensant que, fatiguée, elle se reposait.
Ne jugeait-il pas fort judicieusement
en somme ?
A
peine en possession de ses trois pièces de cuivre, il courut
droit rue Pont-Mortain. Il n’entra pas résolument dans cette boutique où son rêve prenait
une allure d’indéniable réalité ;
cette réalité, il l’examina longtemps
encore avec une infinie tendresse pendant que, au fond de
sa poche, dans sa main crispée,
il tenait sa petite fortune qui lui brûlait les doigts.
Il
entra. Quelqu’un posa devant lui sur un comptoir la fermière qui ne s’arrêta pas pour cela dans sa besogne. Il ne la voyait plus qu’à travers un brouillard ; il eut assez de présence
d’esprit cependant pour poser
ses trois sous sur le meuble et il allait s’emparer de l’objet de sa convoitise effrénée…. Mais une main douce, compatissante
le retint. Il entendit ces mots
: « C’est plus cher que
cela ; tu n’as pas assez d’argent, mon mignon, tu ne
peux pas l’emporter.
Il
s’en retournait sans songer à reprendre
ses trois sous. Au seuil de la porte, il sentit qu’on les
lui remettait dans la main.
Il erra par les
rues, inconscient, anéanti par cette terrifiante révélation. Le froid lui raidissait les doigts. Il reprit conscience peu à peu et l’idée lui vint de garantir tout de même son petit trésor qu’il remit dans
sa poche. Arrivé rue du Bouteillier, juste en face de la fontaine, il aperçut trois
jeunes garçons qui, avec des cris
aigus proférés en manière
de protestation, s’agenouillaient
d’un mouvement brusque sur
la chaussée et voulaient s’emparer d’une pièce
de monnaie que l’un d’eux venait de jeter
en l’air.
-
Tu as dit Face,
contestait le plus jeune.
- Menteur
! je disais Pile,
ripostait un autre.
Le plus âgé
les avait mis d’accord en s’emparant de la
pièce.
L’enfant du savetier s’arrêta,
intéressé. Un éclair lui avait traversé
le cerveau.
- Je veux jouer
aussi, dit-il.
L’aîné des
joueurs le regarda.
- Combien
as-tu ? demanda-t-il avec autorité.
Le petit ouvrit
la main et montra ses trois sous.
- Bon, ça va… Lance.
L’enfant prit un sou, le jeta en l’air gauchement
et prononça : Pile !
Le sou retomba.
Il perdait.
Il perdit trois
fois consécutivement. Le
plus âgé des garçons lui posa cette
question : - T’as plus rien ?
Le bambin fit un signe
de tête qui disait : - Non.
-
Alors va-t-en, fit l’autre, laisse-nous jouer.
Il recula
de quelques pas, contempla
d’un oeil vague le gouffre où venait
de s’engloutir son rêve, puis, un hoquet à la gorge, il s’éloigna.
Il prit un
chemin au rebours de celui qui devait le conduire à l’échoppe de son père ; il erra sous la bise aiguë,
le cerveau congestionné. On le revit
rue Pont-Mortain, non plus regardant la fermière inlassable, mais le dos appuyé aux volets du petit bazar, les mains dans ses poches,
le regard atone.
Des gens qui passaient aperçurent le lendemain matin sur le parapet du pont de Caen un bonnet d’enfant, en gros drap de couleur
indécise, rapiécé, sans âme, sans vie, affaissé, une de ces coiffures qui semblent n’avoir plus de
destination en ce monde. A côté, un petit coffre
de bois blanc…., quelques livres
et des feuillets épars. L’eau de la
Touques roulait
son onde glauque et terne, plus assombrie qu’à l’ordinaire : elle semblait
garder le secret d’un effroyable
drame dont les conséquences devaient se répercuter un peu plus loin dans une pauvre
masure que le soleil n’avait jamais visitée et qui devenait maintenant le tombeau de la dernière espérance de deux êtres désemparés.
A. DÉROZIER.
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