|
Texte
Le poète
Pierre Gringore ou Gringoire a eu deux bonnes fortunes. La première, et elle
est assez rare, c’est d’avoir été glorifié par deux illustres confrères, V.
Hugo et Th. de Banville, qui, en déformant un peu son nom et en modifiant sa
vraie physionomie, l’ont tout de même rendu familier au grand public français ;
la seconde, c’est d’avoir été réclamé à la fois par deux provinces, et non des
moindres : la Lorraine
et la Normandie.
Ce fut
naguère une lutte quasi épique entre érudits normands et lorrains. Les limites
qui nous sont assignées ne nous permettent point d’en rappeler les piquants
détails. Résumons.
Les Lorrains ont soutenu que notre poète était certainement de
leur province, puisqu’il avait été, sous le vocable de Vaudémont, héraut
d’armes du duc Antoine ; le duc, disaient-ils ne lui eût point accordé une si
haute distinction, s’il n’eût été du pays. C’est ce qu’ont affirmé Chevrier
dans son « Histoire de Lorraine » ; Don Calmet dans sa « Bibliothèque Lorraine » ; Henry
Lepage dans ses « Etudes sur le Théâtre et sur Pierre Gringore ».
L’argument, on le voit du premier coup, n’est point
péremptoire ; il est indigne de ces excellents esprits de là-bas qui nous ont
habitués à plus de solidité et de judiciaire. Il ne détruit en rien, le
sérieux raisonnement de l’abbé de la
Rue qui revendique Gringore, au profit des Normands. Dans son
histoire des « Bardes, Jongleurs et Trouvères anglo-normands », s’appuyant sur
des pièces d’archives, l’abbé de la
Rue établit que les parents de Gringore avaient des
propriétés à Caen et aux environs, qu’ils résidaient dans la région et que tout
porte à croire que Gringore est Normand, peut-être même de Caen, où il serait
né dans une maison située rue Vidion, actuellement rue Vauquelin.
La thèse de l’abbé de la Rue, exacte en partie, va au-delà des prémisses.
Gringore est Normand soit, mais est-il Caennais ? Le doute est permis, car rien
n’autorise à conclure à une origine certaine.
Aujourd’hui, après l’examen d’un savant érudit, M. Charles
Oulmont, la question est tranchée, et il nous paraît qu’il faut décider que
Pierre Gringore est originaire non pas de Caen, mais des environs, et pour
préciser de Thury-Harcourt 1.
M. Charles
Oulmont a consulté les sources. C’est en l’occurrence de Chartrier de Harcourt
qui se trouve aux Archives du Calvados, et il a démontré, d’abord, que les
ancêtres de Gringore étaient dès longtemps établis à Thury, et que le poète se
réclamait au début « des Folles Entreprises » de ses aïeux et aussi de leur
seigneur Pierre de Ferrières, baron de Thury et de Dangu.
Cette assertion méritait d’être contrôlée. Nous l’avons fait,
et, avec beaucoup moins de mérite que le savant docteur ès-lettres, puisque la
voie était tracée, nous sommes arrivés aux mêmes conclusions que lui.
Il est certain, comme le dit M. Oulmont, qu’à partir de 1411
on trouve trace à Thury-Harcourt de la famille Gringore. Guillaume Thomas,
Robert Gringore, passent tour à tour des contrats de vente, de constitution de
rente, des baux pour des maisons sises rue aux Bières (la rue est toujours
existante et porte le même nom) et aboutant aux halles. Les
signataires aux contrats, outre les Gringore, se nomment Jean Martin, Jean
Maiseret, Jean Nicolle et Denis Regnault, tous noms du terroir et encore en
usage chez nous.
Il est d’autre part rigoureusement exact que ces Gringore
étaient des bourgeois de Thury, aisés et fort bien
en cour auprès de la famille seigneuriale.
L’un, c’est Robert Gringore, est auditeur et chargé d’examiner
les compte-rendus par Guillaume de la Vallière, prêtre et receveur de la seigneurie de
Thury. Il devient lieutenant et sénéchal, et, à ces titres, voyage un peu
partout.
L’autre, Guillaume Gringore, plaidait aux assises de Falaise
les affaires du baron de Thury.
L’illustre poète du XVe siècle, l’ami si précieux de Louis
XII, qui est l’un des trois plus grands poètes du Moyen-Age, avec Villon et
Chartier, d’ailleurs eux aussi Normands, est-il de la famille des Gringore, de
Thruy-Harcourt ??
Incontestablement, car c’est lui qui le déclare. Il suffit de
lire la dédicace des « Folles Entreprises » pour être édifié sur ce point.
