Son Traitement
M. G. Gosselin, ayant examiné et déterminé dans le
premier article paru dans notre numéro de février, les symptômes et les
formes cliniques de la
Fièvre Aphteuse, étudie dans celui-ci les recherches
auxquelles les savants de tous les pays se sont livrés en vue de déterminer
sa prophylaxie et sa guérison. Nous ne pouvons que féliciter et remercier ici
le distingué vétérinaire de la suite de travaux inédits qu’il nous permet
d’offrir à nos lecteurs, et dont l’ensemble constituera un monument des plus
rares et des plus précieux.
Le traitement de la fièvre aphteuse comporte deux
indications : prévenir et guérir. La prophylaxie présente sur le
traitement curatif une importance économique considérable en raison de la
grande contagiosité de cette maladie épizootique.
Elle rencontre cependant les plus sérieuses difficultés. La
solution de cet intéressant problème est évidemment dans la préparation d’un
vaccin ou d’un sérum vaccin très abondant, très actif, d’un prix de revient
peu élevé, permettant une immunisation facile peu coûteuse et durable.
Il convient, pour bien posséder cette question de
prophylaxie anti-aphteuse, d’envisager sommairement les différents moyens
dont elle peut disposer.
L’état réfractaire que confère, pour un certain délai, une
première atteinte de fièvre aphteuse est la base même de la vaccination. Ce
procédé a pour but d’obtenir l’immunité par l’inoculation d’un virus affaibli
susceptible de déterminer une infection légère ou localisée, sans pouvoir
provoquer une évolution grave de la maladie.
Le mécanisme de l’immunité ainsi obtenue est facile à
saisir. L’action offensive des microbes spécifiques entraîne une réaction
défensive de l’organisme infecté qui tend, non seulement à les extérioriser
et à les éliminer, mais encore et surtout à empêcher leur évolution par
l’élaboration de substances « immunisantes » qu’il fabrique de
toutes pièces. Cette production de substances spéciales se fait lentement,
mais sûrement, quand l’organisme triomphe du mal, elle continue pendant
longtemps alors même que la cause provocatrice a disparu, l’état réfractaire
ainsi obtenu diminue et disparaît aussi avec lenteur.
La vaccination comme méthode préventive présente donc
l’avantage d’assurer une immunisation de longue durée indispensable dans
cette maladie épizootique et très contagieuse, pour laquelle l’immunité doit
être entretenue autant que durent les dangers de la contagion.
Mais la vaccination anti-aphteuse n’est pas encore résolue.
L’absence de toute notion précise sur l’agent pathogène et surtout
l’impossibilité de le cultiver en dehors des milieux naturels sont, pour sa
réalisation, de sérieuses difficultés à vaincre.
La bactériologie a apporté, dans ce sens, sa part
contributive, mais sans aucun succès. Tout dernièrement cependant, le
docteur Siegel aurait pu isoler le microbe aphteux et le cultiver en des
milieux artificiels, mais il faut attendre la confirmation de son importante
découverte qui permettra peut-être de résoudre la solution tant
recherchée et tant désirée de la vaccination anti-aphteuse.
Il convient de faire remarquer cependant que la vaccination,
malgré ses immenses avantages, n’est pas sans présenter quelques dangers. Les
évolutions avortées provoquées par un vaccin sont parfois susceptibles de
créer des foyers d’infection aussi redoutables que la maladie naturelle, en
raison de la contagion.
Il résulte de ces considérations que les substances
immunisantes qui sont la condition indispensable de l’immunité peuvent être
élaborées par l’organisme lui-même sous l’influence des germes spécifiques,
cette immunité qui met à contribution l’organisme est dite active.
On a tout naturellement été amené à augmenter les avantages de la vaccination
et à en écarter les dangers en transportant dans un organisme à immuniser les
substances préservatrices spéciales fabriquées par un organisme vacciné.
On s’est adressé alors au sérum d’animaux guéris contenant
des substances immunisantes et qui, injecté dans un organisme réceptif, lui
confère immédiatement une immunité, par ces substances elles-mêmes, en dehors
des germes virulents d’une part et de toute réaction de l’organisme d’autre
part (immunité passive).
Depuis une douzaine d’années environ, le professeur allemand
Loeffler avait démontré la possibilité d’obtenir un sérum immunisant contre
la fièvre aphteuse, mais s’il put résoudre théoriquement le problème de la
sérothérapie, son sérum présentait de telles difficultés de préparation, son
activité était tellement insuffisante que son utilisation, réclamant de
fortes doses, resta irréalisable.
