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Texte
A G.
LENOTRE.
Votre héroïne, Madame Acquet de Férolles, est
incontestablement du Cinglais. Cependant, elle n’a rien des femmes de chez
nous. Cette petite brune, folle de son corps, ardente au plaisir, mais prompte
à l’abattement et qui tourne de beaux yeux apeurés dès qu’elle est prise, ne
rappelle, en quoi que ce soit, les rudes ménagères, blondes, sages et
courageuses de mon pays. Aussi la contrée de Donnay, de Cesny, de Bonnoeil et
de Langannerie, où elle accomplit ses exploits tragiques et sentimentaux, garde
à peine son souvenir. Le bois du Quesnay l’a sûrement oubliée. C’est maintenant
une futaie et un taillis qui appartiennent je crois à la famille de Meiflet. Nous
y faisons, vienne le Printemps, des hécatombes de corbeaux, nos coups de carabines
y déchirent la brume, mais ne rappellent que de très loin, la fameuse fusillade
que votre attachant volume « Tournebut » évoqua si bien naguère. En
somme si vous demandiez à l’un de nos paysans, s’il a dans le temps, entendu
parler de Madame Acquet, il est à parier qu’il vous répondait. - « La femme
Acquet, connais pas, qui qu’c’est qu’cha ».
Il en est autrement de sa mère, madame de Combray - le nom est
encore populaire - On s’en souvient, comme d’une grande dame, une dame de
château, qui on ne sait trop pourquoi, arrêtait des diligences. C’est bien
vague et de nature à nous inciter à la modestie ; l’oubli pèse sur nous après
la mort : pulvis sumus et umbra ; même si cette poussière fut
tragique, personne ne la remue, à moins que des chercheurs comme vous qui ont
le sens si parfait du passé.
Le souvenir
de la chouannerie n’est pourtant pas tout à fait éteint dans la région.
Seulement les faits y sont disséminés : les ans ont agi ici comme la brume qui
montant de l’étang de Meslay, dissimule les futaies, et mue les arbres, au
crépuscule, en autant de spectres indistincts.
Dans ma toute première jeunesse, j’ai connu les descendants,
pas très éloignés, des auteurs ou tout au moins des figurants de votre drame ;
les fils de fermiers de la
Bijude et de Bonnoeil, les H (ébert) et les T (ruffaut)
étaient des intimes de mon père. C’étaient des hommes bâtis en force, de vrais
colosses, aussi doux et polis du reste, qu’ils étaient forts. L’un d’eux
surtout, semblait par sa stature, un normand de la conquête ; je tremblais
quand il m’élevait comme un fêtu jusqu’à sa moustache blonde. Il est mort trop jeune et nous le pleurons
encore. Au reste chez eux nul rappel du passé. Leurs aïeux avaient lutté pour
le roi, leur seigneur et leur foi : le savaient-ils, je l’ignore. En tout cas,
ils ne s’en souciaient point ; ils tenaient, qui pour le Prince Impérial, qui
pour la République
; du Roi, peu de nouvelles ; ils étaient calmes, laborieux, braves gens,
respectueux de l’ordre, et je vous assure qu’il eût fallu les payer cher, pour
les faire chouanner la nuit dans les bois, fût-ce par un beau clair de lune.
Toutefois les bonnes femmes de la contrée, qui vivent presque
autant que les ormes noueux, auxquels elles ressemblent, ruminent parfois au
long du chemin des histoires de chouannerie ; ces histoires se confondent pour
elles avec les contes de revenants et de loups-garous : mais elles les gardent
précisément en la gibecière « de leur mémoire ». Me permettez-vous de vous
raconter vaille que vaille, deux ou trois anecdotes que je leur ai prises.
Ce ne sera point m’acquitter à votre égard. Car ces faits
insignifiants ne vous feront pas le même plaisir que j’éprouvai à lire les
romanesques aventures de Madame de Combray et du baron d’Aché, racontées par
vous avec tant d’impartialité, d’exactitude, et de charme.
*
* *
Sans nul doute, vous connaissez le « Vieux Honnier » c’est la longue côte,
assez mal encaissée du reste, et peu propice aux autos, qui monte vers la ferme
du Grand-Donnay, quand on arrive de Thury-Harcourt. Au bas de la côte, il y a
un vallon fort étroit, un vrai coupe-gorge, - dont le
renom est sinistre - C’est là qu’au temps jadis, les brigands arrêtaient les
gens pacifiques. Les meuniers qui avaient toujours après le marché, la bourse
garnie et la tête cassée par le cidre, les maquignons tout farauds qu’ils
fussent, les herbagers, ces rois de Normandie, en ont vu là de fort dures.
