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Le jeune ménage s'installa sur le même palier que
Cachelin et que Mlle Charlotte, dans un logement pareil au leur et dont on
expulsa le locataire.
Une inquiétude, cependant, agitait l'esprit de
Lesable : la tante n'avait voulu assurer son héritage à Cora par aucun
acte définitif. Elle avait cependant consenti à jurer "devant Dieu"
que son testament était fait et déposé chez maître Belhomme, notaire. Elle
avait promis, en outre, que toute sa fortune reviendrait à sa nièce, sous
réserve d'une condition. Pressée de révéler cette condition, elle refusa de
s'expliquer, mais elle avait encore juré avec un petit sourire bienveillant que
c'était facile à remplir.
Devant
ces explications et cet entêtement de vieille dévote, Lesable crut devoir
passer outre, et comme la jeune fille lui plaisait beaucoup, son désir
triomphant de ses incertitudes, il s'était rendu aux efforts de Cachelin.
Maintenant il était heureux, bien que harcelé toujours
par un doute. Et il aimait sa femme qui n'avait en rien trompé ses
attentes. Sa vie s'écoulait, tranquille et monotone. Il s'était fait d'ailleurs
en quelques semaines à sa nouvelle situation d'homme marié, et il continuait à
se montrer l'employé accompli de jadis.
L'année s'écoula. Le jour de l'an revint. Il n'eut pas,
à sa grande surprise, l'avancement sur lequel il comptait. Maze et Pitolet
passèrent seuls au grade au-dessus ; et Boissel déclara confidentiellement
à Cachelin qu'il se promettait de flanquer une roulée à ses deux confrères, un
soir, en sortant, en face de la grande porte, devant tout le monde. Il n'en fit rien.
Pendant huit jours, Lesable ne dormit point d'angoisse
de ne pas avoir été promu, malgré son zèle. Il faisait pourtant une besogne de
chien ; il remplaçait indéfiniment le sous-chef, M. Rabot, malade neuf
mois par an à l'hôpital du Val-de-Grâce ; il arrivait tous les matins à
huit heures et demie ; il partait tous les soirs à six heures et demie.
Que voulait-on de plus ? Si on ne lui savait pas gré d'un pareil travail
et d'un semblable effort, il ferait comme les autres, voilà tout. A
chacun suivant sa peine. Comment donc M. Torchebeuf, qui le traitait ainsi
qu'un fils, avait-il pu le sacrifier ? Il voulait en avoir le coeur net.
Il irait trouver le chef et s'expliquerait avec lui.
Donc, un lundi matin, avant la venue de ses confrères,
il frappa à la porte de ce potentat.
Une voix aigre cria : "Entrez !" Il
entra.
Assis devant une grande table couverte de paperasses,
tout petit avec une grosse tête qui semblait posée sur son buvard, M.
Torchebeuf écrivait. Il dit,
en apercevant son employé préféré : "Bonjour, Lesable ; vous
allez bien ?"
Le jeune homme répondit : "Bonjour, cher
maître, fort bien, et vous-même ?"
Le chef cessa d'écrire et fit pivoter son fauteuil. Son
corps mince, frêle, maigre, serré dans une redingote noire de forme sérieuse,
semblait tout à fait disproportionné avec le grand siège à dossier de cuir. Une
rosette d'officier de la Légion d'honneur, énorme, éclatante, mille fois trop
large aussi pour la personne qui la portait, brillait comme un charbon rouge
sur la poitrine étroite, écrasée sous un crâne considérable, comme si
l'individu tout entier se fût développé en dôme, à la façon des champignons.
La
mâchoire était pointue, les joues creuses, les yeux saillants, et le front
démesuré, couvert de cheveux blancs rejetés en arrière.
M. Torcheboeuf prononça : "Asseyez-vous, mon
ami, et dites-moi ce qui vous amène."
Pour tous les autres employés il se montrait d'une
rudesse militaire, se considérant comme un capitaine à son bord, car le
ministère représentait pour lui un grand navire, le vaisseau amiral de toutes
les flottes françaises. Lesable, un peu ému, un peu pâle, balbutia :
"Cher maître, je viens vous demander si
j'ai démérité en quelque chose ?
