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Texte
Si vous avez connu Duval,
dit le Moblot, ce grand chat maigre, garde-chasse de son métier et
qui faisait si bien le « pied » au matin des battues, si vous l’avez connu, et
que vous ayiez un minimum de littérature, je suis sûr qu’il vous évoquait,
comme à moi, la sympathique figure de don Quichotte, l’ingénieux hidalgo de la Manche - Non qu’il eût
combattu les moulins à vent, il était trop sensé pour cela, non qu’il se fût
amusé à crever des outres, pour en répandre le vin, il avait trop grand respect
de la « purée septembrole ». Mais sa haute taille, sa figure osseuse,
ses manières de rodomont et sa vantardise en faisaient une assez fidèle copie
du maître de Sancho Pança - s’il tenait par sa prestance du XVIe siècle, il en
tenait aussi pour son appétit. Rarement vîtes-vous mangeur plus solide que
Duval le Moblot. - Dès son jeune âge, alors qu’il était petit valet, il ne
rassasiait point. - Il ne connaissait pas son appétit. - « J’ai-ti bientôt
assez mangi, moussieu ? » demandait-il à son patron. - Si celui-ci ne lui eût
pas répondu vite, Duval eût dévoré toutes les galettes de sarrasin et je ne
sais s’il eût laissé en repos la tuile et le gril. Un jour, il avait dix-huit
ans, il paria à la
Saint-Clément, du Plessis-Grimoult, qu’il mangerait un gigot
tout entier et gagna son pari ; une autre fois, il dévora un dindon, etc. - Si
je voulais vous raconter tous ses exploits pantagruéliques, je n’en finirais -
qu’il vous suffise de savoir qu’il naquit aux environs de Saint-Rémy-sur-Orne,
pays où l’estomac des gens est comme le sous-sol, bardé de fer. - Man pouar’
Auguste, disait sa mère effrayée d’avoir à donner la becquée à un ogre
semblable, comment qu’tu f’ras quand tu seras soldat ».
Le fait est qu’une maigre gamelle devait sembler pitance
légère à un homme de la complexion de notre ami - Hélas, il ne l’eut même pas
toujours la maigre gamelle, car il fit son temps de service à un moment où les
moins affamés périssaient d’inanition.
Il atteignit ses vingt ans lors de la guerre et suivit les
mobiles du Calvados à l’armée de Chanzy. - Certainement Duval n’était pas un
capon et il fit son devoir tout comme un autre, mais, bon dieu, qu’il souffrit
de la faim - « Ah mes bonnes gens, disait-il invariablement, quand après
avoir fait le « pied », il s’attablait, au déjeuner de chasse et coupait à la
miche un gros chanteau de pain - ah mes bonnes gens, si j’avions eu cha en
soixante-dix - et alors sans désemparer il nous contait les misères de cette
époque : - à Dreux, il avait mangé du cheval, à Marchenoir des pommes de terre
gelées, à Nonancourt, il avait découvert un bifteck, mais une panique imbécile
le lui fit laisser sur le gril. A Sillé-le-Guillaume, il était tellement
harassé qu’il s’était étendu en pleine neige et n’avait rien goûté pendant plus
de trente heures, - à Fréteval, il s’était battu comme un lion ; à la suite des
fusiliers marins du commandant Collet qui paya cet exploit de sa vie, il avait
traversé le pont, repoussé les Prussiens à la baïonnette et pénétré dans la
ville - après un tel effort, il espérait bien diner ce jour-là. « Ah ouiche, les Prussiens avaient
mangé tout, ni pain, ni viande, ni poisson, ils n’avaient rien laissé - ah les
goulus ! Je dus encore, ce jour-là, danser devant le buffet. - « Je vois, mon
pauvre Duval, que cet exercice vous était familier, lui disais-je pour le
mettre en verve, et que si, grâce à Dieu, vous vous êtes rattrapé depuis, il ne
vous reste aucun souvenir de joyeuse ripaille, durant cette lamentable épopée
de l’armée de la Loire.
- Ah non pour sûr - pourtant si, un jour, je peux dire que j’en ai pris tout
mon « sâ », mais jusque-là et que ça ne m’a pas coûté cher.
- Vraiment ! contez-nous cela, Moblot, tranquillement, tout en
cassant la croûte. N’oubliez pas le proverbe « Brebis qui bêle perd sa goulée »
- Je ne l’oublie pas, messieurs, pas plus que je n’oublierai jamais les détails
de l’histoire que je vais vous raconter.
