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Texte
A P. HAREL.
Certes, mon cher Harel, vous êtes un chasseur sérieux, on ne
peut le nier. Vous m’avez conté naguère vos hécatombes de bécassines, et puis
vous chantez la Forêt
avec tant d’âme et de compétence, que le titre de Nemrod authentique, vous est
sûrement acquis. Néanmoins lorsque vous errez, guêtré de cuir, fusil en main à
l’orée du bois d’Ouche, pensez-vous seulement au gibier ? N’avez-vous nulle
distraction - Vous me le diriez, que je ne vous croirais pas. M’est avis que
vous vous amusez à contempler les grands arbres dont les racines enserrent le sol comme des griffes ;
le chant du vent dans les taillis vous monte parfois à la tête et vous n’êtes
point insensible aux flèches d’or que le soleil mourant laisse traîner sur la
cime des hêtres… Je demeure convaincu que vous cherchez dans la forêt plus de
vers que de grives et que vous glanez dans les buissons autant de rimes que de lièvres.
En ce cas, vous êtes comme moi et au même titre vous mériteriez l’amicale
boutade de mon défunt ami, le père Lachaisnée. - « Vous un chasseux, mait’
Louis, jamais, vous promenez vot’ quien, et vot’ fusil, v’la tout. » Reproche
mérité - car tandis que nous errions Lachaisnée et moi, sur les coteaux qui
donnent à mon pays une si belle allure, je m’arrêtais à contempler les sites
épandus à mes pieds. Harcourt paraissait peint, sur le coteau d’en face, l’Orne
doucement cheminait dans son immuable cadre de peupliers, Bonne-Nouvelle
s’ornait d’un dais de sapins flottants. Je me perdais dans une rêverie quelque
peu romantique : Tout à coup, j’entendais. - « A vous ! A vous ! tirez, mais
tirez donc ! » Éveillé en sursaut, je tirais à côté. Et Lachaisnée se lamentait.
- « Ah Seigneur ! quel dommage il était bieau, il pesait au moins six livres ».
Pour Lachaisnée il n’y avait site, ni rêverie, il n’y avait qu’une chose
au monde, la chasse. Il habitait au-dessus d’un « roqui » pleins de lapins,
auprès d’un bois plein de lièvres, et tout le jour, ses jarrêts d’acier
grimpaient le roc, ou parcouraient la forêt à la poursuite du gibier. Tout
cassé qu’il fût, il ne renonçait point ; le fusil tremblait dans ses mains, à
peine pouvait-il le tenir, n’importe, lorsque le lapin déboulait, il raidissait
ses muscles, visait tout de même et roulait son animal. A ce métier, il s’était
usé, les rhumatismes lui arrachaient des jurons et le matin, comme on dit, il
avait la poitrine grasse. Il s’alita. Quelqu’un me dit qu’il était fort mal, je
fus le voir : j’entrai dans sa chaumière, dont le toit s’affaissait sous la
neige. Sa femme me reçut, la voix chevrotante, essuyant une larme du coin de
son tablier. - « Ca ne va brin, - il est administré d’à matin ».
Administré,
après cela, il n’y a plus qu’à plier bagage. Je me rendis compte que Lachesnaie
était au plus bas : pourtant il ouvrit les yeux et me reconnut. - « Vous vlà,
dit-il, ah tant mieux, je n’vais pas mouri… sans vous rvèe » puis s’apercevant
que je secouais mes souliers sur l’âtre de la cheminée où flambaient des
branches de sapin. - « Comment ! il y a d’la neige… Les braconniers n’vont pas
laissi d’lièvres l’àmont… »
Ce furent ces derniers mots - Ne trouvez-vous pas qu’une telle
réflexion est digne de clore la vie de celui que j’appelais le roi des
chasseurs, encore que sa modestie refusât ce titre ?... Bien sûr, avait-il
accoutumé de dire, j’suis un chasseux, si vous voulez, mais le roy des
chasseux, y en a pus, y en a eu qu’un. - Et qui donc ? - « Monsieur d’Orgemont,
un propriétaire de l’autre coté d’Caen, dans la forêt de Grimbosq, mon ancien
maître du reste. Ah cti là, c’était le roi, c’était plus qu’cha, c’était
l’Empereur des chasseux…
- Fichtre !