Traverser le Vieux Honnier dans les ténèbres, est aussi imprudent que de
s’égarer dans la Lande
de Lessay, immortalisée par nos grands Manchois, Barbey d’Aurevilly et Louis
Beuve. Maître Jean Groussard faillit bien en faire l’expérience. Il s’en allait
au trot de son bidet, vieux comme lui, sage comme lui, pas pressé comme lui,
ruminant aux bonnes affaires qu’il escomptait à la Guibray de Falaise.
Dans son cabriolet dont la capote ondulait comme la
voile d’une felouque, il dormait quasiment. Tout à coup, au Vieux Honnier, précisément, le cheval s’arrêta net, le
cabriolet est rudement secoué et Maître Groussard sort de son rêve. Une voix
lui crie dans la nuit : « La bourse ou la vie », du premier abord Maître Jean
eut peur : une peur toute physique, comme celle
du Béarnais ou de Turenne. Mais il se reprit et saisissant un vieux
pistolet qui ne partait jamais : « Méfie-toi, Jean de la Pie, cria-t-il à pleine voix,
si tu ne lâches pas mon cheval, je vais te brûler la cervelle, s’il t’en reste.
»
C’était bien en effet, Jean de la Pie, qui sortant tout à coup
d’un hallier, avait saisi le cheval par la bride et arrêtait Maître Jean
Groussard pour lui faire un mauvais parti. Qu’était-ce que ce Jean de la Pie. ? Un ancien chouan
célèbre jadis dans le Cinglais, mais ruiné par l’âge. On eût pu chanter de lui, ce qu’on chantait du
chouan de Gaignon.
« Le vieux chouan
d’Gaignon
Avec son air dindon
Ah
! c’est un fier fripon !
On
le voit à l’église
Dès
qu’il entend prêcher
Il
se met à pleurer
Il
songe au temps passé.
« Où qu’est le temps
passé
J’égorgeais sans pitié
J’assommais sans trembler
Je
fouillais les armoires.
J’nettoyais
les tiroirs…
Il
songe au temps passé. »
…
Il se met à pleurer
Jean de la Pie,
après la pacification n’avait plus assommé personne ni nettoyé aucun tiroir :
il trainait les chemins, tendant la main, faisant de temps à autre une corvée,
battant en grange et scandant avec son fléau de vieilles chansons royalistes.
Ce soir-là, la nostalgie de la maraude l’avait repris, et ne pouvant arrêter
une diligence, il arrêtait un cabriolet. Par malheur pour lui, il tombait fort
mal. Maître Groussard était son bienfaiteur, lui baillant, de temps en temps,
une vieille culotte, une « blaude » usée et une goutte par-dessus le marché. Il
fut donc décontenancé, lui qui croyait avoir affaire à un riche horsain. Mais
il ne perdit pas son sang-froid et très digne il s’en tira en normand. « Tiens,
pardié, j’vous avais bien reconnu, Maître Jean, et si je vous ai arrêté,
c’était pas pour vous faire de la peine, bien sûr. - Mais votre « chevà » a vu
de quay de blanc. Cà pourrait bien être le fantôme de la dame de Combray qui
revient par là. Il a fait un écart, et sans mé, vous étiez parti dans le fond
du Vieux Honnier.
Maître Jean
Groussard trouva la réponse si drôle qu’il en rit aux larmes, fouetta son bidet
et partit. Convenez que voilà bien un trait de chez nous et qu’il n’est
breton, vendéen ou manceau, eût-il chouanné dix ans, capable de se tirer d’un
mauvais pas avec tant d’à-propos que ce vieux chouan normand de Jean de la Pie.
C’est la première anecdote. - Voici la seconde : M. de
Montreuil, de Saint-Martin-de-Sallen, avait été, lui aussi, un chouan notoire.
C’était un jeune seigneur, hardi, brave, mais comme les compagnons de Jeoff de la Croix-Jugan, grand
buveur et débauché impénitent. - « Ces gens, dit superbement l’auteur de l’Ensorcelée,
se corrompaient au sang des femmes quand ils ne se regénéraient pas au sang des
ennemis. » De Montreuil, c’était Don Juan, entreprenant comme le héros
espagnol, il était aussi fort et vantard que lui. Pas une femme de la contrée
ne lui résistait. - « Quoi ! lui dit son ami Chapelle, pas une ? - Non,
monsieur, pas une ! - Même la
Rambissonne ? - Même. » Il faut vous dire que la Rambissonne était deux
fois mythologique, tenant d’Hercule pour la force et de Diane pour la vertu.