L’honneur de résoudre pratiquement cette question revint à
la science vétérinaire française. Les recherches du regretté professeur
Nocard et de ses savants collaborateurs, MM. Roux, Vallée et Carré,
aboutirent, en effet, à l’obtention relativement peu coûteuse d’un sérum
abondant et très actif dont les premiers résultats pratiques furent connus en
1903. Les passages successifs, sur le porcelet, d’un virus recueilli sur le
boeuf, permirent à ces expérimentateurs d’obtenir un virus, d’activité croissante
et d’arriver définitivement à un type déterminé.
La sérothérapie présente, sur la vaccination, le précieux
avantage de conférer immédiatement, et sans aucun danger de contagion, l’état
réfractaire. Mais cette immunité immédiate et inoffensive a le grave
inconvénient d’être passagère, elle subsiste à peine à une
quinzaine de jours. En
raison de l’usure et de l’élimination des substances immunisantes importées,
elle nécessite des interventions fréquentes et parfois nombreuses. Le
problème de la prophylaxie anti-aphteuse n’est donc pas encore complètement
résolu par la sérothérapie et cette méthode restera vraisemblablement
toujours insuffisante à mettre pratiquement à l’abri du danger les organismes
menacés au cours d’une épizootie quelque peu durable. Vouloir imposer, à
titre de prévention générale, une immunisation passive par le sérum, à tous
les animaux réceptifs, serait une utopie d’ailleurs irréalisable et qui
rencontrerait les plus grosses résistances. La sérothérapie reconnaît
néanmoins d’utiles indications au début de l’invasion pour encercler
d’une zone réfractaire un premier foyer de contagion.
On a cherché à éviter les inconvénients de la vaccination et
de la sérothérapie en associant ces deux procédés pour augmenter leurs
avantages respectifs. La séro-vaccination utilise, simultanément ou
successivement, le sérum et le virus atténué dans le but de conférer une
immunité immédiate et durable : la durée de l’état réfractaire obtenu par le
sérum est alors augmentée par la production des substances immunisantes
élaborées par l’organisme sous l’influence du virus atténué. Cette méthode
mixte est basée sur l’augmentation de la résistance de l’organisme, conférée
par le sérum, permettant l’introduction d’un virus actif qui ne saurait être
toléré sans danger par un organisme qui ne serait pas préalablement immunisé.
Mais la séro-vaccination subit, pour la fièvre aphteuse, toutes les critiques
de la vaccination elle-même dont elle présente les dangers. Les laborieuses
recherches du professeur Loeffler n’ont abouti d’ailleurs avec sa « séraphtine
» qu’à un insuccès lamentable en raison même de la difficulté du titrage de
l’activité du virus atténué.
La prophylaxie de la Fièvre aphteuse ne pourra donc être
vraisemblablement résolue qu’avec la connaissance du microbe spécifique ou
tout au moins avec la possibilité de le cultiver et d’en tirer l’activité
d’une manière facile et pratique. La vaccination et la séro-vaccination sont
seules susceptibles de mériter notre confiance et nos espoirs, et il est à souhaiter
que les enseignements du passé, les nécessités du présent et les probabilités
de l’avenir au sujet d’une nouvelle invasion nous permettent bientôt d’être
solidement armés contre le fléau.
A côté de la prophylaxie thérapeutique, la prophylaxie sanitaire
cherche à enrayer également la marche du fléau.
Il n’y a pas lieu de faire ici la critique de notre
législation sanitaire en matière de fièvre aphteuse, il suffit d’invoquer les
témoignages des diverses épizooties pour montrer combien elle est inefficace
et inopérante. Elle est d’ailleurs incomplète et ne répond pas suffisamment
aux données de la contagion, mais il serait toujours possible de la modifier
dans un sens réellement prophylactique. Il est indiscutable notamment
que l’isolement et la séquestration à l’herbage ne présentent aucune espèce
de garantie. Le professeur Sevestre a établi pour la rougeole l’existence
d’une zone dangereuse autour de l’enfant malade, il en est de même autour de
l’animal aphteux, et cette zone est évidemment proportionnelle au nombre des
animaux au paturage qui, de ce fait, deviennent un réel danger pour leurs
congénères de leur voisinage immédiat. La contagion aérienne de la fièvre
aphteuse n’est pas seulement une hypothèse, mais un fait acquis.