- C’est comme je vous le dis.. et c’est dommage qu’après avoir
chassé la bête, il s’mint à chassi l’homme… sans cha ! »
Lachesnaie n’en disait pas plus long, mais j’en étais sûr,
l’histoire de ce d’Orgemont chasseur d’hommes n’était point banale. Vainement
avais-je maintes fois demandé à mon ami de me la raconter : il s’y refusait,
comme s’il n’eut point aimé à commérer sur les morts.
Pourtant il s’y résolut, un jour, qu’après une longue chasse
infructueuse, nous nous étions assis tous les deux à la lisière du bois de
Culey : c’était l’automne : les feuilles chantaient sous la pluie et le bois
déjà marqué de rouille semblait sur nous pleurer du sang…
Jean d’Orgemont était né en pleine forêt de Gr***.., aux
environs de 1840. Son père, vieux gentillâtre chasseur qui l’avait eu de sa
servante ne l’avait point encombré de principes inutiles. Comment l’eût-il fait
et où les eût-il puisés ces principes ? Il ne lisait point, ne frayait avec
quiconque, bien qu’il fût d’authentique race, et s’il voyait au début, parfois,
son curé, c’était pour lui faire goûter ses meilleurs crûs et lui raconter des
fadaises au dessert, fadaises que celui-ci prit d’ailleurs en mauvaise part -
ce pourquoi il ne revînt pas. Son fils lui était parfaitement indifférent :
c’était un accident dans sa vie, un grand gaillard, un peu gauche et de moins
pure race à coup sûr que les chevaux de son écurie et les chiens de sa meute,
ces bâtards normands dont les gorges superbes faisaient trembler la forêt.
Aussi notre héros poussa comme un sauvageon que nulle main ne
redresse : il tenait du peuple et de l’aristocratie - son père ayant blason, sa
mère étant d’office - mais fat, prodigue, rusé, obtus, tenace, il avait pris
aux deux castes leurs vices, non leurs vertus. Si les circonstances l’eûssent
voulu, ces vices se fussent peut-être mués en vertus. L’inflexible volonté de
Jean d’Orgemont en eût fait un de ces hardis guerriers normands dont les
exploits ont ravi et ensanglanté l’univers. Au lieu de narrer cette tragique
histoire, j’aurais une page glorieuse de nos annales à écrire. Par malheur,
pour chevaucher, il n’avait point l’univers, il avait seulement la Forêt.
La Forêt pour nous, mon cher Harel est une source féconde
d’émotions poétiques… La forêt à la voix si profonde et si tendre, et
… Dont le feuillage au printemps
vient s’étendre
Doucement sur les nids
que bercent les rameaux.
La forêt.
D’où les chênes
s’élancent
Où les bouleaux d’ivoire en un
geste hautain
Redressent tout à coup
leurs fûts qui se balancent.