Avec cela fort jolie, joignant à sa taille plus que masculine une grâce
féminine des plus agréable. - « Par ma foi, dit Chapelle, vous me pardonnerez,
mon cher Montreuil, mais si vous n’embrassez, moi présent, la Rambissonne, je dirai
hautement que vous avez menti ». L’autre se piqua au jeu et jura par Richelieu
qu’il frotterait sa moustache aux joues fleuries de la demoiselle. Il la trouva
dans son grenier, en train de remuer du blé ; il monta laissant Chapelle dans
la route. La Rambissonne
qui était fille de bleu, bleue elle-même s’étonna de se voir face à face avec
un ancien chouan. Néanmoins, sans s’inquiéter, elle chargea seule sur son dos
un énorme sac de blé et se prépara à descendre. Montreuil mit son chapeau à la
main et lui débita des galanteries - quoiqu’elle ne fût pas sotte, elle n’y
entendit goutte, ou plutôt, suivant l’expression vulgaire, elle n’entendit pas
de cette oreille-là. - Montreuil redoubla. - « Tirous de mon chemin » dit
simplement la Rambissonne
; alors, le galant voyant que les paroles étaient insuffisantes, voulut user du
geste ; mal lui en prit, car la
Rambissonne, sans lâcher son sac de blé, prit Montreuil par
le cou, le souleva comme une plume et tout tranquillement, le jeta par la
trappe du grenier. Il tomba dans la route, aux pieds de Chapelle, qui le reçut
en éclatant de rire.
Je ne vous ai conté cette histoire de la Lucrèce normande, plus
habile que la romaine, puisqu’elle se tira d’affaire avant l’irréparable et
sans le secours du poignard, que pour réhabiliter les dames de mon pays.
Franchement votre héroïne fut si volage, attelant pour le moins à trois, le
Chevalier, Buquet et Chauvel, que sa légèreté jette son mauvais vernis sur nos
aïeules. Dieu merci, elles n’en étaient pas toutes là, à côté de la galanterie,
il y avait de la vertu et de la robuste. Ne la passons point sous
silence. Ne virtutes silecentur, dit Tacite, qui parle avec
sobriété, mais toujours d’or.
*
* *
Tacite eut jugé indigne de son stylet les personnages de ma troisième histoire.
Mais Balzac les eut crayonnés avec amour. C’étaient deux bons hobereaux, qui
n’avaient rien oublié, pour la raison qu’ils n’avaient jamais rien appris. Appelons-les, le vicomte des
Marettes et le baron du Hamel-Douillet ; ils ont vécu âgés, leurs descendants
respirent peut-être encore, soyons prudent. Dans leur prime jeunesse,
ils avaient arboré la cocarde blanche, suivi Frotté, Commarque, d’Hugon etc.
Ils avaient fait cela, pour l’amour de Dieu et du Roi, sans doute, mais aussi,
parce que c’est toujours amusant, à vingt ans, de coucher à la belle étoile, en
pleine forêt, parce qu’il n’est pas sans charme de se tapir derrière une haie dans
l’attente d’un ennemi, parce qu’enfin il est toujours réconfortant de se
battre. Ils s’étaient donc
battus de tout coeur, jusqu’au jour où la mort de Frotté, leur fit poser les
armes. Encore ne les posèrent-ils qu’à demi et essayèrent-ils de tirailler encore
à la dérobée. Mais le jeu devenait inutile et dangereux ; l’empire
s’affermissait par la victoire, le roi gardait le silence, et ma foi nos deux
héros revinrent en leurs gentilhommières fort endommagées
par la Révolution. Ils
enrageaient de concert aux triomphes de Bonaparte ; ils auraient voulu le haïr,
mais dans le tréfonds, ils admiraient son génie. - « C’est une canaille,
disaient-ils, mais tout de même un rude lapin ».
Hélas le rude lapin finit un jour sous les pattes du renard
anglais, et ce fut la
Restauration. Tout d’abord le baron et le vicomte exultèrent
: le jour où le roi rentra à Paris
ils se prirent les mains, pleurèrent et dirent en même temps : « Cette fois, ça
y est, vive le Roi ». Mais ils déchantèrent. Ils apprirent que le souverain prenait
pour ministre le fameux Foucher. «Comment le duc d’Otrante, tout couvert du
sang de notre ami d’Aché ! ». Ils firent la moue méprisante des dupes. S’ils ne
perdirent point la foi et ne renièrent pas leur passé, ils n’eurent plus qu’un
amour médiocre pour Louis XVIII. Ils se surprirent même, tous les deux un beau
matin fredonnant des couplets peu respectueux pour la personne royale. Des
Marettes chantonnait :
« Vive Henry quatre
Vive ce roi vaillant
Quatorze et quatre
N’en feront pas
autant.
et ma foi entre ses dents de loup Du Hamel d’Ouillet mâchonnait :
« O le bon roi qui nous coûte un milliard
C’est payer cher quatre quartiers de
lard.
