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Texte
A M. l’Abbé D…
Ceux qui cherchent les vestiges du passé, et se complaisent
aux ruines, étant en cela de la lignée de Chateaubriand, trouvent dans notre
Cinglais un merveilleux champ d’études. C’est un peu comme à Florence, où l’on ne peut faire un pas sans
rencontrer des chefs-d’œuvre. Ici fourmillent les églises romanes ou gothiques,
taillées, comme disait Wace : « dans le quarrel et le granit », les masures,
les antiques manoirs et aussi les très anciennes Abbayes. A vrai dire,
ces dernières ne sont plus que des ombres ! Leurs augustes restes, profanés et
dédaignés des archéologues modernes, s’effritent à tel point que bientôt pèsera
sur eux la mélancolique parole latine : « Etiam periere ruinæ ». C’est l’effet
de la Révolution qui sabote l’art, comme la Sociale sabotera l’industrie. On transforma en pressoir la salle
capitulaire du Plessis-Grimoult, où sont de si belles colonettes composites !
On remplit de foin les chapelles gothiques d’Ardenne, de Troarn, de Barbery. On
encaissa les chemins avec des pierres
trois fois saintes, sacrées par la religion, sacrées par l’art, sacrées par les
siècles. Oh ! le beau travail, d’autant plus beau, o ironie, qu’il fut
accompli, au nom des lumières, de la liberté et de la fraternité humaine. Jugez
un peu, comme on dit devers Marseille, s’il eût été accompli, au nom de la
bêtise, de la tyrannie et de la haine.
On fit bien
mieux que cela, vous le savez. Il ne suffisait point de saccager
l’abbaye et d’en exiler les hôtes, il convenait de les traîner sur la claie de l’histoire
et de les vêtir d’opprobres. C’est
ici le comble. Voilà des hommes qui avaient défriché des landes sauvages, créé
des foires illustres où les nations se donnaient rendez-vous. Avec des outils
primitifs, ils avaient construit des métairies, bâti des manoirs, érigé des
cathédrales ; courbés sur d’illisibles parchemins, ils avaient, au prix de
leurs veilles, conservé les lettres antiques, sacrées et profanes. Leur
œuvre impérissable était écrite par la plume sur le vélin, sur la pierre de
taille par le burin du sculpteur, enfin sur le sol même par la charrue ! C’étaient des agriculteurs, des
banquiers, des artistes, des saints ! On en fit des ignorants, des lâches,
voire même des goinfres et des paillards. Après cela, vous conviendrez qu’il en
faut désespérer de rien, et que l’homme de bien peut sans crainte confier sa
mémoire au jugement de la postérité et de l’impartiale histoire.
Il m’arrive parfois de songer à ces choses, lorsque j’erre,
par hasard, sur les ruines de l’abbaye de Barbery, jadis bâtie en lisière du
Cinglais, à tel point que ces ogives élégantes semblaient continuer la courbe
des arceaux de la forêt. J’y ai même, par un ancien du pays,
entendu raconter une jolie histoire que je brûle de vous dire.
Elle n’est point tragique, ni hagiographique, elle est même, un soupçon,
irrévérencieuse. Mais vous me la pardonnerez, parce que vous êtes libéral et
qu’elle vous amusera. Est-il rien en effet qui nous charme tant que l’équipée
comique d’un confrère, quelle que soit au reste la corporation à laquelle nous
nous targuions d’appartenir.
Il y avait donc, une fois, un excellent novice de Barbery,
jadis chanoine de Cambremer, qui, sur la fin de ses jours, pour faire
pénitence, disait-il, s’était retiré du monde, était passé du clergé séculier
dans le régulier et suivait, censément du moins, la règle de saint Benoît. «
Pourquoi, me direz-vous, surcharger votre phrase de formules dubitatives. En
usez-vous ainsi, en tant que normand, qui ne dit ni oui, ni non, ni vère ? » -
Patience j’ai mes raisons. C’est qu’en effet, Maître Patye, c’est le nom du
chanoine soi-disant pénitent, ne semblait nullement se confondre avec les hôtes
réguliers de l’abbaye.