S’il est facile de modifier notre législation sanitaire, il
est plus difficile, sans doute, d’en faire observer les prescriptions. Elles
paraissent draconniennes, onéreuses et vexatoires à ceux qui devraient s’y
soumettre mais qui ne cherchent qu’à s’y soustraire. J’ai pu me rendre
compte, en certaines circonstances particulièrement désastreuses et
navrantes, de la gravité de la situation économique que créent à l’élevage
les prescriptions légales, augmentées souvent de mesures administratives,
vraies en deçà, erronnées au-delà des limites départementales que ne connaît
cependant point le fléau. Cette pénible situation ne saurait cependant être
une excuse à l’inobservance des lois et règlements, pas plus qu’elle ne
permet de conclure que le service sanitaire est un pire fléau que la maladie
elle-même.
Cette dernière critique formulée par quelques esprits
chagrins cherchant à étayer leurs sinistres présomptions sur la formule - is
qui prodest - qui convient sans doute à leur nature soupçonneuse serait
facile à réfuter si elle méritait de retenir l’attention.
Les règlements sanitaires ne valent que par eux-mêmes et par
ceux qui ont la charge de les faire exécuter et ce rôle est dévolu aux
maires.
La législation sanitaire, pour être efficace, doit être
coercitive et même à cette condition, son rôle peut encore rester aléatoire
dans certaines circonstances, en raison de ce fait, indiscutablement établi,
que la fièvre aphteuse est contagieuse pendant sa période d’incubation,
c’est-à-dire avant l’apparition des aphtes.
La prophylaxie sanitaire à l’égard de la fièvre aphteuse
rencontre donc, elle aussi, des difficultés presque insurmontables qui ne
permettent pas compter sur l’efficacité absolue de son
intervention.
L’insuffisance pratique des méthodes d’immunisation par le
virus aphteux ou par les substances préservatrices qui en dérivent a amené
les expérimentateurs à chercher ailleurs la solution de cet intéressant
problème.
L’emploi du virus vaccinal (vaccine ou variole des bovidés)
préconisé en France par M. Ory et en Italie par le professeur Turni, de
Milan, ou du sérum antidiphtéritique ne préserve pas les bovidés de la fièvre
aphteuse, pas plus d’ailleurs que la vaccination charbonneuse préconisée par
M. Delhaye.
L’infection microbienne étant le résultat d’une lutte et le
triomphe des germes offensifs sur les globules blancs défenseurs de
l’organisme, il est rationnel d’admettre que tous les moyens susceptibles
d’augmenter la défense ou de diminuer l’attaque peuvent assurer le succès de
l’intervention.
Metchnikoff avait démontré que dans l’immunité acquise les
sérums préventifs exerçaient sur les globules blancs une action directe,
stimulatrice ou phagogène. D’ailleurs, certaines
substances chimiques sont susceptibles de déterminer une action identique.
Le docteur Doyen, étudiant les levures de la fermentation alcoolique, est
arrivé à extraire des substances albuminoïdes qui seraient, d’après lui, des
peptones végétales, véritables éléments nutritifs des cellules vivantes
susceptibles de renforcer la défense de l’organisme. La réalisation du « rêve
en apparence chimérique de la disparition presque complète des maladies
infectieuses chez l’homme et chez les animaux domestiques » lui sembla un
fait accompli. (Lettre au ministre de l’agriculture).
Les résultats obtenus, non seulement dans le Calvados, mais
encore dans l’Orne, la Sarthe,
le Jura, les Ardennes, l’Oise et l’Eure-et-Loir, n’ont pas été favorables à
l’emploi de la pamphagine dans le traitement de la fièvre aphteuse.
Les conclusions des commissions d’expériences ont été encore
appuyées par MM. les professeurs Vallée et Moussu, d’Alfort.
Elles ont été confirmées en Belgique, dans le Brabant, par
MM. l’inspecteur vétérinaire de Roo et le professeur Rubay ; dans la Flandre occidentale, par
MM. L’inspecteur vétérinaire Caestecker et le professeur Zwaenepoel ; dans la
province de Liège, par MM. l’inspecteur vétérinaire Putzeys, le professeur
Lienaux et M. Huynen, qui ont montré que le liquide du docteur Doyen n’a été
ni préventif, ni abortif, ni curatif. A part les oedèmes et deux abcès
constatés, il a été inoffensif.
« Quant à l’expérience officielle de Seine-et-Oise,
poursuivie à Banthelu, elle semble devoir donner des résultats plus
favorables, bien que tous les animaux traités aient contracté la maladie. Le
rapport de la commission de contrôle indique, en effet, que le traitement a
influencé la marche
de la maladie en évitant des complications secondaires chez les sujets soumis
aux injections de pamphagine, alors que les complications furent nombreuses
sur les témoins.
