|
Texte
*A. Ph. COUTANCE*.
Tout au bord du Cinglais, se cache une jolie bourgade. Massive
comme un beffroi, sa tour romane domine une large
plaine, si plantureuse qu’au temps d’août, les blés coupés la jonchent à perte
de vue de leurs milliers de gerbes, semblables à des morts innombrables, au
soir d’une bataille. De rares futaies mêlent leurs tons verts aux ors des
moissons et aux tons gris des chaumières. C’est un lieu calme, de rafraîchissement, de lumière et de paix.
Les quelque deux cents habitants qui végètent là, sont de moeurs douces,
presque patriarcales ; on s’imagine que nulle passion
ne saurait les troubler et que leur vie s’écoule tranquille comme les limpides
eaux de l’Orne et de la Laize.
Et pourtant, c’est en cet endroit délicieux,
d’où ne monte nulle clameur, hormis le chant matinal des alouettes, que se
passa, voici tantôt cinquante ans, la tragique et véridique histoire que je
dois maintenant raconter.
Le père Rougier était un paysan de la vieille roche, dur à la
peine, âpre au gain. Ancien petit valet, il s’était
fait lui-même. Des plaisants diraient qu’il eût pu se
faire un peu moins laid, cagneux et raboteux, mais à coup sûr, il n’eût pu se
faire plus économe, plus résistant à la besogne, et tout ensemble plus intègre.
Lambeau par lambeau, il avait acquis une trentaine
d’acres, ce qui, chez nous, est presque une fortune ; il avait une vingtaine de
bêtes à cornes ; quatre chevaux, Pilote, Rouan, Robert et Souris ; il avait
aussi des écus ! - mais à moins que le cidre ne l’eût surpris, il ne s’en
vantait à personne. Il ne voyageait point, si ce n’est
pour se rendre chaque vendredi au marché de Caen, où d’ailleurs il séjournait à
peine ; mais ayant vendu chèrement son blé et son panier de beurre, il revenait
sans désemparer au trot de sa jument noire. Il se fut bien
gardé d’imiter les gros fermiers de la plaine, enrichis par les colzas, qui
faisaient à la Bourse
de célèbres parties de dominos. Rougier était l’exactitude, l’économie, et, il faut le dire, la justice même : admirable
type du paysan normand, véritable force et gloire de notre contrée.
Il avait deux fils, Pierre et Jean, qu’il n’aimait pas
également, parce que ni leurs caractères, ni leurs fortunes ne se
ressemblaient.
Pierre était ce qu’on appelle chez nous, avec une nuance
d’admiration, de crainte et de mépris un « Finarré ». Il sut
tirer son épingle du jeu, il séduisit une riche fermière et l’épousa. Il devint opulent, dur et un peu
sottement orgueilleux. Sa large figure au teint chaud, s’encadrait de favoris
roux coupés très court ; grand, gros, large d’épaules, il tenait le « haut-bout
de la table » ; les vendredis, à l’Image Saint-Sauveur, réglait l’addition,
tutoyait tout le monde, se croyait beaucoup, et se faisait appeler
« Monsieur Pierre ».
Au reste, fainéant, il avait
de la chance d’être riche.
Affligé d’une femme malade, accablé d’enfants, fermier d’une
terre médiocre, Jean ne réussissait pas, payait mal ses termes, traînait sa vie
comme un âne sa bricolle. Mais c’était un rude travailleur et
un coeur simple. Il aimait son frère, qui ne le
payait pas de retour.
Le père Rougier pensait à tout cela, souvent, en ruminant au
fond de sa carriole. Il se sentait sur son déclin et qu’il lui faudrait bientôt
rejoindre dans « le clos au curé » - c’est ainsi qu’il appelait
le cimetière - sa pauvre défunte et ses vieux. Il n’était pas tranquille et
songeait au partage de son bien, lorsqu’il ne serait
plus ; grave préoccupation que celle-là, dans notre pays. Il résolut de faire une sorte de testament ; il prit conseil, non d’un notaire, le notaire,
trop « moussieu » l’intimidait, mais d’un homme d’affaires, demi-paysan, qu’on
voyait dans toutes les expertises, ergotant en patois sur la tonte des haies,
le curage des fossés, les plantations de « devises », la réfection des
couvertures, au reste bien en chair, haut en gueule, touchant de bons
pots-de-vin et ferme à table comme est tout homme de bien.