D’abord, il portait le costume séculier, des bas noirs, une
soutanelle, une petite calotte, plantée sur le sommet de sa belle tête fine de
Normand ; puis, il se levait tard, pour conserver sa santé, et se couchait à
une heure fort avancée de la nuit. Aux repas, il ne s’en tenait point aux
légumes fades ; le prieur lui faisait parvenir une aile de poulet qu’il ne
dédaignait pas ; joignez à cela qu’il n’avait point l’horreur du bon vin, et
aimait de temps à autre faire raison aux « honnêtes gens » du voisinage qui le
priaient à dîner. Il s’asseyait volontiers devant la table rustique couverte
d’une nappe immaculée et sentant bon la lavande ; le cliquetis de la faïence de
Rouen qu’on sortait du buffet à quatre volets lui rappelait, en mieux, le
carillon des matines et il riait aux ondes dorées du cidre qui tombait des
pichets d’étain. N’allez pas croire qu’il succombait pour cela au péché de
gourmandise, mais il avait le palais comme l’esprit, délicat. Il aimait la
conversation des gens d’esprit ; et où peut-on mieux converser qu’à table. Ses hôtes d’ailleurs l’avaient en
vénération : c’étaient des gens sensés et fort à
leur aise, car il est stupide de croire que nos ancêtres étaient des serfs
vils. Leurs meubles si finement sculptés où se becquetent les colombes, où s’étale le bouquet de mariée, où
s’épand la corne d’abondance, leur vaisselle solide et artistique, leurs
dentelles si légères et si riches, protestent contre les mensonges des
barbouilleurs d’histoire. Les Normands d’autrefois n’étaient ni des gueux ni
des esclaves, encore qu’ils ne connussent ni l’alcool, ni les doctrines
démagogiques, incontestables bienfaits du temps présent.
Maître Patye se plaisait en leur compagnie et leur débitait
des histoires tantôt profondes, tantôt malicieuses, tantôt abracadabrantes, car
ce chanoine était normand jusqu’au bout des ongles, c’est-à-dire « malin, fier
et vanteor ». Les paysans disaient parfois de lui « Monsieur le chanoine est
bon homme, mais un brin sorcier. » Il connaissait cette réputation et en riait,
ne croyant d’ailleurs que fort
peu à la sorcellerie.
Il avait plutôt un penchant marqué pour la pharmacopée et se
plaisait à cuisiner des simples. C’est même pour cela, disons le tout de suite,
qu’il avait quitté Cambremer et le ministère sacerdotal, pour se réfugier à
l’ombre de l’abbaye de Barbery.
Un beau matin, le père abbé entendit résonner le
marteau de la porte-cochère. C’était maître Patye qui, accompagné d’un pays
d’Auger, venait droit de Cambremer dans une charrette.
- « Mon cher
Abbé, dit-il, je viens vous demander l’hospitalité. » Vous savez qu’en ce temps
l’hospitalité était un devoir, souvent un honneur, parfois un plaisir ; qu’en
tout cas, on ne pouvait s’y soustraire. Le père abbé ne put donc dire à Maître
Patye - « Fugite, partes adversæ », comme il est écrit sur le portail de
Mesnil-Gondouin, mais au contraire, il s’inclina : « Soyez le bienvenu parmi… »
- « Respect de vous, n’oubelliez pas vos affutias », dit le pays-d’Auger, qui
jusque-là avait assisté impassible à l’entrevue de deux hommes d’église, «
j’vas pas,j’crés bien, remporter cha à Cambremé ».
Les « affutias », c’était un énorme bouquin, in-folio pour le
moins, et vêtu de poussière de pied en cape, quelques éprouvettes, quantité de
pots, de filtres, d’écuelles, de flacons, de casseroles et de marmites et
surtout une superbe cornue, aussi fantastique que celle prêtée par Rembrandt au
docteur Faustus.
Mon Dieu, nous vous logerons, vous et votre mobilier, dans
l’ancienne demeure du père Procureur, ajouta l’abbé, vous y serez à votre aise.
- Je vous remercie, repartit le chanoine, c’est un honneur
pour moi et un vrai plaisir que d’être parmi vous.
