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Texte
Nous
venions d’achever un bon déjeuner, M. le Substitut et moi, dans la salle du
Grand-Cerf, une des meilleures hôtelleries de Falaise en ce temps-là. Nos
tasses de café fumaient comme des cassolettes et des claros, jaunes et
craquants, ainsi qu’il sied, entre le pouce et l’index nous tentaient en leur
étui d’argent. Monsieur le Substitut que j’avais connu au temps joyeux où nous
faisions ensemble notre droit à Caen
était magistrat de pied en cape, comme on est soldat ou comme on est prêtre, il
était juge, aurait dit Balzac « comme la mort est la mort ». - Aussi
l’estimais-je beaucoup et l’aimais-je sincèrement. Il n’avait rien de ces
arrivistes, rares heureusement chez nous, qui se coulent dans la magistrature,
comme ils se fourraient dans une affaire louche ; ils ont bec et ongles : bec
non pour prononcer quelque magnifique oraison, mais pour calomnier autrui ;
ongles, non pour agripper les voleurs, mais pour égratigner leur prochain : ni
talent, ni coeur, ni enthousiasme, seulement de l’appétit et un peu de roublardise
et d’intrigue, tout autant qu’il en faut pour se faire remorquer par les
politiciens, autres rosses tarées et fourbues.
Mon ami, n’avait rien de ces gens-là. Il adorait sa
profession, son métier, comme il disait simplement.
Pour cela et d’autres qualités encore, il me plaisait et
c’était en toute sincérité que je le félicitais de son dernier succès, la
capture des assassins des bords de la Rouvre.
- « Oui, me dit-il, je suis bien content que
cette instruction soit enfin terminée : c’est en effet un succès, ajouta-t-il
sans fausse modestie : mais vous ne devineriez jamais comme je suis parvenu à
débrouiller l’écheveau de cette difficile affaire.
- Non, répondis-je, vous savez bien que je suis tout à fait
incapable de deviner quoi que ce soit et qu’il faut tout me dire ».
Il sourit et convint qu’en effet, soit paresse d’esprit, soit
distraction, je n’avais jamais pu deviner la moindre charade, résoudre le
moindre problème, fut-il de géométrie, ni flairer, ce qui est plus grave, la
moindre intrigue ; de sorte que mes contemporains m’avaient toujours roulé, ce
dont ils se gaudissaient les misérables, tandis que philosophe, je haussais,
chrétiennement les épaules.
- Eh bien, poursuivit M. le Substitut, je vais donc tout vous
dire et ce ne sera pas long. Je dois mon succès à un rêve ».
Malgré mon extrême naïveté, cela était si fort que
tout de même, je sursautai..
- A un rêve !!. Le mot farceur était sur mes lèvres, mais je
ne le prononçai soit par respect professionnel pour la magistrature, soit que
fixant le visage de mon ami et le voyant grave, je le jugeai incapable d’une
plaisanterie même légère, dès lors qu’il s’agissait de son métier.
- « Oui à un rêve, reprit-il, avez-vous lu les mémoires de M.
Gorron ?. »
J’avouai qu’à mes heures de « farniente » j’avais parcouru les
trois ou quatre volumes des contes que Gorron, ce policier de génie, appelle
ses « mémoires » et quoi que je n’aie pas l’âme d’un concierge, j’y avais
trouvé quelque plaisir.
- Puisque vous connaissez ces mémoires vous avez lu le
chapitre intitulé le Rêve.
- Mon Dieu oui, et s’il m’en souvient bien, Gorron prétend,
qu’il a découvert l’assassin de la veuve Bazire à la suite d’un songe.
- C’est cela. La mère Bazire était une dévote qui avait
l’étrange manie de serrer son livre de messe dans une malle et de rouler
ensuite cette malle sur le parquet. La voisine de l’étage inférieur, une
vieille femme à demi-folle s’exaspérait à ce bruit : « Cela m’agace, dit-elle,
d’entendre un tramway au-dessus de ma tête ».