Comme s’ils avaient blasphémé tous les deux, ils s’arrêtèrent scandalisés l’un
par l’autre, il y avait de quoi. Puis ils se souriaient avec mélancolie. De
leurs efforts que leur revenait-il ? Rien. mais ils avaient cette chose si
douce, « le Souvenir » et voici qu’ils se mirent à se narrer l’un l’autre leurs
communs exploits.
C’étaient des
« Te souviens-tu, vicomte ! - « Et toi, baron -as-tu mis en mémoire ? » à n’en
plus finir. L’épisode qu’ils narraient le plus volontiers c’était le jugement
et la mort de Frotté, auxquels ils avaient assisté, impuissants et navrés,
déguisés en paysans, perdus dans la foule.
- « Tu te rappelles, comment durant l’interrogatoire, Frotté
flétrit fièrement l’odieux Guidal ?
- « Parbleu, vicomte, s’il m’en souvient. Et quand les
juges allèrent aux opinions, notre chef demanda à boire, - on lui apporta du
vin.
- « Il
remplit les verres de Commarque, d’Hugon et de Verdun, puis il dit : «
Messieurs, au Roi ».
- « Au roi, répondirent les autres d’une même voix, ce fut un
toast splendide, comme les héros antiques, les compagnons burent et brisèrent
leurs verres.
- « Oui mais, un quart d’heure après, ils étaient condamnés à
mort et on les traînait au supplice.
- « Hélas sinistre convoi que celui-là. »
- «Sinistre, mais glorieux ; un peloton nombreux les
entourait, une musique du diable leur jouait le « Çà ira ». Frotté
marchait au pas, tête droite, comme à la parade. Tout d’un coup il s’arrêta : «
Comment, lui fit Commarque, vous perdez le pas, Frotté ! » - « Excusez, cher
ami, c’est de la faute à cette sacrée musique. ».
- « Ce fut
hélas, sa dernière parole, car bientôt les bleus le fusillèrent avec ses
compagnons, ils tombèrent sans défaillance aux cris de « Vive le roy » - non
point morts du coup… car il fallut les achever par terre. »
Chaque jour que Dieu faisait, ou peu s’en faut, les deux
chouans se racontaient cette tragique et sublime histoire.
Ils la racontaient non seulement au coin de leur feu, mais
encore partout où ils allaient, et notamment au marché d’Harcourt, le mardi. Pour
rien au monde, ils n’eussent manqué le rendez-vous qu’ils se donnaient pour ce
jour-là, au « Café de la Halle
». Ils s’asseyaient à la même table que le père M***… un vieux débris de
l’Empire avec lequel, chose inouïe, ils sympathisaient. On les voyait tous les
trois fraterniser autour d’un pot de « gros bère » et de quatre sous de marrons
: Chouans et bleus trinquant avec cordialité. Spectacle plus bizarre encore,
les deux hobereaux écoutaient pieusement ce vieux grognard, lorsqu’il contait
éternellement la bataille d’Austerlitz, où il avait perdu la jambe. Sans doute,
ils ne pleuraient pas tout à fait, lorsque le père M*** éclatant en sanglots
finissait sur l’immortelle proclamation… et il vous suffira de dire,
j’étais à Austerlitz,
pour qu’on réponde « Voilà un brave » mais tout de même, ils tiraient leurs
mouchoirs et s’essuyaient furtivement les yeux. Le père M*** d’ailleurs rendait
la politesse, il écoutait de bout en bout la « mort de Frotté et manquait
rarement de
conclure. « C’était un chouan, pardié vère, mais, diable m’emporte, il n’était
pas couillon ! ».
O le beau tableau que celui de ces trois vieux héros qui
avaient lutté sans profit dans les camps ennemis et qui rendaient une
réciproque justice à leur bravoure. Spectacle bien Français après tout. Car
pourvu que chez nous on ferraille, qu’importe pour qui : le Français verse son
sang pour Jacques ou Jean, le roi, la république, l’empereur, il s’en moque. Il
lui suffit de faire de beaux gestes, qu’il pourra raconter aux dames, ou
simplement aux amis, dans le cabaret, et avec cela il est content.