nous enivre d’enthousiasme et nous fait éprouver ce délicieux et terrible
frisson qu’on ressent en face du mystère. Jamais ailleurs plus qu’en la forêt,
il ne s’est élevé de la terre vers le Ciel : « concert plus doux que cette
symphonie de voix pieuses et pures, enthousiastes et fidèles, sortant toutes à
la fois du sein des clairières et des vieilles futaies, du flanc des rochers,
du bord des cascades et des torrents, pour chanter le bonheur ». Les oiseaux
sous la feuillée, ressemblent aux chers enfants ; ils saluent, les uns comme
les autres, avec la confiante joie de l’innocence, l’aube du jour, dont ils ne
prévoient, ni les orages ni le déclin. En un mot la Forêt est pour nous
religieuse, Dante y a placé le portique de sa *Divine Comédie* ; ses arceaux
recourbés sont le prototype des voutes des cathédrales : l’Alleluia y monte aux
printemps des pousses rajeunies et des voix multiples des oiseaux réveillés :
tandis que les brises automnales s’y lamentent en de lentes symphonies
semblables aux psaumes des morts…
La Forêt
enivrait ainsi Jean d’Orgemont, mais d’autre sorte. En sentait-il confusément
les beautés ? En soupçonnait-il les troublants mystères, je ne sais. Les barbares eux-mêmes eurent un
religieux frisson à l’aspect du Latran. Mais si d’Orgemont avait du
vague à l’âme, il en prenait aisément le dessus. Ce qu’il aimait dans la forêt,
c’était la chasse. Tout enfant, il errait par les sentiers, taquinant les
oiseaux avec son « élingue » : jetant des pierres aux écureuils, suivant
Lachesnaie sur les talons : si par hasard, quelque lapin passait à portée, armé
du fusil du garde, il le descendait à chaque coup. - « Il ne ratait jamais,
insistait mon vieil ami. Il y veyait clai, allez, et puis quand le lapin
gigotait, il riait comme un fou. Diable seit mort ! je crès que la vue du sang
lui faisait plaisi. »
Ce n’étaient
là que jeux innocents, où le futur « empereur des chasseux » se faisait la main
; mais il rêvait de chasses plus grandioses. Quand au lointain, il
entendait, un jour de battue, la sonnerie des cors, il se disait : « Et moi
aussi je chasserai les chevreuils et les sangliers. Et moi aussi j’aurai une
meute. » Ce désir fut comblé lorsque le père d’Orgemont mourut…
Lorsque le père d’Orgemont mourut, personne ne le pleura,
hormis ses chiens. Encore leurs abois plaintifs eurent-ils une durée brève :
sitôt terminée la cérémonie funèbre, où il s’était ennuyé à mourir, Jean vint
au chenil ; les chiens assoupis dressèrent l’oreille. Il les appela par leurs
noms, il leur passa sa puissante main sur l’échine ; à cette rude caresse,
comme s’ils eussent senti que le jeune maître dépasserait l’ancien, ils
gueulèrent.
- « Et ils
avaient du flair, croyez-moi, ces quiens-là, ajoutait Lachenaie qui aimait les
jeux de mots : ils avaient reconnu leur homme et leur attente ne fut pas trompée
». Car jamais de la vie, on n’avait vu d’aussi belles chasses que celles que
Jean d’Orgemont donna dans son coin de Grimbosq…
Il fallait le voir, à l’heure du rapport, arriver à cheval au
«Rond Point des Biches », le cor de chasse en sautoir, les yeux ardents, la
moustache humide de givre. Sa svelte et élégante silhouette émergeait de la
brume : il était très gentilhomme ainsi : la voix cassante, le geste impérieux,
il donnait ses ordres aux piqueux que les chiens accouplés entraînaient dans
leur impatience…
Souriant, il se tournait vers ses compagnons. « Nous pouvons
attaquer, messieurs ? ». Tous étaient de son avis ; n’était-il point leur
maître, connaissant la forêt en ses replis, et possédant une incomparable
meute.