Un matin, on trouve le corps de la femme Bazire, étendu sur le
parquet, au pied du lit, la face contre terre. L’assassin l’avait étranglée,
puis sur le dos avait placé une lourde malle, une malle de très vieux modèle,
garnie de roulettes. Autre détail, la pendule de la mère Bazire avait disparu.
Qui avait commis ce crime ? M. Gorron, habile pourtant, avait cherché,
chercheras-tu ! il ne trouvait rien et je serais tenté de dire qu’il en jetait
sa langue au chat, si la locution n’était trop désobligeante pour un limier
aussi illustre. Harassé à la suite d’une journée infructueuse il se coucha et
voici que, comme dans la Bible,
Dieu lui envoya un songe. Il
revit la chambre de la mère Bazire avec ses bannières accrochées aux murs, ses
Vierges et ses saints-Joseph suspendus au-dessus de la commode. La
pauvre vieille rentrait de la
Messe, tenant sous le bras son gros livre : elle était
essoufflée d’avoir monté l’escalier : un instant elle s’assit sur une chaise
pour reprendre haleine, puis elle se leva, ouvrit sa porte et alla chercher sur
le palier sa malle qu’elle roula au milieu de la chambre avec un grand bruit de
roulettes. Tout à coup une vieille femme échevelée, une sorte de mégère
trouvant la porte entr’ouverte, entra dans la chambre, elle tenait une corde à
la main et la brandissait comme une arme : « J’en ai assez, j’en ai assez de
tes bondieuseries, cria-t-elle - Ah ! tu ne me réveilleras plus avec ton
tramway, sale bête ». Ce disant, elle se jeta sur la femme Bazire et
l’étrangla. Un râle et tout
fut fini. Alors, en rêve toujours, M. Gorron reconnut la vieille femme
échevelée. C’était la voisine de l’étage inférieur Madame X. « Tiens,
cria-t-elle la voilà ta satanée malle, vieille bigote, tu ne m’ennuieras plus
avec… » et la mégère posa la lourde malle sur le corps de la mère Bazire dont
les jambes eurent un dernier tressaillement et se raidirent comme celles des
lapins qui viennent de recevoir un coup mortel. Effarée la femme X
regarda autour d’elle, s’en fut sur le palier pour voir s’il ne venait
personne, prit sur la cheminée la pendule, la cacha sous son tablier et s’en
alla en fermant la porte.
Tel fut le songe de M. Gorron, songe à la suite duquel s’étant
éveillé en sursaut, baigné de sueur, ce qui n’a rien de stupéfiant, il se
précipite chez la voisine de Madame Bazire et en obtint des aveux complets.
Ce songe est fort joli, concluai-je, il est conté avec art :
Ce n’est point du Racine, ni de l’Eschyle, mais cela ne ferait pas mal à côté
de certain conte d’Edgar Poë, puis si non e vero bene trovato ; quand
on écrit ses mémoires, il faut bien avant tout que le papier se vende.
- « Ainsi
vous ne croyez pas au rêve de M. Gorron.
- « Modérément ! et vous ? »
- Vous oubliez, cher ami, que ma profession m’oblige à croire
comme évangile, ce que constatent, propuis sensibus, les gendarmes
et officiers de police - et puis quand vous m’aurez entendu, moi, vous jugerez.
- « Certainement, repris-je, je ne jugerai pas sans entendre.
Je ne suis pas de la 8e chambre.
Monsieur le Substitut fronça légèrement le sourcil. Toute
flèche satirique, même mince comme une épingle l’ennuyait dès lors qu’elle
visait ce qu’il aimait le plus au monde, la magistrature. Néanmoins il continua
:
- Vous vous souvenez qu’en juillet 1899, je passai ma licence
et me trouvai assez fatigué par les Concours.