» M. le professeur Moussu, d’Alfort, fait observer à ce
sujet qu’il y a eu, dans les expériences de Banthelu, des constatations
absolument exceptionnelles concernant les complications de mammite ; qu’il
doit y avoir une raison à ces complications, qui sont indépendantes de la
fièvre aphteuse elle-même, et qu’il est regrettable que le rapporteur de la
commission n’ait pas recherché cette raison ou tout au moins formulé des
réserves à son sujet. S’il en avait été ainsi, on n’aurait pas commis
l’erreur de rapporter aux effets du traitement une non-diminution de la
secrétion lactée. - De l’ensemble des faits rapportés, M. Moussu estime donc
qu’on ne saurait en conclure, jusqu’à ce jour, tout au moins, une efficacité
réelle du traitement Doyen (R. Duguay, Journal Officiel, 11
février 1912).
Le ministre de l’agriculture vient de faire procéder dans le
département du Gers, sous la direction de M. l’inspecteur des services
vétérinaires Leclainche, à des expériences ayant pour objet de déterminer la
valeur de différents traitements préconisés et dont il a exposé comme il
suit, devant le Sénat, les résultats :
« Nous avons eu, messieurs, je dois vous l’avouer, l’espoir,
à un certain moment, que le fléau allait être maîtrisé par des méthodes
nouvelles et que le ministère de l’Agriculture allait pouvoir suspendre,
sinon complètement, du moins en grande partie, ces mesures sanitaires dont
l’application rencontre tant de, difficultés et cause tant de génie à nos
agriculteurs. Mais nous n’avons pas cessé, pour cela, de prendre ces mesures
sanitaires, et nous avons bien fait.
» Dans le département du Calvados, et, je crois, dans la Manche, quelques
expériences ont eu lieu qui ont été très malheureuses.
» Mais nous avions été impressionnés par les résultats d’une
expérience faite en Seine-et-Oise et à laquelle des professeurs des écoles
vétérinaires avaient participé. Au ministère de l’Agriculture, nous avions
hésité devant cette sorte de consécration que la présence de fonctionnaires
pourrait donner à des expériences particulières. Cependant, les expériences
dont il s’agit ayant été organisées par le Conseil général, nous avons cru ne
pas devoir refuser le concours des professeurs qui nous était demandé.
» Je le répète, pendant un certain temps, nous avons eu
quelque espoir : les animaux témoins et les animaux traités par le liquide
immunisant s’étaient comportés de façon différente ; la maladie paraissait
avoir évolué chez les animaux traités sans aucune des complications qui font
parfois la gravité de la fièvre aphteuse.
» Dans ces conditions, il nous a semblé que le procédé
expérimenté méritait un examen sérieux et qu’il était nécessaire d’y procéder
sans délai, par des expériences dont toutes les conditions seraient réglées
par l’administration.
» Il nous a paru également nécessaire de profiter de la
circonstance pour essayer comparativement, et dans les mêmes conditions de
rigueur, diverses substances sur l’efficacité desquelles il importait d’être
fixé.
» Ces expériences ont été faites dans le département du
Gers, sous la direction de M. Leclainche, assisté de professeurs et aidé
d’élèves de l’école vétérinaire de Toulouse
que nous avions envoyés sur les lieux. Nous avons le regret de constater que
le résultat n’a nullement justifié les espérances qui nous les avaient fait
entreprendre.
» En effet, les diverses solutions employées devaient,
non pas immuniser les animaux, mais atténuer, dans une large mesure, la
fièvre aphteuse qui leur a été donnée par aphtisation directe. Or, la maladie
a évolué de la même façon chez les animaux témoins et chez les animaux
traités.
» De sorte qu’à l’heure actuelle, et après avoir eu quelques
espérances, nous sommes obligés de revenir résolument à l’ancienne formule
qui consiste à chercher dans un véritable vaccin le moyen de lutter contre le
fléau » (Journal Officiel).
Les résultats constatés laissent loin derrière eux les
séduisantes promesses de juillet.