- Mais non, mon cher, pourquoi me posez-vous
cette question-là ?
-
C'est que j'ai été un peu surpris de ne pas recevoir d'avancement cette année
comme les années dernières. Permettez-moi de m'expliquer jusqu'au bout, cher
maître, en vous demandant pardon de mon audace. Je sais que j'ai obtenu de vous des faveurs
exceptionnelles et des avantages inespérés. Je sais que l'avancement ne se donne, en
général, que tous les deux ou trois ans ; mais permettez-moi encore de
vous faire remarquer que je fournis au bureau à peu près quatre fois la somme
de travail d'un employé ordinaire et deux fois au moins la somme de temps. Si
donc on mettait en balance le résultat de mes efforts comme labeur et le
résultat comme rémunération, on trouverait certes celui-ci bien au-dessous de
celui-là !
Il avait préparé avec soin sa phrase qu'il
jugeait excellente.
M. Torchebeuf, surpris, cherchait sa réplique. Enfin,
il prononça d'un ton un peu froid : "Bien qu'il ne soit pas
admissible, en principe, qu'on discute ces choses entre chef et employé, je
veux bien pour cette fois vous répondre, eu égard à vos services très
méritants.
"Je
vous ai proposé pour l'avancement, comme les années précédentes. Mais le
directeur a écarté votre nom en se basant sur ce que votre mariage vous assure
un bel avenir, plus qu'une aisance, une fortune que n'atteindront jamais vos
modestes collègues. N'est-il pas équitable, en somme de faire un peu la part de
la condition de chacun ? Vous deviendrez riche, très riche. Trois cents
francs de plus par an ne seront rien pour vous, tandis que cette petite
augmentation comptera beaucoup dans la poche des autres. Voilà, mon ami,
la raison qui vous a fait rester en arrière cette année."
Lesable, confus et irrité, se retira.
Le soir, au dîner, il fut désagréable pour sa femme.
Elle se montrait ordinairement gaie et d'humeur assez égale, mais
volontaire ; et elle ne cédait jamais quand elle voulait bien une chose.
Elle n'avait plus pour lui le charme sensuel des premiers temps, et bien qu'il
eût toujours un désir éveillé, car elle était fraîche et jolie, il éprouvait
par moments cette désillusion si proche de l'écoeurement que donne bientôt la
vie en commun de deux êtres. Les mille détails trivials ou grotesques de
l'existence, les toilettes négligées du matin, la robe de chambre en laine
commune, vieille, usée, le peignoir fané, car on n'était pas riche, et aussi
toutes les besognes nécessaires vues de trop près dans un ménage pauvre, lui
dévernissaient le mariage, fanaient cette fleur de poésie qui séduit, de loin,
les fiancés.
Tante
Charlotte lui rendait aussi son intérieur désagréable, car elle n'en sortait
plus ; elle se mêlait de tout, voulait gouverner tout, faisait des
observations sur tout, et comme on avait une peur horrible de la blesser, on
supportait tout avec résignation, mais aussi avec une exaspération grandissante
et cachée.
Elle allait à travers l'appartement de son pas traînant
de vieille ; et sa voix grêle disait sans cesse : "vous devriez
bien faire ceci ; vous devriez bien faire cela."
Quand les deux époux se trouvaient en tête-à-tête,
Lesable énervé s'écriait : "Ta tante devient intolérable. Moi, je
n'en veux plus. Entends-tu ? je n'en veux plus." Et Cora
répondait avec tranquillité : "Que veux-tu que j'y fasse,
moi ?"
Alors il s'emportait : "C'est odieux d'avoir
une famille pareille !"
Et elle répliquait, toujours calme : "Oui, la
famille est odieuse, mais l'héritage est bon, n'est-ce pas ? Ne fais donc
pas l'imbécile. Tu as autant d'intérêt que moi à ménager tante Charlotte."