- Délicieuse fatigue et profitable, interrompis-je,
puisqu’elle vous valut une mention au Concours général et vous classa parmi les
meilleurs jurisconsultes en herbe de cette époque.
- Sans doute, mais tout de même, l’énervement commençait à me
prendre au point que je consultai un médecin, notre ami X.
- Il vous conseilla donc le vin, car c’est le plus fier
biberon que j’aie connu et la brasserie Rémy se souvient de ses exploits.
- Vous n’y êtes point : il me vanta les voyages, je l’écoutai,
je ne partis point pour la
Suisse ou pour l’Italie, attendu que je n’ai aucun goût pour
aller repêcher dans le lac du Bourget les larmes qu’y versa Lamartine, que
j’abhore la pollenta et que j’ai l’horreur des lourdes cuisines
helvétiques aussi bien que de la crasse napolitaine.
- Ma foi je suis de votre avis. La Suisse me rappelle trop
l’Opéra-Comique et quant à ce que vous dites de la saleté italienne, elle n’est
que trop réelle, elle est physique et morale tout ensemble : elle s’attache à
la peau et va jusqu’à l’âme. Ma parole, elle doit faire frémir de dégoût dans
les urnes, les cendres des Romains antiques, grands baigneurs, comme l’on sait.
- « Je restai tout simplement en Normandie, c’est le pays où
j’ai reçu le jour et rien n’est plus beau comme le dit Bérat en des vers
contestables, mais immortels. J’entrepris de visiter seul, à pied et par
étapes, les coteaux et les vallons qui s’incurvent sur la Rouvre. C’est une belle
vallée qui vaut bien celle de l’Orne, que vous avez chantée sur tous les tons,
soit dit sans reproche, mon cher ami. Je commençai donc par
Saint-Clair-la-Pommeraye. Ce n’est point encore le pays de Rouvre, mais c’en
est une des avenues. Ma bonne étoile m’y conduisit, le 18 juillet, le
jour de la fameuse Foire. Je pus donc après avoir fait ma visite obligatoire à la Fontaine-aux-Fées,
dont les eaux limpides frissonnent si doucement au fond d’une clairière, après
avoir rêvé sur les ruines du château Ganne aux murs épais, contempler à loisir
le curieux spectacle qu’offre la foire Saint-Clair. Je ne vais point vous la décrire, vous la
connaissez, vous êtes du pays. Vous savez que cette foire, vraiment
internationale que fondèrent, dans les temps, les moines de l’abbaye du Val,
conserve un caractère tout particulier. Tandis qu’on y parle toutes les
langues, l’allemand, l’espagnol, le français ou plus exactement le patois
normand, qu’on y trafique de toutes sortes de bêtes, un prêtre dans le
recueillement d’une petite chapelle au milieu du champ de foire, dit
tranquillement la messe, interrompue par le bruit des encans, le cliquetis des
écus roulant dans les sacoches, les hennissements des poulains normands, et
aussi les beuglements, lents, doux, mélancoliques et quasiment maternels des
vaches superbes de votre pays. - C’est biblique, cher ami cela rappelle les
psaumes : « Laudate Dominum, omnes gentes, bestia et universa pecora.
» J’avoue que mes courses matinales et les moeurs curieuses que j’avais
observées m’ouvrirent l’appétit. J’entrai sous une de ces tentes qui, serrées
l’une contre l’autre, claquant au vent, font ressembler ce champ de foire à un
campement primitif, et ma foi, j’y dévorai une tranche de mouton assaisonnée de
gros sel et historiée d’oignon qui me parut un mets digne des guerriers
d’Homère. Ajoutez à cela que j’y bus d’excellent cidre qui me mit en gaieté,
j’entends une gaieté décente, au point que moi, pauvre étudiant, je donnai
jusqu’à deux francs de pourboire au pauvre « tourneux de gigot » qui suait
d’ahan, la main sur la broche et la tête au soleil.