Je me garderai bien de rappeler ici toutes les tentatives de
discrédit dont on a essayé vainement de couvrir nos confrères du Calvados
après les insuccès de la pamphagine. Les accidents imputés en juillet à la
méthode Doyen ne tiennent pas à des fautes de technique, il semble bien
qu’ils soient imputables à la pamphagine elle-même, dont l’existence était à
ce moment tellement fragile que le docteur Doyen crut devoir recommander de
s’assurer, avant de l’employer, qu’elle n’était pas altérée. Le
professeur Lienaux, de l’école vétérinaire de Bruxelles, a constaté, lui
aussi, des oedemes et des abcès.
Ces accidents, souvent graves, semblent, depuis un certain
temps, avoir disparu alors qu’au début ils étaient si fréquents.
Le 15 février, la
Société des Agriculteurs de France, a nommé, à l’unanimité,
une commission destinée à suivre une nouvelle expérience qui aura lieu dans
le plus bref délai, car on redoute une recrudescence rapide de l’épidémie
actuelle. Tous les vétérinaires applaudiront à cette nouvelle initiative dont
il convient d’attendre les résultats.
Si, en dépit des affirmations des nombreuses commissions
d’expériences, qui ont cherché à établir loyalement, et avec toute la
compétence nécessaire, la valeur de la pamphagine, les expériences prochaines
venaient à démontrer ses vertus curatives, les vétérinaires normands
s’inclineraient avec joie, pour le bien de l’Agriculture, devant des
résultats nettement démontrés ; mais en déclarant néanmoins, avec leur même
bonne foi, qu’il doit y avoir quelque chose de changé dans la pamphagine,
dans la technique de sa préparation ou dans les procédés de sa livraison.
La chimiothérapie ou traitement par les agents chimiques a
apporté sa contribution à la solution du problème de la fièvre aphteuse.
Je ne rappellerai que pour mémoire le traitement du docteur
Baccelli, par l’injection de bichlorure de mercure ou sublimé corrosif. La
« Cura Baccelli » a fait naître autant de désillusions qu’elle avait provoqué
d’enthousiasme : elle a vécu.
Il n’y a pas lieu d’insister ici sur les nombreux procédés
du traitement local ou symptomatique. La méthode antiseptique, quelque soit
le médicament employé selon le choix du praticien, permet d’écarter, dans une
certaine mesure, les complications.
Quels que soient les résultats obtenus, il faut avoir le
courage d’affirmer aujourd’hui que l’immunité acquise par une première
atteinte, reste la plus précieuse que nous puissions utiliser dans la lutte
économique contre ce fléau ; il suffit de pouvoir en écarter tous les
dangers. Ce n’est point là un avis personnel puisqu’il est partagé par un
grand nombre d’agriculteurs dont il faut apprécier la compétence en la
manière et qui reconnaissent, à juste titre, que les mesures de protection
dont on entoure leurs troupeaux sont plus onéreuses que la fièvre elle-même.
Conserver le bénéfice de l’immunité conférée par une
première atteinte, écarter toutes les complications, toutes les infections
secondaires si fréquentes, atténuer la maladie au point de lui donner un
caractère de bénignité absolue, assurer sa guérison rapide, serait donner à
nos populations rurales une pleine et entière sécurité, car la fièvre
aphteuse comme la rougeole, dans leurs formes pures et régulières, méritent à
peine le nom de maladies. Ce serait atténuer encore l’étendue du fléau, parce
que les formes bénignes sont les moins contagieuses, diminuer sa durée,
éviter ses désastres, apporter enfin une amélioration aux conditions
présentes en réduisant l’application des mesures sanitaires, illusoires et
inefficaces, qui paralysent gravement notre vie agricole et commerciale.
C’est là le problème que nous nous sommes imposé, mes
confrères, MM. Jacques Leneveu, vétérinaire à La Cambe, André Leneveu,
vétérinaire à Carentan, et moi-même. Nous en avons cherché la solution dans
une méthode d’intervention pratique et par un procédé simple, facile dans ses
moyens et réellement économique dans ses résultats.
La certitude que nous avions de rencontrer le virus aphteux,
dans les premières voies aériennes et digestives nous a rationnellement
amenés à y localiser notre intervention.
Il était indispensable d’avoir recours à un agent
antiseptique susceptible d’exercer son action d’une manière sûre et
continue. Le passage si fréquent des aliments et des boissons dans la
cavité buccale ne pouvait nous donner une sécurité suffisante au point de vue
de la continuité de l’action antiseptique. Nous avons choisi les cavités
nasales parce que le virus aphteux se trouve à la surface de la muqueuse,
dans le mucus catarrhal et que d’autre part les mucosités nasales chez les
bovidés se déversent dans la bouche à la faveur du lécher.