Voici les vers caractéristiques :
Quand mon esprit fut lassé de
penser
A qui devais ce traité adresser,
Lui fut avis que le devais bailler
A un très noble et puissant chevalier,
Par quoi tournai de façon et manières
Vers le sieur Pierre de Ferrières,
Puissant baron de Thury sans argu,
Et regentant la seignerie Dangu
Me retirer, lui présentant ce livre.
Si on demande pourquoi c’est que lui
livre,
Répondre puis que mes prédécesseurs
De sa maison ont été serviteurs,
Lesquels je veux ensuivir si je puis
Car son sujet et son serviteur suis.
Il semble que les vers ci-dessus laissent fort peu
de place à la discussion.
Gringore avoue lui-même, sans ambages, que ses prédécesseurs
ont été au service des Thury, puis, il ajoute, que lui-même est le serviteur et
le sujet du baron de Ferrières ; ce sont là des termes formels, absolument
clairs et qui impliquent entre nos seigneurs et le poète un lien fort étroit de
dépendance et de vassalité.
D’ailleurs, lorsqu’on part de ce point, la vie de Pierre
Gringore et son oeuvre s’éclairent d’un jour tout nouveau. Il n’est plus
surprenant qu’il ait été protégé des d’Estouteville qui étaient alliés des
Thury, des d’Harcourt et même déjà des La Rochefoucauld. Laroque,
historien de la maison d’Harcourt, nous confirme tout cela (Tome Ier, pages
571, 572 et 573). Nous y lisons notamment que Colard d’Estouteville
fonde, le 6 juin 1489, un obit pour le repos de l’âme de sa femme, demoiselle
de La Rochefoucauld
et donne aux Carmes de Caen un manoir, sis rue Guilbert. M. d’Estouteville, épouse Marie d’Harcourt, dame
de la Ferté-Imbaud,
soeur aînée de Marguerite d’Harcourt, femme de Jean, baron de Ferrières et de
Thury, etc.
Par les Thury, Gringore entrait de plain pied chez les
d’Harcourt, les d’Estouteville, les La Rochefoucauld.
Il entrait aussi chez le Roi. Les d’Harcourt avaient en effet
des alliances de sang royal par une Marguerite d’Harcourt, descendante du roi Saint-Louis. Une fois à
Paris, auprès de Louis XII, Gringore se trouve en plein dans son élément ;
bazochien de père en fils, du sommet de la toque au pan de la robe, il
fréquente au Palais, y connaît les « Enfants Sans-Souci », tous plus ou moins
élèves de procureurs et de tabellions, il joue avec eux des Soties et des
Mystères, et son génie fait le reste.
Il est curieux de noter qu’il n’oublie point ses anciens
bienfaiteurs ; il est piquant de constater que le seul Mystère qu’il ait
composé est précisément « le Mystère de M. Saint-Louis » : qu’il a dû faire
autant pour Marguerite d’Harcourt que pour les membres de la Confrérie qui porte le
nom de ce Saint.
Comment maintenant est-il allé en Lorraine ? Comment a-t-il fini par y trouver
une large prébende, par s’y fixer, par y mourir ? De la façon la plus
naturelle. Le duc Antoine de Lorraine avait épousé une d’Harcourt, baronne de
Tancarville ; cette nouvelle duchesse, qui prisait fort le théâtre, a sans
doute tenu à avoir auprès d’elle un poète du pays natal. C’était plus qu’un bouquet de notre pays
qu’elle s’offrait, c’était toutes les fleurs de l’esprit normand qu’elle
transplantait sur le sol lorrain 2.
De sorte, que non seulement Gringore est certainement
originaire de Thury-Harcourt, mais il n’a jamais oublié son lieu d’origine ; il
y est resté attaché jusqu’à la fin ; s’il a quitté Thury, c’est sous la
bannière des d’Harcourt déjà glorieuse en ce temps ; idéalement il n’est jamais
sorti de chez nous.
Veut-on qu’accidentellement Gringore soit né à Caen, pendant
un séjour momentané de sa famille dans cette cité. Rien n’est moins
prouvé, mais concédons-le. Il n’en serait pas moins vrai que Gringore a ses
racines profondes à Thury ; que dès longtemps sa famille y était établie ;
qu’il y a, comme dirait Barrès : « Sa Terre et ses Morts », et qu’il est une
fleur éclose à l’abri de nos pommiers.
Au reste, il suffit de lire attentivement l’oeuvre de notre
Gringore pour s’apercevoir qu’elle est comme imprégnée de l’esprit normand et
même de cet esprit spécial au pays d’Hiémois, où il prit origine.