Le fermier lui
exposa qu’il désirait, comme on dit, « faire ses affaires ». Son fils, Pierre, riche par
ailleurs, n’avait pas besoin de grand-chose. Quant à Jean, il misérait : en lui donnant un « brin et plus », le père Rougier
espérait rétablir la justice. L’expert ne s’y opposa
pas, au contraire. « J’allons arrangi c’t’affaire
dit-il, et, en effet, il fit prendre une plume au testateur, qui, suant à
grosses gouttes, ahennant plus qu’à la charrue, trace de sa forte patte les
mots sacramentels : « Je soussigné Rougier Ulysse, sain de corps et d’esprit,
donne et lègue… » Suivait une longue phrase, un peu confuse, mais dans laquelle
le bonhomme avantageait nettement son second fils, lui donnant notamment, la
delle Dudouyt, le clos Rageot, ses deux meilleures terres, le champ Cornu, plus
deux mille francs en argent, plus trois chevaux sur quatre, etc., etc….
Le tout fait
et signé de ma main, le 12 juin 1862,… en présence de Me Lenoir, expert, homme
de loi. »
La rédaction de ce testament, pourtant fort simple, dura plus
de trois heures. Quand il eut apposé son « signé » le père Rougier déclara : « Mes affaires sont faites, à cette heure, il ne me
reste plus qu’à mourir. » Et il fit comme il avait
dit, dans le courant de juillet, au temps des foins, avec la plus parfaite
tranquillité d’esprit, car il n’était pas autrement contristé, d’aller se
reposer à l’ombre d’une croix dans la vieille terre normande qu’il avait tant
aimée.
Lorsque Lenoir annonça à Pierre
Rougier que le père, avant de mourir, avait « fait ses affaires », il n’y fit pas d’abord attention. Mais lorsqu’il lut la teneur du testament, il entra dans une violente
colère : on ne put tirer de lui que ces mots : « Le père m’a fait tort. Le père
m’a fait tort, çà ne se passera pas « comme cha. »
En effet, chez nous, ça ne se passe
jamais « comme cha ». Jean se vit menacé d’un procès.
Il tenta la transaction, mais il se heurta à un mur
d’airain. « Non, non, je ne te connais pas. Va-t-en d’cheux mé ; le père et té vous m’avez fait tort, no
plaidera, les tribunaux n’sont pas faits pour les « quiens ».
L’on plaida
en effet, et ce fut un procès mémorable. La bourgade et
les environs s’y intéressaient. Chose remarquable, tous, ou
presque tous, avaient pris le parti de Pierre. «
C’est vrai, il a raison, le père lui a fait tort. » C’était le cri à peu près unanime, tant, même en notre terre de
sapience, la chimère de l’égalité successorale est tenace. Jean commença à recevoir des lettres anonymes,
des menaces, mais il tint bon. Pierre cependant était devenu puissant. Ses libéralités l’avaient
conduit au conseil municipal ; servile envers le
pouvoir, il obtint la place de maire et n’en eut que plus de morgue. Il espéra que rien ne lui résisterait, pas même la justice. Il portait chez ses conseils les
meilleurs poulets de sa basse-cour ; il en gardait en
mue pour l’huissier-audiencier auquel, tout en trinquant, il avait recommandé
son affaire. Aussi, procéda-t-on avec zèle. On vit
rarement autant d’incidents, d’enquêtes et de
contre-enquêtes, de dits et de contredits, d’expertises en écriture et de
contre-expertises. On revint trois fois ou quatre fois devant
les mêmes juges. « L’affaire n’est peut-être pas très
bonne », dit avec probité, l’avocat de Pierre. - « Pas bonne mon affaire, quand le père m’a fait tort, quand Jean a plus
que mé - rugit le client avec un regard mauvais. - Et moi je vous dis que je
gagnerai mon procès, que je ferai saisir et vendre mon
frère, que je le mangerai… il se pendra s’il veut, ce n’est pas mé qui couperai
la corde. » En disant ces mots atroces, Pierre était si furieux qu’il en bégayait de
rage. Devant cette obstination de normand
chicanier, l’avocat eut une moue de tristesse et convint qu’il ferait son
devoir jusqu’au bout. L’affaire Rougier Ce Rougier vint donc
en appel. Les deux frères ennemis étaient de chaque côté de la barre,
comme deux lutteurs en champ-clos, ou comme seront Caïn et
Abel au dernier jugement. Jean, que toute cette affaire avait ruiné, qui
avait été obligé d’emprunter pour payer le centième denier, paraissait fort
triste, il baissait la tête et ne faisait pas le «
monceau gros ». Pierre, au rebours, la tête droite, l’oeil impérieux, cambré
derrière ses conseils, emplissait sa « blaude ». Durant la plaidoirie de son
avocat, il clignait des paupières, ouvrait la bouche, dodelinait de la tête
comme un « gva au piquet », quand revenaient les noms illustres de Troplong et
de Demolombe que le maître citait tour à tour. Il haussa les épaules, eut des
sourires de dédain, des gestes de protestation, des grimaces de mépris, quand
l’adversaire répondit. La Cour,
que cette éternelle affaire assommait depuis des années, rendit son arrêt sur
le siège : Jean écoutait l’air absent ! Pierre écoutait anxieux. Le président mit son pince-nez et commença la lecture des attendus, mais comme il parlait
vite et un peu bas, Pierre
ne comprit pas un mot. Il fallut que son avoué, se penchant vers lui,
lui dit à l’oreille : « Nous avons perdu ». Alors il se dressa, d’un bond s’avança frémissant vers son frère.