Et il se taisait, ne sachant que répondre.
La tante, maintenant les harcelait sans cesse avec
l'idée fixe d'un enfant. Elle
poussait Lesable dans les coins et lui soufflait dans la figure :
"Mon neveu, j'entends que vous soyez père avant ma mort. Je veux voir mon
héritier. Vous ne me ferez pas accroire que Cora ne soit point faite pour être
mère. Il suffit de la regarder. Quand on se marie, mon neveu, c'est pour avoir
de la famille, pour faire souche. Notre sainte mère l'Église défend les
mariages stériles. Je sais
bien que vous n'êtes pas riches et qu'un enfant cause de la dépense. Mais après
moi vous ne manquerez de rien. Je veux un petit Lesable, je le veux,
entendez-vous !"
Comme, après quinze mois de mariage, son désir ne
s'était point encore réalisé, elle conçut des doutes et devint pressante ;
et elle donnait tout bas des conseils à Cora, des conseils pratiques, en femme
qui a connu bien des choses, autrefois, et qui sait encore s'en souvenir à
l'occasion.
Mais un matin elle ne put se lever, se sentant
indisposée.
Comme elle n'avait jamais été malade, Cachelin, très
ému, vint frapper à la porte de son gendre : "Courez vite chez le
docteur Barbette, et vous direz au chef, n'est-ce pas, que je n'irai point au
bureau aujourd'hui, vu la circonstance."
Lesable
passa une journée d'angoisses, incapable de travailler, de rédiger et d'étudier
les affaires. M. Torchebeuf, surpris, lui demanda : "Vous êtes
distrait, aujourd'hui, monsieur Lesable ?" Et Lesable, nerveux,
répondit : "Je suis très fatigué, cher maître, j'ai passé toute la
nuit auprès de notre tante dont l'état est fort grave."
Mais le chef reprit froidement : "Du moment
que M. Cachelin est resté près d'elle, cela devrait suffire. Je ne peux pas
laisser mon bureau se désorganiser pour des raisons personnelles à mes
employés."
Lesable avait placé sa montre devant lui sur sa
table, et il attendait cinq heures avec une impatience fébrile. Dès que la
grosse horloge de la grande cour sonna, il s'enfuit, quittant, pour la première
fois, le bureau à la minute réglementaire.
Il prit même un fiacre pour rentrer, tant son
inquiétude était vive ; et il monta l'escalier en courant.
La bonne vint ouvrir ; il balbutia :
"Comment va-t-elle ?
- Le médecin dit qu'elle est bien bas."
Il eut un battement de coeur et demeura tout ému :
"Ah ! vraiment."
Est-ce que par hasard, elle allait mourir ?
Il n'osait pas entrer maintenant dans la chambre de la
malade, et il fit appeler Cachelin qui la gardait.
Son beau-père apparut aussitôt, ouvrant la porte avec
précaution. Il avait sa robe de chambre et son bonnet grec comme lorsqu'il
passait de bonnes soirées au coin du feu ; et il murmura à voix
basse : "Ça va mal, très mal. Depuis quatre heures elle est sans connaissance. On l'a même administrée
dans l'après-midi."
Alors Lesable sentit une faiblesse lui descendre dans
les jambes, et il s'assit :
- Où est ma femme ?
- Elle est auprès d'elle.
- Qu'est-ce que dit au juste le docteur ?
- Il dit que c'est une attaque. Elle en peut revenir, mais elle peut aussi
mourir cette nuit.
- Avez-vous besoin de moi ? Si vous n'en
avez pas besoin, j'aime mieux ne pas entrer. Cela me serait pénible de la
revoir dans cet état.
- Non. Allez chez vous. S'il y a quelque chose de
nouveau, je vous ferai appeler tout de suite.
Et Lesable retourna chez lui. L'appartement lui parut
changé, plus grand, plus clair. Mais comme il ne pouvait tenir en place, il
passa sur le balcon.
On
était alors aux derniers jours de juillet, et le grand soleil au moment de
disparaître derrière les deux tours du Trocadéro, versait une pluie de flamme
sur l'immense peuple des toits.