L’esprit
normand d’abord ; un fait digne de remarque, c’est que nos poètes normands ont
tous, ou presque, été d’excellents, de fins, de profonds moralistes. Il est
rare que chez nous on écrive pour le plaisir d’écrire : l’art pour l’art n’est
point Normand. Mistral, contant l’histoire d’un troubadour, écrit : « Il vint,
chanta et plut, cela lui suffit ». Cela n’est pas suffisant chez nous : le
Normand, poète ou non, poursuit un but positif et utile ; il est pour les
réalisations ; par essence notre race est conquérante : le poète ou l’orateur
de chez nous, par la parole ou le chant, enseignent : enseigner est une façon
de conquérir. Aucun des nôtres n’y a manqué. Taillefer ne se contente
pas de chanter la Geste
de Roland ; il la met en action, Basselin chante le vin, mais il le déguste
avec grâce ; il chante la guerre de l’indépendance, mais il la fait et, selon
toute probabilité meurt au champ d’honneur. Alain Chartier est un professeur d’énergie patriotique. Malherbe est un
admirable maître de bon goût, de décence et sobriété. Corneille formule des
maximes : ses tragédies sont, sinon des plaidoyers, tout au moins des leçons
d’honneur, de dignité, d’héroïsme guerrier ou religieux. Nous n’avons point
dérogé, et notre cher Harel se mépriserait sûrement s’il pouvait un instant
penser que l’Herbager ou les Voix de la Glèbe sont uniquement de beaux morceaux de style,
et s’il n’avait point conscience de jouer un utile rôle moral et social.
Gringore n’échappe point à la règle ; il moralise, il ne fait
même que cela, il a pris pour devise : « Raison partout, partout raison. »,
Seulement, il le fait d’une façon particulière ; son arme, c’est le rire ; il
n’a point été bercé comme d’Aurevilly ou Beuve par le rythme grave des flots ;
il n’a point, comme Orderic Vital ou Harel, entendu les voix profondes et
mystiques de la Forêt
; il est de Thury-Harcourt. Ce que ses yeux ont d’abord contemplé ce sont nos
côteaux, gracieux sans doute, mais légèrement moqueurs, et qui, dans le
brouillard, ont quelque chose de l’hilarité traditionnelle des bossus ; il a
les oreilles pleines du rythme fort joli, mais aigre doux, de l’Orne natale, et
si je ne me trompe, il a tout à fait l’âme narquoise, quoi qu’au fond
indulgente et sérieuse, des gens de chez nous ; lorsque, récemment, j’ai relu
ses Farces et ses Soties, j’ai éprouvé comme une impression de souvenir : je me
suis demandé où j’avais pu dans le passé entendre de pareilles facéties ; et
plus je vais, plus je me figure que c’est à Thury-Harcourt même, à deux pas de
la maison du poète, à l’heure appétissante des tripes dominicales. Car, pour
bien comprendre Gringore, il faut être du cru, savoir rire même largement, mais
s’arrêter à temps pour retirer de la joie éprouvée une utile leçon.
La « Complainte du Trop-Tard Marié » est un
chef-d’oeuvre de ce comique sui generis. Elle n’est point amère
comme du Molière qui raffolait du vin aigre des tripots parisiens ; elle n’a
point la mousse légère d’un conte de Lafontaine, ce Champenois ; elle est
franche, droite en goût, à pleine bouche, avec tout au fond un petit goût de
pépin que laisse seul le cidre de nos coteaux.
En voici
seulement quelques strophes :
Je suis le trop tard marié ;
Marié suis, loué soit Dieu !
………………………………..
Si j’eusse su,
l’honneur, le bien
Qu’alors voi qu’est le mariage
Plus tôt me fusse mis au lien,
Plus tôt eusse enfants et lignage.
…………………………………
Toutefois, quand bien je
m’avise,
Si je me fusse trop hâté,
J’eusse failli cette entreprise,
Car une autre eût ma femme été,
Qui m’eût lancé et tempesté,
Ou fait pis….
………………………………….
Quelle gloire avoir
beaux enfants
Légitimes, courtois et sages !
J’en ai trois qui n’ont pas cinq ans,
La Dieu merci, mais les passages,
Les déduits et les langages
Qu’ils ont, me font vivre joyeux.
Enfants sont passe-temps aux vieux.
……………………………………
Mais il faut lire le morceau tout entier ; il y a là un
mélange de comique, de bonhomie et de bons sens qui est délicieux ; puis, au
fond, tout cela, quoique assez gaillard, est impeccable au point de vue moral.