- J’admire votre générosité, interrompis-je et j’aurais été
capable de l’imiter, car ce « tourneux de gigot » eut certainement évoqué en
moi la magnifique ballade où notre Beuve s’élève à la hauteur de Villon. - Mais
pourquoi, diable, me tenez-vous si longtemps à la foire Saint-Clair. Dans tout
cela que devient votre rêve.
- « Cher maître, me dit le Substitut, comme s’il eut voulu me
rappeler à l’ordre : depuis quand, vous et vos confrères, avez-vous accoutumé
de vous placer au palais « in medias res ? » Tout au contraire, vous aimez
expliquer tout par le menu, à tourner autour du pot, vous vous attardez aux
bagatelles de la porte ; méthode longue, mais parfois excellente en affaires ».
- « Pas toujours, à dédaigner en amour, fis-je assez
étourdiment.
- Quant à moi, que je conte ou que je chemine j’aime rêver au
long du voyage. j’ai cela de commun avec Jean-Jacques Rousseau.
- C’est d’ailleurs, affirmai-je vivement, la seule chose qui
vous rapproche de lui. Car autant votre esprit est net, droit, et bienveillant,
autant celui de ce genevois hirsute était tortueux, ennuagé et plein de
broussailles.
- Je ne suis pas là, reprit en riant le Substitut, pour faire
chorus à vos haines littéraires, et je vous en punirai, en n’exaltant point le
délicieux coin de Pont-d’Ouilly, dernière merveille de ce Val-d’Orne qui vous
tient tant au coeur, poète.»
Je ne relevai point avec trop d’acrimonie cette dernière
épithète ; M. le Substitut n’étant point de ces gens qui prennent le mot «
poète » au sens péjoratif de minus habens, mais au contraire un de
ces esprits délicats qui se consolent de leur besogne journalière et se
rafraichissent en lisant au soir nos plus gentils et suaves rimeurs.
- Poète soit, dis-je, mais pour Dieu, hâtez-vous.
- Je me hâte donc en filant comme un trait au long de ces
rives fraîches de la Rouvre
dont les cascades blanchissantes, chantent encore à mes oreilles, disant un
dernier adieu aux abruptes roches d’Oître, semblables à des heaumes de pierre,
panachées de sapins flottants, je me transporte au Mesnil-Gondoin ;
- Pourquoi au Mesnil-Gondoin.
- Il y avait là un être délicieux.
- Une femme, sans doute.
- Mon cher ami, un curé : mais un curé artiste et dont
l’église est une merveille, du moins en son genre. - Figurez-vous, un imaigier
du moyen-âge égaré dans la vallée un peu sauvage de la Rouvre : et qui traduit
dans la pierre ou dans le bois car ici on sculpta surtout sur bois, des rêves
étranges et d’extraordinaires fantaisies, vous aurez le curé de Mesnil-Gondoin.
Il me fit voir de si belles
choses que je crus entrer de plain pied dans l’apocalypse. De ma vie, je
n’avais admiré saints si bizarres, taillés à coups de serpe, agrémentés de
belles barbes, enjolivés de tels sourires que les mascarons les plus affreux de
nos cathédrales semblent à côté d’eux des amours gracieux et joufflus. - «
Remarquez, me disait le brave imaigier, comme tout cela est naturel. - En
effet, dis-je, mais cela demande un travail énorme. - Vous croyez ; pas du
tout. Ainsi tenez, j’avais sculpté une vierge : mais elle avait un si singulier
sourire qu’elle paraissait faire des grâces à saint Martin, le saint d’en face,
ce n’était pas convenable, qu’en pensez-vous.