- Oh, monsieur le chanoine, tout l’agrément est pour nous. »
L’abbé parlait ainsi par politesse, - on était toujours poli
dans l’ancienne France - mais au fond il n’en pensait pas un mot ; car tout
l’agrément qui lui revint de la fugue de Maître Patye ce fut un bon procès que
lui fit l’Ordinaire, conjointement et solidairement avec le chanoine ; un de
ces bons procès ecclésiastiques qui justifient la maxime « sacerdos, sacerdoti
lupissimus » et dont on peut voir le modèle dans celui que le fameux Daniel
Huet soutint contre le prieur de Culey-le-Patry. Finalement quand furent
épuisés les mémoires, et closes les enquêtes, on transigea. Maître Patye
conservait son titre, sa prébende, était autorisé à résider à Barbery, mais «
ce néant-moins » demeurait assujetti aux « règles, obligations, charges,
devoirs et observances » des chanoines honoraires ou titulaires de l’insigne
église cathédrale de Bayeux.
Parmi ces obligations, une surtout chagrinait notre ami. Chaque année, et à
tour de rôle, Messieurs les chanoines devaient se rendre à Rome, la nuit de Noël, et y dire la messe
depuis l’Introibo, jusqu’à l’Evangile de Saint-Jean. Ce n’était point une
petite affaire qu’un semblable voyage, en plein hiver, à travers les Alpes et
les Apennins. « Ah ! vrai, quel impair ont bien pu commettre nos antécessors
pour se voir imposer une semblable charge. Si c’était pour avoir mangé lard en
carême, en vérité leur étourderie égale celle
d’Adam, qui, par friandise, a damné le genre humain ». Ainsi pensait quasi tout
haut Maître Patye se disant que son tour viendrait bientôt et sentant déjà par
avance le froid de décembre lui glacer les os. Machinalement, il approchait les
mains de sa cornue, où bouillaient à petit feu d’étranges mixtures. Car
tripoter dans le laboratoire, nettoyer des éprouvettes, amalgamer des herbes de
toute espèce, telle était maintenant l’occupation journalière du
chanoine. Il n’eût pas fait bon le déranger dans ses combinaisons, lorsque la
soutanelle au vent, les cheveux en désordre et émergeant par touffes de la
calotte, les mains tachées de diverses couleurs, les yeux hors de l’orbite, il
surveillait sa cuisine. Hirsute comme un solitaire de la forêt prochaine, il
vous eût répondu, éclatant de colère : « Dieu ! que vous êtes embêtant, mon garçon
». Aussi les moines, malicieux comme des chèvres, gais comme des pinsons,
candides comme des colombes
et dont les âmes fraîches s’amusaient d’un rien, l’avaient baptisé : « Le
chanoine Foudre ».
Le chanoine Foudre, cette plaisanterie monacale avait franchi
le cloître, car les quolibets passent partout, comme le Furet du Bois-Joli,
seulement les bonnes femmes ne prononçaient point ce nom sans une certaine
terreur. Maitre Patye eût-il par hasard senti le fagot, n’avait-il point
commerce avec le diable ? Les superstitieux commençaient à le croire quand
surtout ils voyaient les fenêtres de l’ancienne Procure « égaluer comme
l’feu d’lenfei » - Cependant comme maître Patye trinquait avec grâce et
demeurait jovial ; s’il avait commerce avec le démon, ce ne pouvait être
qu’avec un bon diable, pas trop dur aux pauvres gens.
Le 15 octobre 16.. un cavalier vint à franc-étrier à l’abbaye,
sauta d’un bond de sa monture et tendit à Maître Patye le billet suivant revêtu
du sceau du chapitre :
«
Monsieur le chanoine et estimé collaborateur.
« Vous
n’ignorez pas l’obligation qui pèse sur chacun des membres de notre chapitre. Votre
tour est venu cette année. En conséquence nous vous requérons qu’il vous
plaise, accomplir dans le délai de deux mois, le voyage de Rome, vous trouver à
minuit en l’Eglise Saint-Pierre et y célébrer la messe depuis Introïbo,
jusqu’à, y compris l’Evangile de Saint-Jean. Faute de quoi serez déclaré
forclos, privé de vos droits et insignes et condamné aux peines édictées par le
Droit Canon pour semblable forfaiture.