L'espace, d'un rouge éclatant à son pied, prenait plus
haut des teintes d'or pâle, puis des teintes jaunes, puis des teintes vertes,
d'un vert léger frotté de lumière, puis il devenait bleu, d'un bleu pur et
frais sur les têtes.
Les hirondelles passaient comme des flèches, à peine
visibles, dessinant sur le fond vermeil du ciel le profil crochu et fuyant de
leurs ailes. Et sur la foule infinie des maisons, sur la campagne lointaine,
planait une nuée rose, une vapeur de feu dans laquelle montaient, comme dans
une apothéose, les flèches des clochers, tous les sommets sveltes des
monuments. L'Arc de Triomphe de l'Étoile apparaissait énorme et noir
dans l'incendie de l'horizon, et le dôme des Invalides semblait un autre soleil
tombé du firmament sur le dos d'un édifice.
Lesable tenait à deux mains la rampe de fer, buvant
l'air comme on boit du vin, avec une envie de sauter, de crier, de faire des
gestes violents, tant il se sentait envahi par une joie profonde et triomphante.
La vie lui apparaissait radieuse, l'avenir plein de bonheur ! Qu'allait-il
faire ? Et il rêva.
Un bruit derrière lui, le fit tressaillir. C'était sa femme. Elle avait les
yeux rouges, les joues un peu enflées, l'air fatigué. Elle tendit son
front pour qu'il l'embrassât, puis elle dit : "On va dîner chez papa
pour rester près d'elle. La bonne ne la quittera pas pendant que nous
mangerons."
Et il la suivit dans l'appartement voisin.
Cachelin était déjà à table, attendant sa fille et son
gendre. Un poulet froid, une salade de pommes de terre et un compotier de
fraises étaient posés sur le dressoir, et la soupe fumait dans les assiettes.
On
s'assit. Cachelin déclara : "Voilà des journées comme je n'en
voudrais pas souvent. Ça n'est pas gai." Il disait cela avec un ton
d'indifférence dans l'accent et une sorte de satisfaction sur le visage. Et il
se mit à dévorer en homme de grand appétit, trouvant le poulet excellent et la
salade de pommes de terre tout à fait rafraîchissante. Mais Lesable se sentait
l'estomac serré et l'âme inquiète, et il mangeait à peine, l'oreille tendue
vers la chambre voisine, qui demeurait silencieuse comme si personne ne s'y fût
trouvé. Cora n'avait pas faim non plus, émue, larmoyante, s'essuyant un oeil de
temps en temps avec un coin de sa serviette.
Cachelin demanda : "Qu'a dit le
chef ?"
Et Lesable donna des détails, que son beau-père voulait
minutieux, qu'il lui faisait répéter, insistant pour tout savoir comme s'il eût
été absent du ministère pendant un an.
"Ça a dû faire une émotion quand on a su qu'elle
était malade ?" Et il songeait à sa rentrée glorieuse quand elle
serait morte, aux têtes de ses collègues ; il prononça pourtant, comme
pour répondre à un remords secret : "Ce n'est pas que je lui désire du
mal à la chère femme ! Dieu sait que je voudrais la conserver longtemps,
mais ça fera de l'effet tout de même. Le père Savon en oubliera la
Commune."
On commençait à manger les fraises quand la porte de la
malade s'entrouvrit. La
commotion fut telle chez les dîneurs qu'ils se trouvèrent, d'un seul coup,
debout tous les trois, effarés. Et la petite bonne parut, gardant toujours son
air calme et stupide. Elle prononça tranquillement : "Elle ne
souffle plus."
Et Cachelin, jetant sa serviette sur les plats, se
précipita comme un fou ; Cora le suivit, le coeur battant ; mais
Lesable demeura debout près de la porte, épiant de loin la tache pâle du lit à
peine éclairé par la fin du jour. Il voyait le dos de son beau-père penché vers
la couche, ne remuant pas, examinant ; et tout d'un coup il entendit sa
voix qui lui parut venir de loin, de très loin, du bout du monde, une de ces
voix qui passent dans les rêves et qui vous disent des choses surprenantes.