Le pied de frêne levé, son avoué et son avocat
l’encadrant, lui tenaient les bras : « Ah voleur ! cria-t-il, tu me
paieras cha, tu me paieras cha, je te ferai tant de misères, que tu te pendras,
vrai, tu te pendras », et ne pouvant atteindre son frère, il donna violemment
du bâton sur la tablette de la barre, et lui fit cette encoche où les jeunes
stagiaires, dans la fougue de l’improvisation, déchirent encore leurs manches.
Jamais Pierre
Rougier ne menaçait en vain. Il savait préparer lentement sa vengeance
et s’épuiser jusqu’à ce que la blessure faite à son
orgueil fut fermée. Ici la blessure était si profonde que la vengeance serait
sans merci.
C’est à quoi Jean, tout défait,
pensait, en suivant la route de Lorguichon pour rentrer chez lui. Son procès
gagné ne lui causait nulle joie. Tandis que,
péniblement, trottinait sa maigre bête, il voyait devant lui se dresser les
embûches comme des ombres fantastiques, il présageait son douloureux martyre. Il n’attendait de pitié de personne. La population entière
suivait Pierre dans sa haine, comme une meute rallie à la voix claironnante du
limier. Jean ne se trompait pas ! Dès le lendemain son
calvaire commença. Personne ne le saluait plus, ni
lui, ni les siens. Sa femme entrait-elle chez le boulanger, on faisait mine de ne pas la voir, on ne lui répondait pas ! de même chez
l’épicier, de même chez le boucher, de même partout. Quand vint la moisson, nul
dans la contrée ne voulut aider Jean ; il dut, faute
de trouver du monde, laisser perdre les deux tiers de son blé. Un matin, entrant dans le clos
Rageot, il vit que toutes les bêtes saignaient sous le ventre
; livide, il approcha et reconnut que toutes les vaches avaient un «
trayon » coupé. Dans le champ Cornu, deux grands boeufs gisaient à terre, la
langue pendante, le ventre ballonné, raides ; on avait
empoisonné l’herbe. A quelques jours de là, tandis qu’il visitait sa pépinière, il remarqua, les yeux pleins de larmes, qu’une
main criminelle avait, à l’aide d’un fauchard, scié les têtes des pommiers. Alors
il s’assit tristement, la tête dans ses mains, il sanglota ;
il sentait la ruine lui mettre sur le dos sa chape de plomb.
Il porta plainte et le parquet ouvrit une enquête, mais, grâce
à la mauvaise volonté du maire, grâce à des négligences, la poursuite n’aboutit
point. Alors Jean eut recours aux sorciers. Il attela
la carriole et fut chercher à May-sur-Orne un vieux béquillard dont la
réputation était établie à plus de dix lieues à la ronde. Il jetait des sorts et les conjurait, en payant,
s’entend. Jean lui conta sa triste histoire. Le
boiteux la connaissait et répugnait à s’en mêler, vu
la puissance de Pierre Rougier, monsieur le maire. Pourtant, il se mit à
genoux, la tête tournée vers la muraille, se signa de
la main gauche, marmotta, je ne sais quoi, se recueillit longuement, puis
sentant venir le dieu, il déclara à Jean, dans une sorte de délire sacré, qu’il
lui fallait brûler vif un veau dans son four. Il en jetterait les cendres au vent ; par où le hasard porterait la plus grosse part de
cendre, par là serait la maison du coupable. Le fermier haussa tout d’abord les
épaules, traite le vieux de fou et sortit en faisant
claquer la porte.