« Sur ce, que
Dieu vous garde et nous aussi.
« Fait à Bayeux.
« Le Chapitre ».
- Bon, se dit Maitre Patye, en mettant la requête en sa poche,
sans en lire un traître mot, c’est encore du papier timbré, quelque
signification de Jugement sans doute ; ils reprennent le procès, très bien. Laissons faire à la procédure son
petit bonhomme de chemin. Nous avons deux mois pour faire appel sans compter le
« dies a quo » - nous lirons le libelle dans deux mois, ce sera bien de
l’honneur lui faire… retournons à nos fourneaux » - Et sans plus penser au
billet resté au fond de sa poche, il chercha deux mois durant à combiner dans
les flancs de sa cornue, la rhubarbe, la menthe et la jusquiame pour la
dyspepsie et la bradypepsie.
Le 24 décembre au soir, comme il veillait, attendant
paisiblement que la cloche de l’abbaye sonnât l’heure de l’office, il pensa au
billet reçu le 24 octobre et voulut le lire attentivement. « Voyons un peu ce
qu’ils ont grabelé là-dedans. Voyons ce que contient ce placet qui sent le
moisi comme tout un greffe. » Ce qu’il contenait vous le savez et vous imaginez
facilement le visage de Me Patye, à mesure que les lettres de l’invite lui
sautaient aux yeux, comme les poignards entraient dans le cœur de la mère
d’Hamlet. « Tonnerre, s’écria-t-il, c’était donc cela que contenait ce fatal
papier ? Où avais-je l’esprit ? Que ne l’ai-je lu plus tôt. Me voilà pour toujours déshonoré. ruiné, taxé
de forfaiture. Etre à Rome
à minuit, il est onze heures. Un ange seul pourrait le faire. Et Dieu
sait si je suis un ange. Au fait un diable aussi en viendrait à bout et les
Lettres disent, que rapide comme le vent, pareil à la tempête, fougueux tel
l’ouragan. Asmodée… ».
- « Me voici, répondit une voix caverneuse dont la sonorité
fit cliqueter les éprouvettes et osciller la cornue.
- Hein ! fit le chanoine interloqué, qui a parlé ?
- Moi !
Il se retourna et aperçut un grand garçon dégingandé, boîtant
d’un pied, la figure en lame de couteau qui le regardait avec des yeux
brillants comme des flammes.
- Qui
êtes-vous ?
- Asmodée, parbleu. Vous appelez Asmodée. C’est moi.
- Tu te
trompes, mon garçon, Asmodée c’est un diable, par conséquent…
- Je suis un diable, poursuivit l’autre, voyez. » Et, ce
disant, il ôta son chapeau et montra ses cornes, tira ses mains de ses poches
et fit voir ses griffes, enfin posa sans façon son pied sur la bancelle et
indiqua qu’il l’avait fourchu.
- C’est bien en effet un diable, pensa le chanoine, et
c’est moi qui l’ait fait venir. Singulier avatar pour un homme d’église. » Et
s’amusant à cette idée : « Tiens, réfléchit-il, le diable vient à point, si
bien qu’on pourrait croire que c’est Dieu qui l’envoie. Je ne vois point qu’il
soit nulle part défendu de se servir du diable au besoin. Il y a la manière,
c’est vrai, mais je suis Normand et je m’en tirerai de mon mieux.
- « Asmodée, dit-il tout à trac, j’ai besoin de toi, il faut
que tu me portes à Rome, tout de suite, « en pensée de femme ».
- Ce qui veut dire ?
- Rapidement, comme la foudre, tu entends, comme la foudre, tu
ne comprends donc pas. Tu me parais bête pour un diable.
- Monsieur le
chanoine, je suis comme l’on m’a fait. La bêtise est commune dans
l’humanité. Chez nous c’est à peu près de même. Néanmoins je puis vous conduire
à votre désir, mais j’y mets le prix.