Parfois les choses se gâtaient. On entamait la politique et
alors l’accord parfait n’existait plus - des mots grondaient comme des
tonnerres - ils échangeaient des paroles regrettables qui jetaient pour un
temps du froid entre les convives. Etait-ce la faute de ces gens de coeur, non,
mais celle de
nos grands crus de cidre qui cassent en un rien de temps, les plus solides
têtes.
A part cette hebdomadaire débauche, le vicomte et le
baron fuyaient le monde. Ils
chassaient ensemble du lever de l’aurore à la chute du jour. Ils avaient
inventé cela pour tuer les heures. Consciencieusement ils arpentaient les
landes, élevaient des riquets qui les ruinaient, tuaient des lièvres qui leur
répugnaient et se bottaient de rhumatismes à l’affût des bécassines. La
chasse, c’est l’image de la guerre : pour eux elle était le souvenir et la
consolation…
Un doux soir d’automne, l’automne, cette saison si attachante
chez nous, et qui tombe, « comme un fruit mûr dans la corbeille du temps », ils
s’en revenaient tous les deux rompus de fatigue d’avoir depuis le matin,
poursuivi un chevreuil. L’air
détiédi leur apportait le parfum des sarrasins coupés et aussi des feuilles
rousses des chênes qui commençaient de mourir. Mais ces hommes rudes n’étaient
point sensibles à la poésie et si la mélancolie de leurs âmes s’harmonisait
avec la tristesse ambiante de la nature, c’était parfaitement à leur insu : ils
allaient, traînant leurs pieds, les chiens n’en pouvaient et l’on sentait
qu’une chose morne, « La bredouille », pesait sur chacun. Ce fut des Marettes
qui rompit le silence.
- « Nous voilà harassés comme au soir d’une bataille, mon
vieux du Hamel, gémit-il dans sa barbe grise.
- « Oui, reprit l’autre, mais non point, aussi contents.
- C’est vrai, pourtant que nous manque-t-il. La chasse
et la guerre, même tabac au fond.
- Non, mon
vieux, non.
- Pourquoi ?
- Je n’en sais rien…
Puis ils continuèrent leur chemin sans mot dire ; au bout d’un
moment des Marettes reprit :
- Je vois maintenant ce qu’il nous manque à la chasse. Ce
n’est pas l’émotion, si tu veux, c’est autre chose !
- Et quoi donc !
- Le frisson du danger…
- Qu’est-ce que tu veux dire par là ?
- Je veux dire qu’il n’y a rien de plus enivrant que de courir
un danger, un vrai danger et d’en sortir… Oh ! se dire qu’on va peut-être dans
une seconde recevoir une bonne balle… entendre les plombs chanter à vos
oreilles et respirer la poudre qui vous vêt comme un nuage… voilà l’ivresse de
la guerre… La douche de plomb, oh ! vieux, que c’est bon, que c’est bon…
- Des
Marettes, mon vieil et excellent ami, tu es fou.
- Je le nie pas, mais fais-moi un plaisir.
- Je veux bien.
- Eh bien, j’irai devant et tu me tireras dessus.
- Hoh !.
- Oh pas tout près, bien entendu, et pas dans la figure,
ventrebleu ! je ne tiens pas à gâter mon miroir à demoiselles, mais à distance
pour que j’accuse le coup seulement, et dans le dos, tu m’entends, dans le dos.
Il ne dit pas dans le dos, ce vieux réaliste de Des
Marettes, il dit un autre mot, un mot qui ferait, de volupté Émile Zola se
retourner dans sa tombe. Mais je n’aime point Zola et ce mot je ne l’écrirai
pas…
Ma foi le
programme fut de tout point exécuté, du Hamel tira dans cette nouvelle,
étrange, mais receptible cible… Il eut même une seconde de trac. La
fumée lui cachait son ami, et puis on ne sait jamais. Mais il fut bientôt rassuré « Ah ! parfait, mon
ami, cria des Marettes joyeux, tu as visé comme à vingt ans. Il y a même
un plomb qui a pénétré, il y a une goutte de sang, j’en suis sûr. En vérité j’ai
cru que j’y étais encore et que c’était pour de vrai. Ah ! la douche de plomb,
çà regaillardit, c’est bon.
Et tout deux rajeunis par illusion, vivant à nouveau le passé,
regagnèrent en chantant leur demeure… cependant que le crépuscule très doux et
très lent, venait, oubliant aux cimes des arbres des banderolles de brume, si
blanches et ténues, qu’on eût dit les cocardes des chasseurs du Roi…
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