Il nous restait à faire le choix d’un antiseptique
énergique, ni trop irritant, ni trop toxique ; nous avons accordé notre
préférence à l’iodoforme qui contient 97,6 % de son propre poids d’iode qu’il
dégage d’une façon continue à la surface des muqueuses. L’iodoforme présente
en outre l’avantage d’être calmant et d’exercer une action
favorable et analgésique sur les plaies de la cavité buccale et de favoriser
la préhension et la mastication des aliments.
Mais en raison de la difficulté de le faire pénétrer dans
les cavités nasales et des déperditions inévitables qui auraient rendu le
traitement coûteux, nous ne pouvions l’employer, en prises, à l’état
pulvérulent, nous avons préféré sa dissolution à saturation dans l’éther
assurant un dosage et un maniement plus faciles, une division plus complète, une
adhérence plus accusée et aussi une pénétration plus profonde.
Le traitement est appliqué à tous les animaux
d’une même exploitation dès l’apparition des premières manifestations
de la maladie. Il est impossible en effet de différencier les animaux suspects
des animaux sains : aucun signe ne permet de les reconnaître. Dans les
conditions de l’élevage, tous les animaux respectifs d’une même exploitation
paient généralement leur tribut à la maladie d’une façon précoce ou tardive,
et au lieu de les soustraire à une contagion, d’ailleurs fatale, il est plus
économique à tous égards de les mettre au contact des animaux malades pour
assurer l’aphtisation.
Les animaux sont divisés en deux lots ; les malades sont
isolés pendant quarante-huit heures, dans des étables closes, puis mélangés
aux autres animaux pour assurer la contagion et tous sont remis au pâturage
au bout de six jours de traitement à part de rares exceptions.
Les animaux reçoivent matin, midi et soir, dans chaque
narine, en évitant des pertes, une cuillerée à café d’éther iodoformé à
saturation. Cette dose est réduite d’un tiers pour animaux de trois mois à un
an et de deux tiers au-dessous de trois mois.
Pour appliquer le traitement trois personnes sont
nécessaires, l’une tient l’animal, le mufle haut, l’autre présente le
médicament, la troisième enfin pratique l’inhalation autant que possible au
moment d’une inspiration. Elles peuvent ainsi soigner de cinquante à
soixante animaux à l’heure et même davantage.
Il est préférable d’isoler pendant quarante-huit heures les
animaux malades et de les séparer des suspects, afin d’écarter les chances de
contagion de ces derniers et d’assurer leur imprégnation préalable, mais si
cette condition est favorable à de meilleurs résultats elle n’est pas absolument
indispensable.
Pendant la durée du traitement j’ai toujours eu l’habitude
de procéder à trois visites absolument nécessaires : la première pour
l’isolement des animaux et l’établissement du traitement, la seconde
quarante-huit heures après pour l’examen et le mélange des animaux, enfin la
troisième le septième jour pour leur mise au paturage, car il est parfois
prudent de conserver à l’étable certains malades ; cette surveillance m’a
toujours paru indispensable et je ne saurais trop la recommander aux propriétaires
soucieux de leurs intérêts. Si généralement le traitement ne comporte pas
d’autre indication on rencontre cependant quelques exceptions, surtout chez
les premiers malades qui n’ont pu recevoir le traitement à titre préventif. La
température ne mérite pas seule de retenir l’attention ; un examen des
malades les plus fiévreux s’impose, notamment en ce qui concerne le coeur, le
tube digestif, etc., dont l’état peut nécessiter exceptionnellement, il est
vrai, un traitement spécial.
Il est à remarquer que, sous cette réserve, le traitement
général ne comporte aucune autre indication et par conséquent aucun
lavage de la bouche ni des pieds.
Nous avons constaté, sous l’influence du traitement, une
cicatrisation d’autant plus rapide que les animaux ont été plus longtemps
soumis au traitement avant la manifestation des aphtes.
Chez les animaux qui ont reçu le traitement au moins
quarante-huit heures avant l’éruption et auxquels notre méthode
s’adresse plus spécialement, les symptômes généraux font à peu près
défaut : l’appétit est conservé, aucun animal ne cesse complètement de
manger, la rumination persiste et la lactation souvent maintenue, quelquefois
très légèrement diminuée, ne subit jamais les grandes variations que l’on
constate chez les animaux témoins. La locomotion est à peine gênée et les
lésions toujours bénignes et superficielles des pieds expliquent que les
boiteries soient rares et de courte durée. Dans une exploitation de
quatre-vingt seize animaux traités, j’ai eu exactement trois boiteux ; la
boiterie a persisté une semaine sans aucune intervention et sur neuf cents
animaux soignés nous n’aurons pas eu un seul fourchet ni une
déformation des onglons.