- Et c’est ?
- Presque rien, maître, votre âme tout simplement.
- Comment, faquin, tu appelles cela presque rien, une âme de
normand, une âme de chanoine, une âme de savant, dirais-je, si je n’étais la
modestie elle-même. Et tu veux que je te baille cela tout de go, sans
conditions.
- Je n’ai point dit que ce fût sans conditions fit humblement
Asmodée, qui se sentait attelé à forte partie.
- Enumère donc tes conditions et fais attention qu’elles
soient casuelles ou mixtes et non purement potestatives, car le contrat serait
nul, dit M. Patye, sur un ton péremptoire et qui convenait à un homme assez
souvent malheureux en procès pour n’ignorer point les termes sacramentels de la
Jurisprudence.
- Soit, fit Asmodée, qui voyait avec déplaisir surgir devant
lui le spectre de la chicane, c’est fort simple : Vous m’imposerez, durant que
vous direz la messe quatre travaux. S’ils sont terminés avant le dernier
Evangile, vous êtes à moi ; sinon vous êtes libre. Cela va…
- Tope-là, cria-Maître Patye, qui pour un peu eût frappé dans
la paume du diable… Tope là…
et maintenant en route.
Asmodée ouvrit toutes grandes, ses larges ailes, l’autre,
comme s’il n’eût eu que vingt ans lui sauta à califourchon sur le dos et fisstr…
ils partirent comme flèches. Décrire la chevauchée de ces deux hippogriffes est
au-dessus de mes forces. Les plaines, les monts, les fleuves, les forêts,
fuyaient sous leur vol ; à peine de temps à autre apercevaient-ils des clochers
dont les fines dentelures se poudraient de givre en cette nuit de Noël ; à
peine entendaient-ils une furtive volée, ou quelques chants joyeux que leur
apportaient les airs. Asmodée n’en allait que plus vite, furieux de constater
que partout on célébrait la naissance du Christ. Ils allèrent de telle allure
qu’au bout de quelques instants, ils entendirent dans l’abîme un bruit
formidable. Cela, roulait, plaignait, gémissait, grondait, se brisait tout à
tour. Le chanoine Foudre, qui pourtant n’était point timide, eut un vague frisson,
et le diable sentit qu’il tremblait sur son échine. Alors par manière de
nargue, il lui récita ce distique latin, qui n’a point de sens, comme beaucoup
de paroles Infernales et qui peut se lire à l’envers tout aussi bien qu’à
l’endroit. Jugez-en :
« Signa te, Signa
temere, me tangis, et angis
Roma tibi subito motibus ibit amor. »
- « Me prends-tu pour un primaire, cria du coup Maître Patye,
furieux. Ne sais-je pas bien à quoi tend ton latin de cuisine : « Signa te ».
Tu veux que je me signe et puis tu t’enfuirais comme un pleutre, me plantant au
beau milieu de la mer, car c’est elle dont la grande voix monte jusqu’à nous. Point, je ne suis pas sot et je
n’aime pas l’eau, fût-elle salée. Va, ce que le diable porte est
toujours bien porté. En route ». Et joignant le geste à la parole, Maitre Patye
saisit pour mieux s’assurer les cornes du diable et lui porta dans le flanc un
si fort coup d’éperon qu’il en gémit d’ahan et se tut bouche cousue jusqu’à
Rome.
A la trouble clarté de la lune, apparurent, ornés de neige,
les sept coteaux géants de la Ville Eternelle. « Tiens, dit Maitre Patye, nous
y sommes, « voici le Janicule, le Mont-Sacré, le Vatican, l’Aventin, le Latran,
le Quirinal et le Palatin. C’est
tout de même beau une ville comme Rome
qui possède sept collines, quand Saint-Bénin en a tout juste une. Il est vrai
qu’au printemps, elle se couvre de si beaux lilas et dévale si gentiment vers
l’Orne, que je donnerais pour elle toutes les collines romaines et l’Hélicon
par dessus le marché. Hé ! Hé ! cette place là-bas, c’est le forum. »
C’est là qu’au temps
lointain,
Le verbeux Cicéron débitait son latin.