Ceux qui me lisent ont peut-être encore connu comme moi ses
chiens : ils avaient tous des noms sonores et éclatants comme des fanfares :
c’étaient Néron, Annibal, Tintamare, Ronflot, Tombeur, etc. Mais nous les avons
connus par l’âge estropiés, usés, finis ; à peu près comme les bourgeois de la
monarchie de juillet ont connu les grognards de la grande épopée : il eût fallu
les voir dans leur splendeur, entendre leurs voix dans les clairières, suivre
leurs galops furieux pour apprécier dignement ces magnifiques bêtes. Leurs
abois étaient des sons de cloches ; derrière le fauve, ils filaient comme
l’ouragan, - gueule ouverte, langue pendante, crocs acérés ; ils aimaient
mieux, plutôt que de lâcher la proie, cela s’est vu à maintes reprises, peiner
à bout de souffle. Oui, c’étaient des chiens magnifiques que les bâtards de M.
d’Orgemont. Pourtant dans cette illustre meute, une petite chienne, un briquet
femelle et que l’on nommait « Rapante » excellait sur les autres : « et
celle-là, disait Lachesnaie, on ne la tutoyait pas, on l’appelait vous. » Elle
était incomparable. Fauve avec de très légères taches blanches aux pattes et au
museau, elle avait une exquise grâce et de beaux yeux intelligents, presque
humains : jamais on ne vit plus fin limier ; cela trottinait le long du bois,
prudemment, à pas menus, comme une fille coquette qui craint de tacher sa robe,
secouait de temps en temps ses pattes très fines, sentait par intervalles les
feuilles. Si le gibier avait passé là, elle s’arrêtait, regardait d’Orgemont,
les yeux dans les yeux : « Attention, messieurs, Rapante trouve ! » Cinq
minutes après, la tête levée, et les bâtards découplés, se bousculant, se
mordant, hurlant, suivaient la petite chienne dont la voix rare et frêle
faisait contraste avec leurs basses continues et profondes.
Aurai-je l’outrecuidance de vous décrire, mon cher Harel, les
diverses scènes de l’action magnifique qui se déroulait alors dans la forêt ?.
A quoi bon ! Nul mieux que vous n’a décrit les diverses
péripéties de cette tragédie parfaite qu’est une chasse à courre : l’angoisse,
la pitié, la terreur, l’admiration, s’y mêlent : la bête haletante, poursuivie
ou dérobée frissonne tour à tour de crainte et d’orgueil. La meute
tantôt clabaude perdant la piste, tantôt, pareille aux Erynnies se hâte avec
fureur vers le fatal dénouement. Tout ainsi que le choeur antique expliquait l’action, les cors marquent
les coups, notent chaque scène, instruisent de la marche de l’intrigue.
Il n’est point jusqu’à la Forêt elle-même, vivant décor, qui ne participe à
l’action, par le crépitement de ses feuilles, le frémissement de ses échos qui
répètent à l’infini, les airs des chasseurs, les abois des chiens, et les
galops et les fanfares…
Aucune phase du drame n’échappait à d’Orgemont : son pur sang
rapide le portait sur tous les points à la fois : il ralliait les chiens, les
animait de sa grande voix : « après-là, mes beaux, après… Écoute, écoute :
Taïaut ».
On le croyait au « carrefour au Renard » que déjà, il était au
« rendez-vous de chasse ». Le temps de l’entrevoir, un éclair, il se trouvait
au bord de l’étang, où harassée la proie se jetait, et après les chiens qui
nageaient à ses côtés lui faisaient cortège. C’était alors le dénouement,
dénouement d’une beauté tragique auquel ne manquaient ni le sang ni les larmes.
D’ordinaire, c’était d’Orgemont lui-même qui servait la bête : il y trouvait
une volupté étrange ; content de voir le sang rougir son couteau de vénerie,
riant d’un rire sardonique, aux larmes que laissaient, de leurs yeux
presqu’éteints, glisser les mourantes biches. Comme lui, Rapante était là
frétillante. Chose étrange pour un briquet, qui d’ordinaire n’a pas les audaces
du fox, elle eût au besoin coiffé la bête tandis que les bâtards se
contentaient de grogner autour, l’oeil fixe et les crocs menaçants.
Lorsque tombait le soir, c’était le curée, et « le carnage
s’achevait aux lueurs des flambeaux ».