Les symptômes sont d’ailleurs d’autant plus atténués que
l’éruption se produit plus tardivement, les aphtes sont progressivement plus
restreints mais surtout plus superficiels ce qui témoigne de la valeur
abortive du traitement, car l’intensité de l’éruption, dans la forme normale,
est fonction de la virulence des germes.
Mais ces résultats déjà fort intéressants par eux-mêmes
présentent un avantage beaucoup plus considérable encore si l’on considère
que toutes les complications sont radicalement écartées et que la
mortalité est nulle alors que de nombreux accidents consécutifs ou
mortels ont été constatés sur des animaux de même race, malades au même
moment, placés dans les mêmes conditions, mais qui n’avaient pas reçu le
traitement que nous préconisons.
Cependant, en ce qui concerne les veaux âgés de moins de
trois mois, les uns semblent jouir d’une immunité naturelle, les autres au
contraire d’une réceptivité excessive. Il convient de les soumettre au
traitement sans les exposer à la contagion en ayant soin de n’employer dans
leur alimentation que le lait et ses dérivés préalablement bouillis.
Les résultats obtenus s’expliquent par l’action analgésique
antiseptique et phagogène de l’éther iodoformé. Le traitement remplit
donc un triple but. Il diminue localement, par l’iodoforme, la gêne et la
douleur occasionnées par les aphtes de la cavité buccale et permet aux
animaux de continuer à se nourrir sans difficulté. Par son pouvoir
antiseptique, l’iode naissant mis en liberté par la décomposition de
l’iodoforme agit sur les germes des premières voies aériennes et digestives à
titre préventif et atténuant : les conquêtes de la thérapeutique locale sont
d’ailleurs nombreuses. Enfin, par son passage dans l’organisme l’iode
provoque la sollicitation des actes naturels par lesquels l’économie animale
lutte contre l’infection, agit sur les organes lymphoïdes qui sont les points
d’élection du virus aphteux dans les formes graves, évite des complications
et augmente, avec le nombre des globules blancs, les moyens de défense de
l’organisme.
Notre méthode serait susceptible de paraître à la fois
irrationnelle dans ses moyens et invraisemblable dans ses résultats. Nous
avions mis ce traitement en pratique depuis le mois de juillet, quand le 5
octobre nous apprîmes qu’une méthode absolument identique avait donné dans le
traitement des fièvres éruptives de l’homme les résultats les plus extraordinaires.
Dans le journal de médecine « The Lancet », le Dr Robert
Milne a fait une communication sur un traitement qu’il emploie depuis trente
ans dans la scarlatine et dans la rougeole et dont le procédé ne diffère que
légèrement du nôtre.
Les jeunes rougeoleux et scarlatineux sont maintenus au
milieu des enfants sains malgré la grande contagiosité de leur affection.
Dès les premiers symptômes du mal, l’enfant malade est frictionné de la tête
aux pieds avec de l’huile d’eucalyptus, matin et soir pendant quatre jours et
une fois seulement du cinquième au dixième. Toutes les deux heures, on
promène dans le fond de la gorge et sur les amygdales un tampon d’ouate
trempé dans l’huile phéniquée. Au bout de deux jours le nombre des
badigeonnages est diminué. Pour la rougeole, la tête et la poitrine sont
recouvertes en outre d’une plaque d’ouate sur laquelle on pulvérise de temps
en temps de l’essence d’eucalyptus.
Il est particulièrement intéressant de remarquer que le
traitement du Dr Milne dans la rougeole et la scarlatine, comme le nôtre dans
la fièvre aphteuse évite, quand il est institué de bonne heure,
toutes les complications et toutes les infections secondaires. Il réduit
à néant la contagion des dites fièvres éruptives et nous permet peut-être de
penser qu’il nous serait possible d’arriver à ce même résultat en ce qui
concerne la fièvre aphteuse, ainsi que nous pensons l’avoir obtenu sans
toutefois oser l’affirmer en l’absence de preuves expérimentales. Nous avons,
en effet, remarqué que notre traitement déterminait une atténuation du virus
aphteux dans les infections successives.