« C’était la veille de Noël 1870. - Notre bataillon était aux
environs du Mans et ma compagnie cantonnait dans un village, dont ni mes
camarades, ni moi, n’avons jamais exactement le nom - nous étions du reste fort
mal tombés - nous logions, si on peut appeler cela loger, dans une malheureuse
ferme, pauvre d’aspect, appartenant à un individu de mauvaise mine et de nom
significatif : il s’appelait Rétif. Je vous jure que ce nom lui allait bien et
que sa figure, chafouine et rose, aux lèvres pincées, n’était pas trompeuse -
c’était l’avare le plus dur que j’aie connu - Nos vêtements étaient usés, nous
étions pieds-nus, nous grelottions, lamentables - cela ne lui faisait pas pitié
- Il fallait tout lui arracher - « Dites, maître Rétif, donnez-nous au moins
quelques bourrées. » - « Je n’en ons point. » - Allez nous chercher un verre de
cidre, on vous payera. » - « J’n’en ons point. » - « Laissez-nous prendre une
botte de paille pour nous coucher. » - « J’en ons si peu. » Toujours la même
chanson ; à tel point que pour puiser de l’eau à son puits, nous fûmes obligés
de le menacer de la corde. - C’est une honte et pourtant ce « vieux quien » ne
manquait de rien. - Il avait notamment sous un tas de bourrées deux tonnes
d’excellent cidre. - Nous l’avons su depuis, d’une drôle de façon. - Un de nos
camarades, un nommé Barbeau, se trouvait ivre tous les soirs. Dans le dénuement
complet où nous étions, cette pistache journalière était pour nous un problème
: Barbeau avait beau dire, la langue pâteuse : « c’est le froid » nous n’y
croyions rien, - Il nous avoua plus tard avoir découvert la cachette de Rétif :
il n’avait rien ébruité, mais à la nuit tombante, il introduisait un fêtu par
la bonde et se régalait en faisant semblant de dormir. - Ce n’était pas bête et
ma foi voler notre hôte c’était pain bénit. Ne m’en veuillez pas, si je
vous trace si longuement la figure de cet individu. Je ne me souviens jamais de
lui sans colère, et d’ailleurs, il est juste qu’un pingre de cette espèce, qui
refusait un verre de cidre à de malheureux soldats, soit flétri, par de bons
Français, comme vous. »
- « Nous le flétrissons de grand coeur, Moblot, mais hâte-toi,
le soleil monte à l’horizon et comme chante Paul Harel :
«
Piqueux, la voie
Nous met en joie
Prends ton limier -
Au bois, sois le
premier. -
- Achève ton histoire, si tu veux que nous ne fassions pas
buisson creux.
- « Vous pouvez servir le café, messieurs. Le temps qu’il
refroidisse et mon histoire sera terminée. Vous vous imaginez aisément les
tristes réflexions qui nous venaient à l’esprit, tandis que le ventre creux,
couverts de vrais haillons, et les pieds dans la neige, nous rôdions comme des
ombres dans la cour peu hospitalière de Rétif.
« - Triste Noël, hein ! me disait Robillard, un pays que je
n’avais pas quitté depuis le commencement de la campagne - ce n’est pas cette
année qu’on va chanter le « læta voce » à la messe de minuit. - Je crois bien
que nous ne coulinerons guère et qu’on n’entendra pas grand monde dire :
«
Taupes et mulots
Si tu restes dans mon
clos,
J’te brûle la barbe et
l’s’os. »
Ce rappel des coutumes tant aimées de mon pays de Cinglais me mit les larmes
aux yeux et je dis tout penaud « Si seulement, on pouvait réveillonner. »
- Réveillonner, mes gars, dit notre sergent qui avait toujours
le mot pour rire, bien qu’il souffrît comme nous et qu’il ait laissé à la
maison une toute jeune femme ! réveillonner et avec quoi, avec du pain et du
sec, comme on dit chez nous. »
- Ça dépeint, sergeint, dit derrière nous, une voix dont
l’accent n’avait rien de Calvadosien et que nous prîmes d’abord pour la voix de
Rétif… cà dépeint - nous nous retournâmes et vîmes un paysan sarthois, costumé
comme notre hôte, mais dont la figure avenante et futée contrastait
singulièrement avec la sienne ! il tenait sa casquette à la main et, à son air,
nous devinâmes qu’il avait une communication intéressante à nous faire.
« - Que voulez-vous, mon vieux, lui dit le sergent, vous
pouvez parler devant les camarades, il n’y a pas de bleus ici, allez-y.
Le paysan toujours méfiant, nous tira quelque peu à l’écart en
nous prenant par nos vareuses et regardant autour de lui, par précaution, voici
ce qu’il nous dit :
- Ainsi, sergent, vous n’avez pas de quoi réveillonner cette
nuit.