- C’était à ce moment qu’il fallait voir d’Orgemont, tête nue,
une botte sur la proie, pareil au vainqueur qui pose le pied sur les créneaux
conquis. Superbe et atroce, radieux et cruel, il respirait le triomphe et le
sang : sa main rougie plongeant aux entrailles de la bête, en jetait les
viscères à la meute qui grouillait en rond. Rapante l’admirait fixement, avec
des yeux, où un poète eût trouvé quelque chose d’extatique et lui, ivre de ce
spectacle, il jetait aux échos comme un cri de guerre. « Hallali, mes beaux,
Hallali !!! »
A cet endroit de son récit Lachesnaie s’arrêta, je ne le
pressai point ; j’avais besoin comme lui de me recueillir et de faire revivre mentalement
la figure de son héros, à l’instant de son apothéose. - « La chasse poursuivit
Lachesnaie, c’est bien joli, mais cela coûte cher, cela ruine. » Il le savait
mieux que personne, lui le malheureux garde, que ses randonnées dans les bois
n’avaient pas enrichi et qui se voyait, au déclin de la vie, traqué par ses
créanciers comme un lièvre lamentable que des bassets chassent à vue.
M. d’Orgemont « dépensait gros » ayant accoutumé de traiter
avec faste, ses compagnons de chasse. Il n’assistait point d’ordinaire au
déjeuner du matin ; cela l’énervait de voir ses amis s’attarder à table alors
qu’il eût fait si bon sous la ramée ; il lui est même arrivé de dire un jour à
bout de patience au gros monsieur de la Taille qui ne venait là que pour manger et se
servait d’énormes tranches de pâté : « Parbleu, monsieur, vous tenez de votre
père pour manger vite, et de votre mère pour manger longtemps ». A quoi la Taille ne répondit rien
pour la simple raison qu’il avait la bouche pleine… Mais Jean se rattrapait au
repas du soir ; il aimait avoir bon souper, bon gite, et aussi, disons-le
rapidement, le reste. Grand
sableur de champagne, il faisait raison aux plus fiers buveurs et une nuit
d’orgie ne l’effrayait point. Il est certain refrain que nos pères ont chanté :
« la rime en est faible et l’air en est vieux, mais il dit bien ce qu’il veut
dire :
« Vive la chasse
Elle surpasse
Tous les plaisirs
Qui
charment nos loisirs
Et
la jeunesse
Redit sans cesse
Que
le retour
Doit être pour l’amour. »
Au regard d’Orgemont, le refrain était vrai… jusqu’au bout. A ce métier, les
écus ne pleuvaient point dans son escarcelle. Les fournisseurs le harcelaient :
« Prenez hypothèque sur mes terres, disait-il ». Mot superbe de dédain
qu’a parodié naguère je ne sais quel gentilhomme de Vendée.
L’on prit
hypothèque et d’Orgemont se trouva ruiné. Il vendit d’abord quelques
terres éparses, puis des fermes entières, puis la forêt elle-même et le château
et la meute. Il ne conserva que la seule Rapante qui s’était collée pantelante
à ses talons et ne voulut jamais se séparer de lui.
…………………………………..
Certaines âmes grandissent et s’épurent dans l’adversité et la douleur qui les
« recuients, comme dit Montaigne, dans leur fournaise ». D’autres au contraire
s’abattent et s’irritent. Les instincts prennent le dessus et comme des fauves
brisent les frêles liens qui les rattachaient à la civilisation : sous le gentilhomme
en apparence raffiné soudain surgit le barbare.