Mais d’autre part, dans la Pratique Médicale
en Bretagne, le Dr Perret, de Rennes, a fait le premier décembre dernier
une communication sur le traitement de la rougeole et de la scarlatine. Il écrit : « Bien qu’ignorant
complètement un confrère anglais le Dr Milne célèbre dans son pays,
j’applique depuis six ans sa méthode ». Comme on va pouvoir s’en
rendre compte, ma façon de procéder diffère insensiblement de celle du Dr
Milne. Dès que je soupçonne un enfant atteint de rougeole ou de scarlatine
et chez tous ceux qui sont susceptibles d’être contaminés, je
fais des injections nasales quatre à cinq fois par vingt-quatre
heures avec de l’huile resorcinée de 1/15 à 1/30 selon l’âge puis avec la
même solution huileuse on badigeonne largement tout le pharynx. Dans la
chambre du malade et tout près de lui, s’il présente des complications
pulmonaires on pulvérise une solution faible de phénosalyl. - J’ai traité
ainsi un grand nombre de cas de rougeole et six cas seulement de scarlatine
tant dans la clientèle riche que pauvre. Je n’ai jamais eu de contamination
». Il termine ainsi : « Je serais très heureux que ma faible contribution
puisse convaincre les médecins qui pourraient avoir des doctes sur
l’efficacité de ce traitement bien appliqué ».
L’essence d’eucalyptus et l’huile phéniquée n’ont donc pas
de spécificité dans la rougeole et la scarlatine pas plus d’ailleurs que
l’éther iodoformé dans la fièvre aphteuse. En raison de l’odeur désagréable
de l’iodoforme qui ne présente aucun inconvénient dans le traitement de la
fièvre aphteuse puisque nos clients ont pu vendre leur beurre fabriqué après
l’ébullition préalable de leur lait, pratique d’ailleurs recommandable en
raison de la transmission possible de la fièvre aphteuse à l’homme. Au cours
de la dernière épizootie j’ai pu étudier l’action isolée et combinée de
l’eucalyptol, du gaïacol, de la créosote, du terpinol, du thymol, de l’iodol
et de l’éther iodoformé. J’avoue même avoir obtenu des résultats
particulièrement remarquables avec la solution éthérée d’iodol
gaïacol ; son prix de revient élevé est incompatible avec les indications
économiques de notre médecine.
Le Dr Milne
trouva tout d’abord peu de crédit auprès des médecins du Royaume-Uni. Les
résultats acquis semblaient tellement un désaccord avec les théories émises
sur les maladies éruptives qu’il fut taxé de charlatanisme par des médecins
qui se refusèrent même à contrôler ses résultats absolument confirmés
aujourd’hui.
En résumé, nos expériences qui ont porté sur neuf cents
animaux environ, nous permettent de conclure que par l’aphtisation
notre méthode raccourcit la durée de l’infection dans une exploitation,
abrège l’application des mesures sanitaires et amoindrit la restriction des
libertés individuelles qui en découlent.
Par le traitement, elle atténue les symptômes
généraux et locaux, hâte la cicatrisation des aphtes, diminue la dépréciation
des animaux et prévient toutes les complications. Elle évite les
interventions fréquentes, difficiles et parfois dangereuses, onéreuses et
aléatoires du traitement symptomatique.
Elle est simple, facile, peu coûteuse, toujours certaine.
Avec ce traitement abortif, la fièvre aphteuse ne nous
apparaît plus désormais comme un redoutable fléau mais comme une
maladie bénigne qui passe vite et sans laisser de traces.
Le succès de la lutte contre la fièvre aphteuse qui
sème la ruine dans nos campagnes est dans la prophylaxie qui repose elle-même
sur l’action sanitaire.
La législation sanitaire, pour être réellement efficace,
doit répondre aux enseignements de la contagion et si elle a été
jusqu’ici impuissante à arrêter la marche du fléau c’est parce qu’elle a
méconnu les particularités les plus importantes de la transmission de la
maladie et notamment sa contagiosité pendant la période d’incubation et
l’influence de l’air atmosphérique dans sa propagation. Ce sont deux
lacunes que devra combler notre législation de demain.
Sous les garanties d’une loi sanitaire rationnelle et
coercitive, l’avenir de la prophylaxie thérapeutique est à la
sérovaccination.
Mais tant
qu’il sera impossible d’arrêter l’invasion, les méthodes abortives
apporteront à la lutte la plus utile contribution. Dans ces conditions, le
point le plus important en somme est moins d’éviter la fièvre aphteuse que
ses infections secondaires ; en écarter toutes les complications, c’est en
résoudre pratiquement le problème.
G. GOSSELIN.
Vétérinaire à Pontorson