Elle prononçait : "C'est fait ! on n'entend plus rien." Il
vit sa femme tomber à genoux, le front sur le drap et sanglotant. Alors il se
décida à entrer, et, comme Cachelin s'était relevé, il aperçut, sur la
blancheur de l'oreiller, la figure de tante Charlotte, les yeux fermés, si
creuse, si rigide, si blême, qu'elle avait l'air d'une bonne femme en cire.
Il demanda avec angoisse : "Est-ce
fini ?"
Cachelin, qui contemplait aussi sa soeur, se tourna
vers lui et ils se regardèrent. Il répondit "Oui", voulant forcer son
visage à une expression désolée, mais les deux hommes s'étaient pénétrés d'un
coup d'oeil, et sans savoir pourquoi, instinctivement, ils se donnèrent une
poignée de main, comme pour se remercier l'un l'autre de ce qu'ils avaient fait
l'un pour l'autre.
Alors,
sans perdre de temps, ils s'occupèrent avec activité de toutes les besognes que
réclame un mort.
Lesable se chargea d'aller chercher le médecin et de
faire, le plus vite possible, les courses les plus pressées.
Il prit son chapeau et descendit l'escalier en courant,
ayant hâte d'être dans la rue, d'être seul, de respirer, de penser, de jouir
solitairement de son bonheur.
Lorsqu'il eut terminé ses commissions, au lieu
de rentrer il gagna le boulevard, poussé par le désir de voir du monde, de se
mêler au mouvement, à la vie heureuse du soir. Il avait envie de crier aux passants :
"J'ai cinquante mille livres de rentes", et il allait, les mains dans
les poches, s'arrêtant devant les étalages, examinant les riches étoffes, les
bijoux, les meubles de luxe, avec cette pensée joyeuse : "Je pourrai
me payer cela maintenant."
Tout à coup il passa devant un magasin de deuil
et une idée brusque l'effleura : "Si elle n'était point morte ?
S'ils s'étaient trompés ?"
Et il revint vers sa demeure, d'un pas plus pressé,
avec ce doute flottant dans l'esprit.
En rentrant il demanda : "Le docteur est-il
venu ?"
Cachelin répondit : "Oui. Il a constaté le
décès, et il s'est chargé de la déclaration."
Ils entrèrent dans la chambre de la morte. Cora
pleurait toujours, assise dans un fauteuil. Elle pleurait très doucement, sans peine, presque sans chagrin
maintenant, avec cette facilité de larmes qu'ont les femmes.
Dès qu'ils se trouvèrent tous trois dans l'appartement,
Cachelin prononça à voix basse : "A présent que la bonne est partie
se coucher, nous pouvons regarder s'il n'y a rien de caché dans les
meubles."
Et les deux hommes se mirent à l'oeuvre. Ils vidaient
les tiroirs, fouillaient dans les poches, dépliaient les moindres papiers. A
minuit, ils n'avaient rien trouvé d'intéressant. Cora s'était assoupie, et elle
ronflait un peu, d'une façon régulière. César demanda : "Est-ce que
nous allons rester ici jusqu'au jour ?" Lesable, perplexe, jugeait
cela plus convenable. Alors le beau-père en prit son parti : "En ce cas,
dit-il, apportons des fauteuils" ; et ils allèrent chercher les deux
autres sièges capitonnés qui meublaient la chambre des jeunes époux.
Une heure plus tard, les trois parents dormaient avec
des ronflements inégaux, devant le cadavre glacé dans son éternelle immobilité.
Ils se réveillèrent au jour, comme la petite bonne
entrait dans la chambre. Cachelin aussitôt avoua, en se frottant les
paupières : "Je me suis un peu assoupi depuis une demi-heure à peu
près."
Mais Lesable, qui avait aussitôt repris possession de
lui, déclara : "Je m'en suis bien aperçu. Moi, je n'ai pas perdu
connaissance une seconde ; j'avais seulement fermé les yeux pour les
reposer."