- Pas trop. - N’est-ce pas, alors je l’ai détrônée. - Pas
possible. - Mais si, en lui ajoutant à l’aide d’un cep de vigne,
l’indispensable appendice j’en ai fait un diable et l’ai mise à la porte de
l’église, ce n’était pas bête hein ! si vous êtes artiste, vous devez sentir
cela ». J’avouai presque honteux que je n’étais point artiste mais tout
simplement juriste et qu’au demeurant je ne sentais rien du tout. - «
N’importe, fit mon compagnon d’un air consolateur, chacun a son génie. - « Je
fus excessivement flatté que l’imaigier de Mesnil-Gondoin eut bien voulu élever
mon génie à la hauteur du sien.
- « Mon Dieu, mon cher Substitut, interrompis-je impatienté,
le curé de Mesnil-Gondoin peut être un original, picaresque et sympathique
personnage, mais vous vous oubliez un peu trop en sa compagnie et qui pis est,
vous en oubliez votre rêve.
- « Non, je ne l’oublie pas j’y arrive, comme vous dites, vous
autres, messieurs, j’y arrive. Laissez-moi seulement serrer en hâte la main de
mon imaigier, souffrez que je m’égare et que la nuit me surprenne en plein bois
sur les bords de la Rouvre
et donnez-moi le temps de frapper à la porte d’une chaumière quêtant un gîte,
car on ne trouve pas d’auberge en un pareil endroit.
Un homme d’une quarantaine d’années, aux traits rudes, hâlés
par le soleil, portant un pantalon rapiécé, en bras de chemise m’ouvrit. Je
vous avoue qu’il n’avait rien d’aimable et que le ton brusque dont il me
demande - « Qui qu’vos voulez ? » ne me satisfit qu’à moitié. Visiblement cet hôte ne connaissait point,
comme telle dame de vos amies, l’art de mettre ses invités à l’aise. Pourtant
lorsque je lui expliquai que je m’étais perdu dans le bois, que j’avais grand
faim, que j’étais recru de fatigue et qu’au surplus, sans être riche, j’avais
de quoi payer, il s’adoucit « Entrez toujours, j’allons biè vèe. » dit-il en
hochant la tête, comme quelqu’un qui se demande s’il fait une bonne affaire, ou
seulement une simple sottise. J’hésitai un instant sur le seuil, pris je ne
sais de quel pressentiment, puis au souvenir de ma course désespérée dans le
bois, j’entrai. La chaumière où je pénétrai était meublée d’une table boiteuse
et de quelques chaises de paille. Dans la grande cheminée, flambaient des
branches de sapin, au mur jaune, ni buis, ni crucifix, seulement un fusil tout
chargé, posé en travers sur deux crochets, puis d’autres objets qui me firent
augurer que mon hôte devait être un bûcheron, doublé d’un braconnier de pêche
et de chasse. D’un côté, cette dernière profession de mon hôte me chagrinait,
je hais les braconniers, mais de l’autre, ici je confesse un péché de
gourmandise, elle me faisait espérer que j’aurais au souper une de ces truites
délicieuses dont les ventres argentés se prélassent au fil des eaux vives de la Rouvre. Aussi
éprouvai-je une sorte de désappointement lorsque mon hôte demanda à un pauvre
être, maigre et rechigné qu’il appelait « not femme » - « Eh bié, qui
qu’j’avons à mangi - et que celle-ci répondit « un brin de jambon »….
Un brin de jambon, cela ne me disait rien, j’avais soif.
- Je crois bien, fis-je, que vous avez eu tort, M. le
Substitut, car le jambon que nos paysans fument eux-mêmes, avec un soin qui
confine à l’amour, n’a rien de commun avec cette horrible viande mal cuite que
débitent les charcutiers - C’est proprement un délice et un délice national,
Rabelais le connaissait et l’a magnifiquement chanté.