Mais un beau jour, rendu stupide par ses malheurs, il
essaya du remède. Ce fut une horrible incantation ; le
pauvre veau, introduit de force dans la flamme, se débattait comme un diable,
beuglait affreusement en roulant des yeux lamentables. On accourut, on
s’indigna, on convint de faire, le soir même, un
charivari au « bruleux de viaux ». Dès que vint la chute du jour, hommes,
femmes et enfants, firent le cercle autour de la ferme ; les uns frappaient sur
des timbales et des casseroles, d’autres sonnaient de la trompe, certains même
tirèrent des coups de feu. Caché derrière un rideau, dans la chambre de
sa femme qui se mourait de langueur, Jean regardait cette foule ivre de colère,
qui lui jetait des injures ; au milieu, il aperçut son
frère, épanoui, et qui savourait sa vengeance. Alors le malheureux ouvrit la fenêtre, sa face pâle surgit de l’ombre. « Pierre,
cria-t-il, écoute-mé, es-tu pas vengi maintenant - t’as tué ma pauvre femme -
mes éfants seront par les chemins -, Es-tu content ?
Tiens je te demande pardon ; mais laisse-mé, je t’en
prie, laisse-mé. » - Ah te voilà, bruleux d’viaux, tu
voudrais que je te pardonne. Jamais. Tu m’as fait tort et le
père itou. Je te ruinerai ; je te mangerai, tu
te pendras, si tu veux, et ce n’est pas moi qui couperai la corde. »
La foule approuva de ses clameurs.
Alors le fermier perdit la tête ; il décrocha un vieux
fusil et fit le geste d’épauler à travers la fenêtre. Tout juste les gendarmes
arrivaient, attirés par le « tapage nocturne ». Leur faire
croire à une agression de Jean fut l’affaire d’un instant. Ayant écrit
leur procès-verbal sous la dictée du maire, ils
emmenèrent son lamentable frère. Décrirai-je son désespoir quand il se vit
confondu avec les voleurs et les assassins ; il était affolé et songeait au
déshonneur qui en rejaillerait sur les siens ; sa femme en mourrait et ses
petits, trop jeunes pour gagner leur vie, seraient jetés à-mont les chemins
comme les enfants de vagabonds et des « Chineux ». Alors, pour la première
fois, cet homme si doux sentit monter en lui la haine ;
les idées rouges de meurtre et d’incendie le harcelaient ; en vain, il les
repoussait, elles revenaient obstinées semblables aux odieux de nuit qui
hantent sans cesse les mêmes trous.
L’affaire instruite, on n’y découvrit
point de tentative de meurtre, et Jean fut relâché. Mais
durant le mois passé sous les verrous, sa femme était
morte, et, sans pitié, ses créanciers l’avaient saisi. Dès qu’il revint
au village sa « vendue » était affichée partout…
Ceux qui ont lu les belles oeuvres de
Louis Beuve ont quelque idée de ce qu’est la torture du fermier que l’on vend
au coin de sa porte. Jean, sinistre, regardait se vider, brin à brin, sa
maison. Cramoisi et fort en gueule, l’huissier, monté sur une table
branlante, un bâton de « coudre » à la main, criait - « A combien un gril à
galette ? A combien le tourne-broche ? A combien une
superbe soupière ? A vingt sous
pour commencer. Suivons… » Sur chaque objet la foule faisait
des réflexions, s’esclaffait, s’amusait follement. Ce furent des lazzis
sans fin, lorsque le lit de la pauvre défunte fut acheté par de jeunes accordés
qui voulaient monter leur ménage. Ce fut pire encore
lorsque le mobilier mort vendu, on passa au mobilier vif. - «
A combien un bon veau, nourri au lait doux. » - « Ah !
ah ! il n’est pas brûlé, c’ti
là ! » La foule partit d’un fou rire, cependant que des larmes de honte et de colère brûlaient les yeux de Jean.
Tandis que la nuit tombait, et que la
lune froide et glabre se levait lentement dans le ciel de novembre, il partit à
la dérobée, vêtu comme un pauvre, la casquette sur les yeux, traînant par la
main ses pauvres petits enfants tout dépenaillés.
… Depuis longtemps
déjà on ne l’avait point revu. Sa maison, que personne ne voulait acheter, comme si la malédiction eût passé sur
elle, tombait en ruines, le toit de chaume à demi-effondré. On savait vaguement qu’il s’était fait bûcheron
et vivait dans la forêt de Cinglais. Quant aux petits,
malpropres et haillonneux, ils « trachaient leur vie
». On racontait qu’un jour Pierre,
qui revenait d’acheter une coupe de bois, s’était trouvé dans un étroit
sentier, face à face avec son frère, la hache à l’épaule. Il
avait eu les « sangs tournés », s’était prudemment écarté, tandis que l’autre
le frôlait farouche, le regard atroce. Mais au fond c’était là peut-être une légende,
Or, un matin des Rameaux, la procession sortait de l’église.