- Rien n’est hélas plus vrai, répartit le sergent.
- Eh bien si vous êtes un homme courageux et qu’une vingtaine
de vos camarades veuillent vous suivre, vous pouvez être certain de trouver une
table garnie.
- Et où cela ?
- A quelques kilomètres d’ici.
- Pour moi, intervins-je - s’il faut seulement faire quelques
kilomètres pour réveillonner, bien qu’il neige comme du chien, j’y vais avec
votre permission, sergent,
- Il ne s’agit pas seulement de faire quelques kilomètres,
poursuivit le paysan, en secouant la tête ! m’est avis qu’il faudra ventié
ben ! se battre : car si la table est servie, elle ne l’est point à votre
intention, mes gars, et si vous voulez vous y asseoir il faudra gagner vos
sièges, à la pointe des baïonnettes ». - Il expliqua que le matin une vingtaine
de houzards de la Mort,
sabre au clair, avaient envahi sa ferme - qu’à force de menaces, ils avaient eu
raison de lui - qu’ils l’avaient contraint à préparer pour le soir un
plantureux réveillon ! toutefois, comme à leur tête se trouvait un
sous-officier bien élevé, on lui avait donné quelque argent en dédommagement et
on l’avait invité à la table commune - pour sabler comme il disaient le «
Jambagne ». - « Mais, plutôt que de trinquer avec ces houzards j’aimerais mieux
crever de soif et comme le coeur me saignait à la pensée que mes poulets serviraient
à nourrir ces gueux, j’ai résolu de leur jouer une bonne farce et prenant mon
gourdin, j’ai fait une lieue, ai demandé où cantonnaient les soldats français
et suis venu droit à vous.
- Vous êtes un bon type, dit le sergent très ému, votre invitation
me plaît, et ma foi, je ne dis pas non.
- Et moi je dis oui, avec votre permission, sergent,
m’écriai-je car la langue m’affriolait et plutôt que de laisser à d’autres les
poulets rôtis dont le fumet montait en imagination à mes narines, j’aurais bravé
le brasier de l’Enfé.
Ma décision entraîna le sergent qui promit au paysan de
répondre à son appel.
- « Je me
trouverai donc vers huit heures à quelques pas d’ici dit le brave homme,
réunissez vingt de vos mobiles et je vous conduirai. »
Je vous jure que les vingt hommes ne furent pas long à
trouver, car si ventre affamé n’a pas d’oreilles, il doit avoir jambes agiles
et bras courageux. - Je serais pendu pour vous dire les noms des vingt
convives. - Tout ce que je sais, c’est qu’avec Robillard, moi et Barbeau, il y
avait un parisien égaré parmi nous et qui à la demande du sergent avait répondu
« Ça colle » et aussi le père Cachelou que vous connaissez tous, Cachelou, dit
teurte-gambe, dit le blaireau, qui dès ce temps là, roulait déjà en marchant.
Nous partîmes à l’heure dite, le paysan servant de guide, et
teurte-gambe fermant en boîtaillant la colonne. Pour étouffer le cliquetis des
fourreaux de baïonnettes nous les tenions de la main gauche - quant au bruit de
nos pas on eût été empêché de les entendre, attendu que depuis la moitié de la
campagne, nous étions pieds nus.
Nous marchions environ depuis une demi-heure, quand notre
guide dit : « Regardez, c’est là ! » - Nous vimes en effet, à quelque distance,
des fenêtres éclairées et nous entendîmes une bordée de rires. - « Diable, ne
pus-je m’empêcher de dire un peu haut, s’ils rient et parlent si fort, ils n’en
sont point au potage et nous n’aurons mais que les restes.
- Silence, dit le sergent légèrement fâché, pas de bruit et
effaçons-nous le long du mur.
- Oui, le long du mur, dit le guide fort bas, car au milieu de
la cour il y a une mare de purin grossie par les pluies. - Ils sont bien là,
continua-t-il, car leurs chevaux emplissent mon écurie et ils les ont sellés
tout près, pour repartir au plus tôt.
- Ce serait chouette, laissa échapper le parisien, de couper
les sangles ou les guides de leurs canassons, ce qu’ils en feraient une té-terre
les alboches.
- Oui dit le sergent, c’est une bonne idée, mais attention au
garde d’écurie.
Par bonheur le garde d’écurie dormait, saoul de cette
ivresse allemande, lourde et sinistre comme la mort. Le parisien, Robillard et moi nous entrâmes
dans l’écurie et coupâmes les sangles et les guides de cinq chevaux. Mais, au
sixième, le garde d’écurie qui rêvait sans doute, eut un grognement qui d’un
bond nous jeta à la porte.