- Laissez donc Rabelais chanter son jambon et suivez mon
récit, tandis que je savoure le mien. - J’en mangeai de nombreuses tranches que
mon hôte découpait avec un grand couteau, qui malgré que j’en eusse me faisait
frémir. Je ne disais mot, ni mes commensaux non plus, fermés qu’ils étaient et
lugubres comme des tombes. Je ne sais pourquoi, c’est stupide de le dire, mais
je tremblais : les deux visages que j’avais devant moi, me paraissaient
sinistres, et bien qu’ils semblassent m’offrir une hospitalité très cordiale,
je devinais chez eux une arrière-pensée, dirai-je criminelle ? - Oui, il faut
bien que je le dise, puisque telle était mon impression, aussi lorsque l’homme
m’offrit un petit verre d’eau-de-vie qui, toute fraîche sentait le cuivre, je
n’osai pas refuser, bien que mon coeur se soulevât, quand j’approchai cette
rude liqueur de mes lèvres. La tête un peu tournée, je montai, comme je
pus, l’horrible escalier de moulin qui conduisait au premier étage. Là se trouvait un lit dont les draps
étaient peu tentants, je vous assure « Si vos voulez vos couchi, v’la un lit »
dit l’homme sans plus de cérémonies, je n’en pouvais plus et je me couchai.
- « Ah ! ah ! dis-je, nous y voilà, nous allons enfin entrer
dans le rêve ».
- Nous y entrons, car à peine m’étais-je étendu que je fus la
proie d’un terrible cauchemar. Deux personnes, un homme et une femme montaient
à pas lents dans ma chambre. Bien qu’ils eussent pris la précaution de se
déchausser, j’entendais distinctement, craquer une à une sous leurs pas, les
marches de l’escalier. Sans bruit, l’homme poussa la porte de la
chambre. D’une main il portait une torche de résine qu’il voilait autant que
possible, et de l’autre un grand couteau, le même qui m’avait effrayé durant le
repas. La femme le suivait, dissimulée derrière lui, elle gagna l’endroit où
j’avais pendu par sa lanière, ma maigre sacoche d’étudiant, la soupesa et dit
tristement : « Il n’y a pas grand d’quay là-dedans » L’homme eut un grognement
sourd et s’approcha du lit, le couteau levé. Je faisais des efforts inouis pour me dresser et me défendre, mais la
femme sauta sur moi, m’étreignit les bras de ses mains d’acier, tandis que le
mari m’enfonçait le couteau jusqu’à la garde et me tranchait la gorge. Leur
crime accompli les deux assassins, me prenant à brassées, m’emportèrent
jusqu’aux bords de la Rouvre
; ils m’y jetèrent à un endroit que j’avais remarqué le jour même, parce qu’un
sapin desséché, y penchait sur les eaux son squelette mélancolique.
A ce point de mon rêve, je m’éveillai en sursaut avec la
sensation que je me noyais ; l’eau me couvrant la poitrine et me faisant
haleter d’angoisse. En réalité, j’étais baigné de sueur et j’avais un furieux
battement de coeur.
- « Bah, pensai-je, lorsque j’eus repris mes sens, effet de
digestion, c’est le jambon ». Toutefois, je ne me rendormis pas et j’entendis
des bruits dans l’escalier - quelque chat sans doute en maraude.
Vous pouvez croire que je fus debout dès patron-minette et que
je pris au plus vite congé de mes hôtes. Ils étaient tous les deux, l’homme et
la femme assis en un coin et ils me regardèrent en dessous, acceptèrent
l’offrande que je leur fis, mais retirèrent vite leurs mains, comme s’ils
avaient eu peur du contact des miennes. Je ne pus m’empêcher de leur trouver à
tous deux des têtes de bandits. Leurs visages osseux, leurs longues dents,
leurs cheveux raides, prêtant à la comparaison, il me souvient que je vis en
eux comme de grands loups maigres, qui attendent dans un coin de forêt, le
passage de quelque bonne provende. J’eus donc un soupir de soulagement en
quittant leur toît, puis je n’y pensais plus.