Cora regagna son appartement.
Alors Lesable demanda avec une apparente indifférence :
"Quand voulez-vous que nous allions chez le notaire prendre connaissance
du testament ?
- Mais... ce matin, si vous voulez.
- Est-il nécessaire que Cora nous accompagne ?
- Ça vaut peut-être mieux, puisqu'elle est l'héritière,
en somme.
- En
ce cas, je vais la prévenir de s'apprêter.
Et Lesable sortit de son pas vif.
L'étude de maître Belhomme venait d'ouvrir ses portes
quand Cachelin, Lesable et sa femme se présentèrent, en grand deuil, avec des
visages désolés.
Le notaire les reçut aussitôt, les fit asseoir.
Cachelin prit la parole : "Monsieur, vous me connaissez : je
suis le frère de Mlle Charlotte Cachelin. Voici ma fille et mon gendre.
Ma pauvre soeur est morte hier ; nous l'enterrerons demain. Comme vous êtes dépositaire de son
testament, nous venons vous demander si elle n'a pas formulé quelque volonté
relative à son inhumation ou si vous n'avez pas quelque communication à nous
faire."
Le notaire ouvrit un tiroir, prit une enveloppe,
la déchira, tira un papier, et prononça : "Voici, monsieur, un double
de ce testament dont je puis vous donner connaissance immédiatement.
"L'autre
expédition, exactement pareille à celle-ci, doit rester entre mes mains."
Et il lut :
"Je soussignée, Victorine-Charlotte Cachelin,
exprime ici mes dernières volontés :
"Je laisse toute ma fortune, s'élevant à un
million cent vingt mille francs environ, aux enfants qui naîtront du mariage de
ma nièce Céleste-Coralie Cachelin, avec jouissance des revenus aux parents
jusqu'à la majorité de l'aîné des descendants.
"Les dispositions qui suivent règlent la part
afférente à chaque enfant et la part demeurant aux parents jusqu'à la fin de
leurs jours.
"Dans le cas où ma mort arriverait avant que ma
nièce eût un héritier, toute ma fortune restera entre les mains de mon notaire,
pendant trois ans, pour ma volonté exprimée plus haut être accomplie si un
enfant naît durant cette période.
Mais dans le cas où Coralie n'obtiendrait point du Ciel
un descendant pendant les trois années qui suivront ma mort, ma fortune sera
distribuée, par les soins de mon notaire, aux pauvres et aux établissements de
bienfaisance dont la liste suit."
Suivait une série interminable de noms de communautés,
de chiffres, d'ordres et de recommandations.
Puis maître Belhomme remit poliment le papier entre les
mains de Cachelin, ahuri de saisissement.
Il crut même devoir ajouter quelques
explications : "Mlle Cachelin, dit-il, lorsqu'elle me fit l'honneur
de me parler pour la première fois de son projet de tester dans ce sens,
m'exprima le désir extrême qu'elle avait de voir un héritier de sa race. Elle
répondit à tous mes raisonnements par l'expression de plus en plus formelle de
sa volonté, qui se basait d'ailleurs sur un sentiment religieux, toute union
stérile, pensait-elle, étant un signe de malédiction céleste. Je n'ai pu
modifier en rien ses intentions. Croyez que je le regrette bien vivement. Puis
il ajouta, en souriant vers Coralie : "Je ne doute pas que le desideratum
de la défunte ne soit bien vite réalisé."
Et les
trois parents s'en allèrent, trop effarés pour penser à rien.
Ils regagnaient leur domicile, côte à côte, sans
parler, honteux et furieux, comme s'ils s'étaient mutuellement volés. Toute
la douleur de Cora s'était soudain dissipée, l'ingratitude de sa tante la
dispensant de la pleurer. Lesable,
enfin, dont les lèvres pâles étaient serrées par une contraction de dépit, dit
à son beau-père : "Passez-moi donc cet acte, que j'en prenne
connaissance de visu." Cachelin lui tendit le papier, et le
jeune homme se mit à lire. Il s'était arrêté sur le trottoir et, tamponné par
les passants, il resta là, fouillant les mots de son oeil perçant et pratique. Les deux autres l'attendaient, deux
pas en avant, toujours muets.