En vérité je l’aurais cru plus grand. C’est un mouchoir de
poche ; il tiendrait dans le champ de foire de Saint-Clair. Oh ! ces anciens
nous en ont-ils conté ! Cette fois, fini de rire, nous sommes à Saint-Pierre. »
Son fantastique coursier venait en effet de le déposer sur le
seuil de l’immense église et de s’éclipser comme un ciel homérique qui se
couvre d’un nuage. La soutanelle relevée, tricotant des jambes, Maître Patye
pénètre dans la nef. L’église est pleine jusqu’aux bords, et les douze coups de
minuit sonnent lentement dans les tours.
« Je suis peut-être un peu en retard, dit notre ami à une
sorte de sacristain, occupé à allumer les cierges d’un autel au-dessus duquel
on pouvait lire : « Altare canonici bajocensis. »
- Per ché. - « répondit le custos, qui ne connaissait
que la langue du Dante. »
- « Oui, mon ami, répondit en riant le chanoine, j’étais un
peu haut perché, mais, je suis descendu, Dieu merci, c’est par ici la
sacristie. ??
- Per ché !
C’est un imbécile, pensa le chanoine, et il gagna la
sacristie. Une heureuse surprise l’y attendait. Un gentil abbé accourut à lui.
- « C’est
bien vous, maitre Patye, le chanoine de Bayeux.
- Mais oui.
- Alors je vais vous répondre la messe, imaginez-vous que je
suis du diocèse.
- Comme on se retrouve !
- N’est-ce pas. Je suis là, depuis tantôt deux ans, au
séminaire français et je réponds la messe de minuit au chanoine français de
service.
- Fichu service.
- Vous croyez, c’est possible… ainsi, continua-t-il : l’an
dernier j’ai répondu la messe de Noël à M. le chanoine Siméon et depuis lors,
je la lui réponds tous les jours.
- Comment tous les jours, il est donc resté à Rome ?
- Mais oui.
- Non ce Siméon, il a eu la paresse de ne pas rentrer en
France ; car c’est par paresse, j’imagine, qu’il est resté ici.
- Monsieur le chanoine, on ne doit pas, bien sûr, médire de
son prochain, surtout d’un homme aussi haut placé dans la hiérarchie
ecclésiastique que M. le chanoine Siméon. Toutefois, il faut convenir...
- Que c’est une marmotte renforcée, que pour lui, il n’est pas
de bien plus précieux que le sommeil, et que pour un empire, disons mieux, pour
une mître, on ne le ferait pas se lever avant dix heures. Avouez-le.
- Mon Dieu !
- Si parbleu, mon garçon, je le connaissais avant vous, nous
sommes du même âge : je l’avais surnommé Morpheus. Il n’a jamais rien fait,
c’est une chenille, tandis que moi… Mais il est temps et si vous voulez…
Le chanoine, s’étant acheminé vers l’autel, commençait sa
messe. Invisible, mais
présent, Asmodée le tira par le pan de l’aube. « Hé bien ! Maître et nos
conditions.
- Tiens l’autre, dit Me Patye, en effet j’oubliais. Allons
pour premier travail, va-t-en dépaver la ville. Nous verrons après ».