D’ailleurs, le gai soleil qui jouait à travers les chênes de la Rouvre et dorait l’écume
des cascades, chassa d’un seul rayon les ténèbres de mon rêve. Mon voyage se
poursuivit heureusement. Les paysans qui dans cette vallée, sont comme partout
en Normandie hospitaliers par nature, me reçurent à bras ouverts, tuèrent pour
moi les meilleurs poulets de la basse-cour, tirèrent aux meilleurs tonneaux et
pour ne pas être gris tous les soirs, il me fallut soutenir des luttes
quasi-héroïques. Bref je gardai de la Rouvre le meilleur souvenir : j’oubliai mon rêve,
ou si parfois il me revenait en mémoire, je disais, « c’est la jambon »…
- « Cela ne finit point ainsi, dis-je, voyant M. le Substitut
s’arrêter et prendre une gorgée de café : il doit y avoir un épilogue.
- « Assurément, sans cela… Mon excursion datait déjà de
quelques années quand je reçus ma nomination de substitut à Falaise, le séjour
ne me déplaisait pas. Cette ville normande est si pleine de beaux et grands
souvenirs, qu’elle enchanta et enchantera longtemps encore l’archéologue que je
me pique d’être. Le donjon des
ducs normands, le Val-d’Ante, les églises Trinité et Saint-Gervais et les
restes picaresques de l’antique foire de Guibray charmèrent donc mes loisirs.
Toutefois, au point de vue professionnel, ma vie eut durant quelques mois une
certaine mélancolie. Il venait peu de chose à mon Parquet : quelques procès de
chasse, quelques légers vols, des coups et blessures, le menu fretin de la
police correctionnelle ; notre greffier criminel, un vieux brave de la
procédure, à la moustache blanche, s’en désolait. Je n’ose point dire tout haut
que je partageais son sentiment ; il ne faut pas décemment souhaiter le crime ;
mais tout de même je sentais que je m’enlisais quelque peu.
Or un soir, pour tuer le temps, j’entrai accompagné d’un de
vos confrères au Musée Malfilâtre : j’y lisais en dégustant un doigt
d’hydromel, cette liqueur du Walhalla, le livre d’or de la maison. Précisément
nous étions tombés sur une ballade de vous, mon cher, ballade où vous comparez
Malfilâtre à Guillaume-le-Conquérant, ce qui nous amusait assez, quand notre
hôte lui-même, toujours solennel et portant gravement sa belle tête encadrée de
longs favoris s’approcha de moi et mystérieusement me dit - « M. le Substitut,
on vous demande, un grand crime a été commis. » C’était le crime connu
depuis sous le nom de crime de la
Rouvre. Je ne vous donnerai pas le détail des
nombreuses visites de lieux, des enquêtes et expertises que j’entrepris à ce
sujet. Ce serait long et de nul intérêt, attendu que tous les événements de
procédure furent d’abord infructueux. Nous passâmes deux mois, sans retrouver
l’assassin de ce malheureux clerc de notaire porteur d’une dizaine de mille
francs qui avait disparu un soir, dans la vallée de la Rouvre, nous ne pûmes même
pas retrouver le cadavre. J’étais donc fort perplexe, quand un jour on vint me
dire au parquet, que deux personnes, un homme et une femme attendaient dans le
vestibule et désiraient me voir à part pour me donner des indices sur le crime
qui passionnait toute la région. - « Qu’ils entrent, dis-je ».