Puis il rendit le testament en déclarant :
"Il n'y a rien à faire. Elle nous a joliment floués !"
Cachelin, que la déroute de son espérance irritait,
répondit : "C'était à vous d'avoir un enfant, sacrebleu ! Vous saviez bien qu'elle le désirait
depuis longtemps."
Lesable haussa les épaules sans répliquer.
En rentrant, ils trouvèrent une foule de gens qui les
attendaient, ces gens dont le métier s'exerce autour des morts. Lesable rentra
chez lui, ne voulant plus s'occuper de rien, et César rudoya tout le monde,
criant qu'on le laissât tranquille, demandant à en finir au plus vite avec tout
ça, et trouvant qu'on tardait bien à le débarrasser de ce cadavre.
Cora, enfermée dans sa chambre, ne faisait aucun bruit.
Mais Cachelin, au bout d'une heure, alla frapper à la porte de son
gendre : "Je viens, dit-il, mon cher Léopold, vous soumettre quelques
réflexions, car, enfin, il faut s'entendre. Mon avis est de faire tout de même
des funérailles convenables, afin de ne pas donner l'éveil au ministère. Nous
nous arrangerons pour les frais. D'ailleurs, rien n'est perdu. Vous n'êtes pas
mariés depuis longtemps, et il faudrait bien du malheur pour que vous n'eussiez
pas d'enfants. Vous vous y mettrez, voilà tout. Allons au plus pressé. Vous
chargez-vous de passer tantôt au ministère ? Je vais écrire les adresses
des lettres de faire-part."
Lesable convint avec aigreur que son beau-père avait
raison, et ils s'installèrent face à face aux deux bouts d'une table longue,
pour tracer les suscriptions des billets encadrés de noir.
Puis ils déjeunèrent. Cora reparut, indifférente, comme
si rien de tout cela ne l'eût concernée, et elle mangea beaucoup, ayant jeûné
la veille.
Aussitôt le repas fini, elle retourna dans sa
chambre. Lesable sortit pour aller à la Marine, et Cachelin s'installa sur son
balcon afin de fumer une pipe, à cheval sur une chaise. Le lourd soleil d'un
jour d'été tombait d'aplomb sur la multitude des toits, dont quelques-uns
garnis de vitres brillaient comme du feu, jetaient des rayons éblouissants que
la vue ne pouvait soutenir.
Et Cachelin, en manches de chemise, regardait, de ses
yeux clignotants sous ce ruissellement de lumière, les coteaux verts, là-bas,
là-bas, derrière la grande ville, derrière la banlieue poudreuse. Il songeait
que la Seine coulait, large, calme et fraîche, au pied de ces collines qui ont
des arbres sur leurs pentes, et qu'on serait rudement mieux sous la verdure, le
ventre sur l'herbe, tout au bord de la rivière, à cracher dans l'eau, que sur
le plomb brûlant de sa terrasse. Et un malaise l'oppressait, la pensée
harcelante, la sensation douloureuse de leur désastre, de cette infortune
inattendue, d'autant plus amère et brutale que l'espérance avait été plus vive
et plus longue ; et il prononça tout haut, comme on fait dans les grands
troubles d'esprit, dans les obsessions d'idées fixes : "Sale
rosse !"
Derrière lui, dans la chambre, il entendait les
mouvements des employés des pompes funèbres, et le bruit continu du marteau qui
clouait le cercueil. Il n'avait point revu sa soeur depuis sa visite au
notaire.
Mais peu à peu, la tiédeur, la gaieté, le charme de ce
grand jour d'été lui pénétrèrent la chair et l'âme, et il songea que tout
n'était pas désespéré. Pourquoi donc sa fille n'aurait-elle pas d'enfant ?