Asmodée boîtant, s’encourut, et se mit en devoir de dépaver la
ville de Rome. Il allait de via en via et de piazza en piazza, s’écorchant les
doigts, bavant de colère, mais dépavant la ville avec une extraordinaire
vélocité. Les gamins riaient à
gorge déployée, mais les Romains graves étaient atterrés. Qu’on convoque
le Sénat et s’il le faut les Comices. Caveant consules, saperlipopette ». Les
édiles crevaient de rage. « Notre ville n’était pas déjà trop propre, elle sera
souillon à l’envi de Naples, diavolo ! » et Nathan, profond comme Homais et
spirituel comme Joseph Prudhomme, dit avec beaucoup d’à-propos. « C’est un coup des Jésuites. »
En cinq minutes, sablier en main, la ville fut dépavée. Asmodée,
pour la deuxième fois, tira la manche de notre ami : « C’est fait, la ville est
dépavée. » C’est bon repave-la, mon garçon. Asmodée repava la ville. Les gamins ne riaient plus et les
graves Romains se plaignaient d’autre façon. « Comment, on repave déjà, c’est
inepte, on n’a pas eu seulement le temps de vérifier les acqueducs et de
conforter les égoûts. Dieu, que nos édiles sont bêtes, mehercule ! » Cette
fois, profond comme Joseph Prudhomme et spirituel comme Homais, Nathan, s’écria
: « Je consens à être vendu trans Tiberim, comme esclave et chien circoncis, si
ce n’est pas encore un nouveau coup des Jésuites. »
Lorsque, pour la troisième fois, le diable vint
demander de l’ouvrage à Maître Patye - il en était à peine à l’Evangile -. « Oh
! oh ! pensa notre ami ; j’ai beau me hâter dans mes oraisons, le diable va me
gagner de vitesse. » Néanmoins, se croyant très fort, il lui ordonna de prendre
une peau de bique noire comme charbon et de la rendre blanche comme l’hermine.
Atterré, quelques secondes, Asmodée se gratta l’oreille : « Le diable lui-même
peut-il changer le noir en blanc ! » Il frotta et lava la peau aux bords du
Tibre ; elle demeurait noire. Il se désespérait quand il se ressouvint avoir
conduit en Enfer, la semaine passée, l’âme d’un vieux procureur au parlement de
Rouen, qui connaissait plus d’une ficelle. Le temps d’évoquer cette âme, qui
s’en vint accompagnée d’un corps maigre et d’un crâne pointu, et le diable
apprit comment, en ce temps-là, on avait coutume de vous noircir et de vous
blanchir la peau à volonté.
Voilà donc la peau de bique, qui s’étale immaculée aux yeux de
Maître Patye, cependant que, se tournant vers les fidèles, il disait « l’Orate,
fratres ». Suffoqué, notre ami pensa : « Je suis perdu. O humiliation de voir
un homme comme moi devenir la proie d’un dégingandé de cette espèce. »
- Reste un
quatrième travail, maître, dit Asmodée, toujours humble, mais crevant d’ironie.
»
Ma foi le maître était tout prêt à donner sa langue au chat,
ou, qui pis est, son âme au diable, quand, tout à coup, je ne sais comment, il
en vint, singulière association d’idées, à penser à son confrère Siméon : «
Tiens cette idée, c’est peut être le salut, essayons. »
- Tu demandes ton quatrième travail mon garçon.
- C’est dans le pacte, excellent maître.
- Eh bien, va, de ce pas, faire se lever mon confrère
Siméon.
- Oh, oh, pensa le diable, réveiller Maître Siméon ce sera
fait en un tour de main. Nous vous tenons Maître Patye. Vous avez l’esprit troublé, mon pauvre homme,
et vous serez bientôt à Moi. Ah ! je vous soignerai bien, n’ayez crainte, et ma
diablesse aussi, vous soignera d’importance. » Et comme s’il brandissait une
fourche invisible « tiens attrape, voilà pour ton âme de chanoine, voilà pour
ton âme de savant, voilà pour ton âme de normand, vieux grippeminaud, vieux
grigou, vieux chicanier. »
Ainsi parlant tout seul, il parvint au logis de Maître Siméon,
qui, couché chaudement, coiffé d’un bonnet falaisien, dormait à poings fermés. «
Levez-vous, Maître Siméon, levez-vous. » Mot. « Levez-vous, vous dis-je, Rome
brûle, les barbares sont aux portes, le Tibre va déborder. » Dans un
demi-sommeil délicieux, notre compatriote entendait ces cris et poursuivait son
idée fixe de dormir, sans heurt, peine, ni souci, et quoi qu’il advînt
jusqu’aux premiers baisers de l’aurore : « que je me lève ! à quoi bon ! - Le
Tibre déborde, c’est grand dommage, mais je ne saurais l’endiguer. Les Barbares
sont aux portes, allez dire cela aux Vélites et aux Légionnaires. Rome brûle,
dites-vous, qu’y puis-je ; ne suis-je pas chanoine ! et qu’ai-je d’un pompier ?