- Allons, dit le sergent, assez de babeluses et droit au
festin.
Une seconde après, nous étions tous en groupe, retenant notre
souffle, fusil en main et baïonnette au canon à la porte de la salle où les houzards riaient
à gorge déployée - choquaient leurs verres. - « Prosit ». - D’un coup de crosse
la porte sauta
et nous envahîmes le local. - « Bonsoir, messieurs, dit le sergent. - C’est pas
chic de réveillonner sans nous, dit le parisien. « Je ne sais ce que marmottèrent les houzards : - «
Mac-Sehanc, petetin, petetin, petetac ! » - car je ne sais pas l’allemand. - En tout cas, ils
n’étaient pas fiers et se voyaient perdus, attendu que pour javailler mieux,
ils avaient ôté leurs armes. - « Que personne ne bouge, dit le sergent, vous
êtes tous prisonniers. »
- Si vous croyez cela, vous avez compté sans votre hôte,
répondit en excellent français, un grand houzard à jolie moustache blonde, que
je pris pour le maréchal des logis de la troupe, - et en moins de temps qu’il
en faut pour le dire, il fit sauter les carreaux et s’enfuit par la fenêtre
suivi de tous les autres.
- « Arrêtez-le, dit le sergent. » - Mais impossible : car en
rôdant je ne sais
comment, Cachelou, dit teurte-gambe, dit le blaireau, avait avec le bout de sa
baïonnette renversé la lampe et nous n’y voyions goutte. - Nous attendîmes
donc, anxieux, dans les ténèbres risquant de nous embrocher les uns les autres
que les houzards revinssent. Mais ils ne revinrent pas. - A la fin le sergent
allait nous inviter à nous mettre à table ; quand nous entendimes au dehors un
clapotement indicible et des appels désespérés - à la lueur de la lampe,
victime de Cachelou et enfin rallumée par le paysan, nous distinguâmes cinq
individus, cinq houzards qui pataugeaient à qui mieux mieux dans la mare. Voici
ce qui s’était passé - vous vous souvenez que nous avions coupé les sangles de
cinq chevaux - Dès que leurs cavaliers les eussent montés d’un bond, sans
toucher aux étriers, les chevaux, livrés à eux-mêmes gagnèrent l’abreuvoir. -
Mais à peine baissèrent-ils le cou que les houzards piquèrent une tête dans
l’eau, au risque de se noyer ; empêchés qu’ils étaient par leurs selles, leurs
colbacks, leurs sabre-taches.
Parmi eux se trouvait le maréchal des logis. - « Parbleu, lui
dit notre sergent, cette fois vous êtes notre prisonnier. - J’aurais mauvaise
grâce à ne pas le reconnaître, répondit l’autre qui décidément savait vivre. »
- Cela nous fait cinq prisonniers.
- Hélas, cela en fait six en comptant notre garde d’écurie -
il est saoul comme une grive, mais c’est un Polonais, ce n’est pas drôle.
- Tandis que sous bonne garde, nos houzards légèrement
grognons se séchaient dans la cuisine, nous attaquâmes les poulets un peu
cuits, mais à la guerre comme à la guerre.
Le sergent eut une idée : « Si nous invitions le maréchal des
logis. Pourquoi pas ? - « Monsieur, lui dit-il, vous plairait-il de trinquer
avec nous : vous avez payé le festin, il est équitable que vous en ayiez votre
part. - « Comment donc, fit le houzard, on ne refuse jamais de boire avec des
braves, et ma foi vous êtes des braves - »,
Tout se passa donc le mieux au monde et le champagne nous
donnant une douce gaieté, Cachelou, qui avait une superbe basse-taille entonna
le « Minuit Chrétien ».
- Sa voix grondait si fort qu’elle eût sûrement cassé les
vitres : mais elles l’étaient déjà de la façon que j’ai dite.
Eh bien, messieurs, conclut le moblot, croyez-moi si vous
voulez, ce réveillon me regaillardit pour toute la campagne. - C’est au
souvenir de ce joyeux festin que je me battis vaillamment à Touvois où je fus
blessé et où tomba glorieusement le capitaine le Pipre. - Aujourd’hui encore,
tenez, rien que d’y penser, cela me donne des jambes - allons, messieurs, nous
allons faire une bonne chasse : partons, il est temps, les chiens
s’impatientent.
- Allons ! paix là, Ravissante, paix là, Rouflot, paix là,
Amiral - on y va, mes loulous !
Août
1911.
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