Elle n'était pas mariée depuis deux ans encore ! Son gendre paraissait
vigoureux, bien bâti et bien portant, quoique petit. Ils auraient un enfant,
nom d'un nom ! Et puis, d'ailleurs, il le fallait !
Lesable
était entré au ministère furtivement et s'était glissé dans son bureau. Il
trouva sur sa table un papier portant ces mots : "Le chef vous
demande." Il eut d'abord un geste d'impatience, une révolte contre ce
despotisme qui allait lui retomber sur le dos, puis un désir brusque et violent
de parvenir l'aiguillonna. Il
serait chef à son tour, et vite ; il irait plus haut encore.
Sans ôter sa redingote de ville, il se rendit
chez M. Torchebeuf. Il se présenta avec une de ces figures navrées qu'on prend
dans les occasions tristes, et même quelque chose de plus, une marque de
chagrin réel et profond, cet involontaire abattement qu'impriment aux traits
les contrariétés violentes.
La grosse tête du chef, toujours penchée sur le papier,
se redressa, et il demanda d'un ton brusque : "J'ai eu besoin de vous
toute la matinée. Pourquoi n'êtes-vous pas venu ?" Lesable
répondit : "Cher maître, nous avons eu le malheur de perdre ma tante,
Mlle Cachelin, et je venais même vous demander d'assister à l'inhumation, qui
aura lieu demain."
Le visage de M. Torchebeuf s'était immédiatement
rasséréné. Et il répondit avec une nuance de considération : "En ce
cas, mon cher ami, c'est autre chose. Je vous remercie, et je vous laisse libre, car vous devez avoir beaucoup
à faire."
Mais Lesable tenait à se montrer zélé : "Merci,
cher maître, tout est fini et je compte rester ici jusqu'à l'heure
réglementaire."
Et il retourna dans son cabinet.
La nouvelle s'était répandue, et on venait de tous les
bureaux pour lui faire des compliments plutôt de congratulation que de
doléance, et aussi pour voir quelle tenue il avait. Il supportait les phrases
et les regards avec un masque résigné d'acteur, et un tact dont on s'étonnait.
"Il s'observe fort bien", disaient les uns. Et les autres
ajoutaient : "C'est égal, au fond, il doit être rudement
content."
Maze, plus audacieux que tous, lui demanda, avec son
air dégagé d'homme du monde : "Savez-vous au juste le chiffre de la
fortune ?"
Lesable répondit avec un ton parfait de
désintéressement : "Non, pas au juste. Le testament dit douze cent
mille francs environ. Je sais cela parce que le notaire a dû nous communiquer
immédiatement certaines clauses relatives aux funérailles."
De l'avis général, Lesable ne resterait pas au
ministère. Avec soixante mille livres de rentes, on ne demeure pas
gratte-papier. On est quelqu'un ; on peut devenir quelque chose à son gré.
Les uns pensaient qu'il visait le Conseil d'État ; d'autres croyaient
qu'il songeait à la députation. Le chef s'attendait à recevoir sa
démission pour la transmettre au directeur.
Tout le ministère vint aux funérailles, qu'on trouva
maigres. Mais un bruit courait : "C'est Mlle Cachelin elle-même qui
les a voulues ainsi. C'était
dans le testament.
Dès le lendemain, Cachelin reprit son service, et
Lesable, après une semaine d'indisposition, revint à son tour, un peu pâli,
mais assidu et zélé comme autrefois. On eût dit que rien n'était survenu dans
leur existence. On remarqua seulement qu'ils fumaient avec ostentation de gros
cigares, qu'ils parlaient de la rente, des chemins de fer, des grandes valeurs,
en hommes qui ont des titres en poche, et on sut, au bout de quelque temps,
qu'ils avaient loué une campagne dans les environs de Paris, pour y finir
l'été.
On pensa : "Ils sont avares comme la
vieille ; ça tient de famille ; qui se ressemble s'assemble ;
n'importe, ça n'est pas chic de rester au ministère avec une fortune
pareille."
Au
bout de quelque temps, on n'y pensa plus. Ils étaient classés et jugés.
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