» Ceci fort judicieusement pensé, ou rêvé, si mieux on aime, il fit gémir les
coussins sous sa molle épaisseur et continua son auguste sommeil en songeant
avec délices qu’il disait sa messe seulement à onze heures du matin. Asmodée
eut beau secouer le marteau de la porte, se cramponner à la sonnette et même y
nouer sa queue pour tirer de toutes ses forces, il ne secoua pas la sage
torpeur de notre compatriote. Il n’y gagna qu’une cruche d’eau froide que lui
envoya la dona Carolina, dame d’âge plus que canonique, qui le prit pour un
étudiant en goguette, échauffé par le Réveillon.
Quand, piteux, il regagna Saint-Pierre, Maître Patye se
dévêtait.
- Vous ne nous restez pas, lui demanda le petit abbé.
- Impossible, cher ami, mon cocher m’attend.
Le cocher attendait en effet, pas fier, grelottant.
- « Eh bien ?
- Eh bien j’ai perdu, on ne réveille pas un chanoine endormi.
»
Et, ouvrant à
nouveau ses ailes, il reprit son fardeau et repartit vers la France. Maitre
Patye aperçut bientôt nos collines du Cinglais et dit : « Ici on respire, » à
la vue de la jolie flèche romane de Quilly sur laquelle la lune se piquait,
comme un sablé normand sur un crâne pointu. Le diable déposa notre ami au haut
de la *Criquetière* et le quitta avec un cri effroyable.
Il regagna son infernal séjour où sa diablesse l’attendait,
inquiète.
- Eh bien,
minet, as-tu pensé à mon petit Noël. » Le Minet, portant bas l’oreille
n’avait point l’air du moussieu qui va faire un cadeau à la dame de ses
pensées. « Allons, es-tu muet, réponds, d’où viens-tu à pareille heure,
traînard. » Dans l’espoir d’apaiser sa moitié, l’autre, de bout en bout, narra
son équipée. L’effet fut désastreux.
- « Imbécile ! tu te frottes à un pareil homme, à un chanoine
et à un chanoine normand, et tu espères le faire quinaud ! Ah pauvre bête !
Tiens je te donne à méditer la fable du Renard et du Bouc, tu n’es pas le
Renard.
- « Je suis
le bouc alors, interrogea le malheureux. Au fait ajouta-t-il, en tâtant son
échine et ses cornes, c’est possible. »
Quant à Maitre Patye il fit à pied pour se réchauffer
les quinze cents mètres qui le séparaient de l’abbaye. Il arriva au moment où les offices de nuit
terminés les moines entraient au réfectoire pour le réveillon. La faim
le tenaillait, et ma foi, il fit comme eux. « Comment, vous voilà, M. le
chanoine, dit un peu pointu, le père abbé qui achevait le Benedicite et
croisait ses mains dans ses vastes manches.., Je vois que, pour certains, la
maxime peu chrétienne, courte messe et long dîner est parfois de mise, et que
si l’on ignore le chemin de la chapelle, on retrouverait, les yeux fermés,
celui du réfectoire. » Les
moines des novices aux plus anciens, riaient sous cape, autant pour faire leur
cour au père abbé que pour narguer un peu le bon séculier. Maître Patye
n’avait point sa langue dans sa poche et il riposta du tac au tac, ou mieux du
froc au froc. « J’ignore si c’est à moi que ce discours s’adresse, mais si l’on
veut connaître la longueur de ma messe. Qu’on aille le demander à Rome !
- A Rome ?
- D’où je reviens !
- Vous êtes
allé à Rome et comment ?
- Comme la foudre.
Et vous en êtes revenu ?
De même…
Et comme tous demeuraient stupéfaits, Maître patye, en
l’enjolivant, raconta son aventure. Ses auditeurs restaient partagés entre la
terreur, l’angoisse et l’admiration. A la fin ils applaudirent quand ils
virent qu’un Normand comme eux s’était montré plus malin que le malin lui-même.
Seul le père abbé restait songeur.
« Ah, finit-il par dire. si Monseigneur le savait
Mais Monseigneur ne le sut jamais.
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