Je voudrais bien citer aussi le très joli dialogue de la Sotie où la Commune de Paris entre en
scène, et à ceux qui lui demandent pourquoi elle se plaint, elle répond
simplement : « Faute d’argent, c’est douleur sans pareille ». Mais tout cela
serait trop long et il faut conclure. Somme toute, lorsqu’on sait la
lire, toute l’oeuvre de Gringore porte bien le cachet de chez nous. Il raille,
violemment même, mais il ne met point le comique là où il n’est pas, il sait
qui et comment il doit attaquer ; il n’épargna point Jules II, mais le Dante
non plus ne l’eut pas en odeur de sainteté, et, du reste, il convient de
rappeler que Jules II était l’ennemi mortel de Louis XII, c’est-à-dire de la France, et que le sang de
Gaston de Foix, ce jeune héros, venait de couler à Raveune ; par contre
Gringore proteste toujours de son respect pour l’Eglise.
L’Eglise point ne se fourvoie,
Jamais, jamais, ne se
dévoie,
Elle est vertueuse de
soi.
Ceci est un trait de sagesse et de finesse hiémoise ; Molière
ne l’eût point trouvé lui qui a bâti son « Tarfuffe », de telle sorte qu’on ne
sait où porte sa satire, et que de grands esprits, comme Bourdaloue et
Veuillot, ont pu s’y tromper.
Ce n’est
point seulement par la tournure d’esprit que Gringore est de chez nous. Ses
phrases et ses mots sont bien du cru. Chez lui la diphtongue oi se
prononce ai ; il dira mai pour moi.
C’est ainsi que la forme oin, équivaut pour lui
à ain. On dit
encore chez nous du fain pour du foin, de l’avaine
pour de l’avoine. C’est ainsi encore qu’il emploie la
forme u pour la forme i au passé.
Comme fait Dieu, il n’eût point sentu.
Il dit ennuit pour aujourd’hui ; c’est ainsi qu’on
parle dans le Cinglais ; vers Caen on dira plus volontiers annieu.
Il faudrait lire en entier la thèse très documentée de M.
Oulmont, à laquelle, au dire de l’auteur, ont contribué les savants archivistes
du Calvados et notre éminent et regretté ami, M. E. Travers, pour se convaincre
de la vérité de ce que nous avançons.
Pour nous, tous les doutes sont levés. Gringore est originaire
de Thury-Harcourt. Ce n’est point une petite gloire pour notre pays. Outre que
Gringore fut un des grands poètes du Moyen-Age, ce fut un homme sage, honnête,
éminemment utile à la patrie ; la préoccupation de la grandeur française l’a
toujours hanté. Il est de lui ce vers sublime :
Dieu laboure pour
les Français.
Or, lui contribua au « labour » de Dieu : sa plume narquoise,
sarcastique et tout ensemble héroïque, combattit d’autre façon, mais non moins
efficace que l’épée des Gaston de Foix, des Bayard. Soutenu par son
intarissable humour, Louis XII eut quelque temps de beaux succès en Italie et
ses succès préparaient le grand mouvement de la Renaissance.
Gringore a donc, tout à la fois, noblement mérité des lettres,
des beaux-arts et de l’âme française.
La ville de Thury était déjà belle au XVe siècle, elle
possédait, selon le Chartrier, de nombreuses rues : la rue du Vau d’Orne, la
venelle Clauvette, la rue aux Bières, la rue du Château. Elle avait
trois moulins, l’un à draps, l’autre à blés, le troisième à tan. Au XVIIIe
siècle, elle fut la résidence des gouverneurs de Normandie, et le dernier
gouverneur, Henri d’Harcourt, le fondateur de Cherbourg et l’émule des de
Tourny, des Richelieu et des Blossac, y reçut Louis XVI.
Dieu merci, elle n’a point déchu : il nous semble qu’elle
mériterait, elle aussi, en accordant le moindre souvenir au grand poète qui
l’illustre encore après cinq siècles. Nous répondra-t-elle comme la Commune de Paris : « Faute
d’argent, c’est douleur sans pareille. » Nous lui dirons : N’ayez cure, prenez
le bonnet de docteur de Gringore, large et profond, il servira fort bien
d’aumônière ; les parisis et les livres tournois y pleuvront à l’envi, et vous
n’en saurez plus que faire. Mais
n’oubliez pas d’honorer vos grands morts : car ils sont la gloire d’une cité. Surtout
lorsque, comme Gringore, ils manifestent, en leurs écrits, l’âme même de la Patrie.
|