En tête venait la Croix
ornée d’une branche de buis ; au centre les chantres,
se dandinant dans leurs surplis blanchis de frais, jetaient, aux échos, en les
estropiant un peu, les admirables syllabes latines :
« Crux fidelis, inter omnes
Arbor, una nobilis ! »
Le prêtre, jeune encore, ployant sous sa chape
violette, marchait encadré des hommes et des femmes qui portaient d’énormes
branches de buis. On allait adorer la croix du cimetière, puis, après, déposer
quelques rameaux sur les tombes ; admirable coutume, douce manifestation du
culte des Morts, sublime affirmation de l’immortalité des âmes qui ne
s’éteignent pas plus dans le noir de la fosse que le buis ne meurt aux souffles
de l’hiver. Or, tandis que la procession franchissait les grilles, on vit
s’approcher, furtif, courbé, la barbe et les cheveux
longs, presqu’en loques, un homme qui tenait à la main une petite croix de
buis. C’était Jean, vieilli de dix ans. On le reconnut, on s’écarta de lui, comme d’un maudit. Sans
respect pour la sainteté du lieu, la foule murmura ;
n’eût été le geste apaisant du prêtre, on eût fait à l’homme un mauvais parti. Mais
lui, sans se troubler, alla droit à la tombe de sa femme,
y planta la petite croix, s’agenouilla un instant et disparut.
Il revient le soir, tandis que le soleil, se couchant derrière
la forêt, semblait couvrir de vagues de feu la cime incertaine des futaies. Il
revint hanté, par une crainte horrible. Il franchit à nouveau, les jambes
brisées, la grille du cimetière qu’il escalada comme
un voleur, puis hagard, il s’approcha de la tombe. Arrachée, déchirée, piétinée, la croix de buis
gisait en morceaux - « Ah je m’en doutais ! ah les infâmes ! - Vous ne respectez seulement pas la mort, canailles ! » La rage lui mangeait le coeur, les idées
vengeresses qui l’avaient jadis obsédé revenaient impérieuses
: « Oh ! oh ! les
canailles ». Qui avait fait cela ? Personne et
tous. Il n’avait là au-dessous que des ennemis. « Je
ne tracherai pas ; je me paierai sur tous. » Il voyait
à ses pieds le cimetière dominant le village, les
toits de chaume se reliant les uns aux autres, comme des gueux qui se
soutiennent. Une allumette eût tout embrasé. Alors
lui, le proscrit, il menaça dans le soir. Son bras maigre et
nerveux s’étendait terrifiant vers ceux qui demeuraient là. « Ah ! vos m’avez poussé à bout ; vos
avez voulu me faire pendre - Eh bien, oui, j’en ai assez ; m’entendous, j’en ai
assez - j’vas mouri, oui ; mais avant j’vas vos grilli, oui, vos grilli, tous
comme des cochons ! »
Et c’était quelque chose d’atroce et de grand que ce vagabond,
courbé de douleur et de rage, les yeux fous, la barbe secouée de fureur, jetant
sa malédiction à toute une population impitoyable.
Brusquement, il
descendit, fit sauter d’un coup d’épaule la
porte vermoulue de sa masure délabrée où seuls
hantaient les hiboux. Elle était au bout du village, et
le feu y prenant, roulerait de maison en maison, jusqu’à ce que tout fût
consumé. Bien que la colère l’enivrât, Jean gardait une sorte d’horrible sang-froid. Il avisa sur
la cheminée quelques allumettes, puis par terre des baguettes de colza qui
traînaient là, éparses. Une vieille corde s’y trouvait
aussi oubliée par la rapacité des créanciers. Très calme il alluma
le feu, applaudit à la flamme des baguettes de colza qui commençait à monter,
puis fixa la corde à l’aide d’un clou et se pendit au-dessus du brasier.
Pourrie, la corde céda et le malheureux tomba dans les
flammes. Lorsque la foule
accourut à ses cris, il avait le délire et d’horribles paroles lui sortaient
des lèvres : « Ah ! tant
mieux, le village brûle ; ils grilleront tous, tous comme des cochons. »
Cependant qu’il agonisait, le curé se pencha sur lui. Il essaya de le rappeler à la douceur : « Récitez le Pater,
Pardonnez-nous nos offenses, comme nous pardonnons. » Mais Jean, sans voix, le
visage impassible, semblait sans pensée, rigide. Il expira ; on ne sut jamais s’il avait pardonné.
|