D’Orgemont n’avait nulle culture : sauf un léger vernis
d’élégance, qui tenait moins que le fard au visage et disparut brin par brin
comme les feuilles en automne tombent une à une de l’arbre dont il ne reste que
la maigre dépouille. Ce fut pitié de voir ce reste d’élégant, hier droit
encore, rôder dorénavant tête baissée, barbe inculte, le regard triste, dans un
éternel complet de velours, lavé par les pluies. Il habitait en lisière de
forêt une cabane dont le toit de chaume recouvert de mousse et de lichen
s’affaissait au point de se confondre avec la verdure des herbages… Il y vivait
tête à tête avec Rapante : la chienne avait, semblait-il, modelé son âme, sur
l’âme triste et farouche de son maître : ses yeux cherchaient toujours les
siens, et ils y puisaient la mélancolie, l’ennui et parfois une colère atroce
et brève.
Quelles sombres rêveries, ils faisaient tous les deux, durant
les longs soirs d’hiver, au coin du feu de genêt, empestant l’unique pièce de
la chaumière, tandis que la forêt toute proche, couverte de brume, pleurait de
lentes larmes. Lui, une pipe jaunie à la bouche, la casquette sur les yeux,
regardait les flammes dévorer les copeaux et les réduire en cendres ; image de
ses propres joies qui avaient flambé si vite, et Rapante roulée en boule à ses
pieds, le museau entre ses pattes de devant, les yeux mi-clos, faisait le même
interminable rêve…
Il ne sortait de ce marasme, qu’à certains jours, lorsque les
paysans des environs l’invitaient à quelque rapaille. Lui, le tueur de
sangliers, il avait dans la contrée, la réputation d’être, à beaucoup près, le
meilleur saigneur de porcs que l’on connût. On le priait donc, dès que le jour
fixé pour une telle besogne était venu. C’est une façon de jour solennel que
celui-là, dans le Cinglais, où la « Fête à Cochon » digne d’être chantée par
Rabelais, se célèbre encore par endroits.
D’Orgemont partait dès le petit matin muni de son couteau de
vénerie qui ne le quittait jamais. Il sifflait un air joyeux et Rapante
contente de le voir gai, relevait la tête, trottait allègre, au long des
taillis, comme aux beaux jours de chasses anciennes.
C’était pour notre héros une volupté affreuse que de plonger
sa main dans le sang du porc égorgé et c’était une joie pour lui que de
s’asseoir à la table où l’on servait presque palpitant encore, le foie et la
grillade.
Il se trouvait assis à la place d’honneur, et les paysans lui
gardaient une manière de respect, sa verve d’autrefois, verve un peu grossière
et qui ne reculait pas devant le mot brutal et s’achevait dans un rire énorme.
L’appétit lui revenait et il buvait à larges rasades, la tête échauffée, il
racontait ses chasses et ses amours, taquinait les robustes servantes et se
levait de table un peu ivre, car lui le buveur délicat et solide de jadis, il
cherchait maintenant une volupté mauvaise dans la saoulerie banale et lourde.
A part ces
repues franches, d’Orgemont ne faisait rien que songer et songer tristement. Toutefois,
il fallait vivre et comme il n’avait point de métier, qu’au reste, il eût cru
s’avilir en travaillant comme un manant, d’Orgemont n’avait pas d’autre
ressource que la chasse. Il chassa donc, en chasseur loyal d’abord, qui
ne se sert que du fusil et quitte la plaine au coucher du soleil. Les paysans
le laissaient passer sur leurs terres un peu par déférence, un peu par crainte,
un peu par calcul ; car de temps à autre, il leur « baillait un lièvre ». Mais
le jour vint, où le malheureux d’Orgemont fut si pauvre qu’il ne put payer son
« permis », alors il descendit d’un degré : lui le gentilhomme scrupuleux, il
tendit des collets, il braconna. Il mena cette vie de charme et d’angoisse du
braconnier, qui se traîne le long des bois, rampe dans les fossés, se muche
derrière les gros hêtres ; vite de criminel tremblant sans cesse d’être
surpris, vie de soldat, aussi, qui toujours lutte et garde le qui-vive. Il
opérait surtout dans la forêt : « Ma forêt », comme il disait, oubliant qu’elle
n’était hélas ! plus la sienne.