Tout d’abord je ne les reconnus pas : mais il faut croire
qu’eux me reconnurent - car leurs yeux s’ouvrirent tout grands ils eurent
presque un imperceptible mouvement de recul. Mais il était trop tard, car déjà
je leur faisais signe de s’asseoir et je les dévisageais me demandant où
j’avais pu rencontrer ces deux figures qui, j’en étais certain, ne m’étaient
pas tout à fait inconnues. L’homme alors parla et il n’eut point dit deux mots
que soudain mes souvenirs jaillirent en foule : j’eus un éclair de lucidité qui
illumina tout un instant du passé, comme une lampe électrique jette une clarté
immédiate et complète dans un appartement tout à l’heure plongé dans
l’obscurité. J’en étais maintenant certain, j’avais devant moi les deux loups
maigres de mon rêve, le braconnier et sa femme. Chose étrange, ils tremblaient
et me considéraient avec une indicible crainte : la casquette de l’homme
tournait piteusement entre ses doigts : ce trouble me frappa. Tout à coup,
j’eus une idée, ou si vous le préférez une inspiration bizarre. Mû comme par un
ressort, je me levai, j’enveloppai d’un regard dur ces deux êtres lamentables
et debout à mon bureau, scandant d’un coup de poing, chacune de mes paroles, je
leur jetai à la face, comme si je prononçais un réquisitoire « Vous venez me
donner des indications sur le crime, c’est inutile : je sais comment et par qui
il a été commis. »
- « Ah !
- Oui, le clerc de Me H. s’est égaré dans le bois, a frappé à
la porte d’une chaumière, y a soupé et bu un verre d’eau-de-vie, On lui a donné
un lit au premier étage ; mais à peine s’était-il endormi, qu’un homme et une
femme montaient à pas lents l’escalier. Tous deux s’étaient déchaussés pour faire
moins de bruit. L’homme ouvrit la porte de la chambre, il portait une torche de
résine d’une main et de l’autre un grand couteau. La femme le suivait et
s’éloigna un instant pour soupeser la sacoche du malheureux clerc : elle eut un
rictus de joie lorsqu’elle vit que cette sacoche était pleine. Alors l’homme s’approcha du lit et
d’un coup de couteau trancha la gorge de la victime que la femme maintenait
dans ses rudes mains. Le malheureux n’eut pas un mouvement. Leur coup fait les
assassins prirent le corps à brassées et le jetèrent dans la Rouvre, à l’endroit où se
penche un sapin désséché. »
Tandis que je parlais, la femme prise d’angoisse se cachait le
visage avec son tablier, cependant que l’homme serrait les poings, grinçait des
dents, blémissait ou rougissait tour à tour. - « Bon Dieu ! cria-t-il, en se
dressant d’un bond - j’avais bien dit à notre femme que vous étiez le Diable…
- Le Diable !!!
- Oui, car vous avez tout deviné, - on ne peut rien vous
cacher. C’est vrai, c’est nous qui avons tué le clerc. Et puis maintenant, je
puis tout vous dire, cela n’a pas d’importance. La nuit que vous êtes venu à la
maison, j’ai voulu vos tuer itou. mais quand j’eus levé mon couteau, vous ne
faisiez pas un mouvement, mais vos yeux étaient grands ouverts, si durs et si
terriblement fixes, que j’eus peur et que je « m’écappis comme un couillon - Ah
bon Dieu ! si j’avais su. »
J’avoue qu’en entendant ces mots j’eus un frisson retrospectif
en me disant que je l’avais échappée belle et que je me félicitai « in petto »
de dormir parfois les yeux ouverts comme font : à ce que dit Rabelais « les
vigilants lièvres de champaigne ».
Toutefois, je ne laissai rien paraître et ce fut avec un grand
calme que je dis à mes interlocuteurs. - « J’enregistre vos aveux et vous
inculpe d’assassinat, accompagné ou suivi de vol. C’est un crime dont vous
aurez à répondre devant la Cour
d’Assises. En attendant je délivre contre vous un mandat de dépôt »
- Et voilà, conclut, M. le Substitut, comme j’arrêtai les
assassins de la Rouvre.
« Dites, cher ami, que vous semble de mon rêve ?? »
- « Ma foi !... » répondis-je, en allumant un claro
suffisamment jaune et sec et qui craquait ainsi qu’il sied entre le pouce et
l’index,
- Ma foi, je crois que Shakespeare a raison lorsqu’il fait
dire à son Hamlet « Il y a plus de choses dans le Ciel et sur la Terre que n’en conçoit notre
philosophie, ô Horatio. »
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