Elle avait été achetée par un certain M. Senert, un Turcaret
enchanté de chausser les éperons du féodal qui lui allaient d’ailleurs fort
mal. Le financier avait ruiné le hobereau : phénomène qui se généralise sans
que l’esthétique y gagne, heureux encore lorsque le vainqueur ne porte point un
nom tudesque et ne répand point ce « factor judaïcus », si répugnant aux
narines françaises.
Avec Sénert, les grandes chasses avaient cessé : podagre, il
ne pouvait monter à cheval : il tirait quelquefois par hasard, un lapin et un
perdreau, c’était tout : mais jaloux du gibier, de cette jalousie particulière
aux impuissants, il avait voué une haine mortelle aux braconniers. Il détestait
particulièrement d’Orgemont, dont il avait longtemps envié, la belle tenue à la
chasse, l’allure superbe, la distinction aristocratique. D’Orgemont avait été
ce qu’il eût voulu être lui-même, il ne le lui pardonnait point.
Pourtant il
n’osait comme on dit « le faire prendre ». D’Orgemont ne badinait point et
d’Orgemont avait dit : « Si l’on me fait un procès, je tue un garde ». La
menace était claire et tout le monde tremblait au château ; aucun n’eût pris
sur soi de dresser procès-verbal au braconnier. Il chassait donc impunément,
plus hardi de jour en jour, colletant les lapins sous les fenêtres du propriétaire.
A la fin Senert s’exaspéra ; l’énervement rendit ce lâche, héroïque. «
Je me souviendrai toujours, disait Lachesnaie, du jour où le nouveau maître,
nous convoqua dans la grand’salle. Nous étions là, trois gardes demeurés au
château après la vente, Leroy, Cachelou et moi ; la casquette à la main,
anxieux, nous pressentions quelque chose de grave. « Mes amis, dit Senert,
cette canaille d’Orgemont, (il l’appelait toujours cette canaille
d’Orgemont) braconne depuis trop longtemps dans la forêt ; il faut que
cela cesse. Je sais qu’il doit cette nuit même relever des collets qu’il a
posés dans le Costil des bruyères à quelque distance du ruisseau de la Noé. Lequel de vous
veut s’y trouver ? le prendre sur le fait et lui dresser procès-verbal ? Lequel
? » Aucun de nous ne répondit - non par crainte, bien sûr ; car vous me
connaissez et vous savez que depuis qu’une baïonnette prussienne m’a fendu le
bras à Wissembourg, j’ignore la peur. Mais le respect nous tenait et il nous
répugnait de surprendre notre ancien maître comme un vil criminel. Sénert
attendit quelques instants puis nous voyant silencieux : « C’est bon, dit-il,
je sais ce qu’il me reste à faire ». et tandis que la nuit s’avançait, il prit
un révolver et s’achemina par la forêt…
Il faisait un
temps superbe, un de ces beaux clairs de lune qui font dans leurs rayons sauter
les lapins, à travers la bruyère, errer dans les sentes les lièvres
mélancoliques et sortir de leurs trous les renards et les braconniers.
Lui aussi, d’Orgemont avait été tenté par cette nuit
romantique, il avait pris son couteau de chasse et prudemment, il arpentait la
forêt, Rapante sur les talons. La chienne, d’une finesse extrême, frémissait au
moindre bruit. Les bruits du reste étaient rares ; car dans le calme des bois,
vêtus de nocturne lumière, c’est à peine si les feuilles tressaillaient. Gagnant
le chemin des biches, d’Orgemont arriva au costil des bruyères. Il
affectionnait cet endroit où ses collets prenaient de tout, même des chevrettes
qui dévalaient haletantes et assoiffées vers le ruisseau de la Noé. Le ruisseau était à
trente pas de là ; on ne le voyait point, mais dans le grand silence, un léger
murmure indiquait sa présence toute prochaine. Au mitan du costil, d’Orgemont
s’arrêta, regarda de tous côtés puis se mit à genoux pour relever ses collets ;
son couteau de vénerie, frappé des rayons de la lune flambait dans sa main. A
quelques mètres de lui, Rapante se tenait, de garde…
Tout à coup,
elle frémit, dressa les oreilles et se retournant vers son maître donna deux
coups de voix si discrets, que l’on eût dit deux soupirs et que d’Orgemont seul
put les entendre. Il regarda… devant lui, les branches bougeaient,
s’abaissaient et se redressaient tour à tour, baignées par la lune molle. Puis
une ombre, furtive, s’avançait, cachée derrière les arbres énormes :
- « Ah ! ah ! c’est vous Sénert ! murmura d’Orgemont à
mi-voix.
- L’ombre tressaillit. Sénert avait eu un douloureux
saisissement, - puis honteux de sa peur : « Eh bien oui, c’est moi, cette fois
je te prends sur le fait et tu n’y couperas point.
- Qui t’a permis de me tutoyer voleur ? » fit d’Orgemont dont
la voix devenait terrible.
Sénert recula d’un pas, car le buste du braconnier s’était
dressé et son couteau de chasse luisait dans la nuit, - toutefois il répondit
du même ton.
- « C’est bien à toi, de m’appeler voleur, braconnier
que tu es. N’approche pas ou je… » et ce disant il assurait son revolver dans
sa main, et ivre de colère il le braqua sur son ennemi…
D’Orgemont bondit, asséna sur le poing de Sénert un tel coup
que le révolver tomba… et que lui-même faillit être renversé.
- « Voyons,
voyons, que fais-tu d’Orgemont, tu es pris, n’aggrave point ton cas, mes gardes
sont là, arrête, arrête. »
Le braconnier n’écoutait plus, le couteau de chasse levé, il
avançait les yeux pleins de feu, les narines palpitantes, nerfs tendus il
fonçait droit, comme aux anciennes battues, sur la bête : « Va-t-en, tonnerre,
ou je te tue. » Sénert reculait pas à pas, dévalant le costil des bruyères, au
bas duquel coule le ruisseau de la
Noé ; il allait à reculons, trébuchant à chaque instant,
criant, désespérant : « Au secours, on me tue ! d’Orgemont me tue ! ». Ses
mains tremblantes essayèrent de se prendre aux branches ; mais sitôt que ses
mains se posaient, le couteau d’Orgemont les lardait de coups, les tailladait,
en faisait gicler le sang ; le lendemain les feuilles, les jeunes tailles, les
brins d’herbe, tout dégouttait de sang.
- Au secours, d’Orgemont me tue ! cela monta dans la nuit une
dernière fois, ultime cri de mort. Sur la berge de la Noé, Sénert reculant toujours
venait de faire un faux pas ; il était tombé à la renverse, la tête baignant
dans les eaux. Alors d’Orgemont se courba, ivre de sang, hors de lui, excité
par les abois de Rapante qui jappait de joie, il plongea jusqu’à la garde, son
couteau de vénerie dans la gorge de son ennemi et le saigna comme autrefois il
saignait les fauves…
- « Alors, ajoutait Lachesnaie, ce que nous vîmes en arrivant
sur le lieu du meurtre aux derniers appels de notre maître, fut horrible. Rapante
lapait le ruisseau où coulaient des flots de sang noir. Dans un accès de
délire, d’Orgemont avait ouvert la poitrine de son ennemi, il lui arracha le
coeur, le jetta à sa chienne qui trépignait de joie… et plein de sang, sous la
lune sanglante, il cria comme jadis à l’heure de la curée : « Hallali, mes
beaux, Hallali. »
Telle est la sombre histoire que nous conta Lachesnaie, un
soir d’automne, tandis que les bois déjà tachés de rouille et mantelés d’une
brume pluvieuse semblaient sur nous pleurer du sang.
Bretteville-sur-Laize, 1911.
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