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En suivant l'enterrement de la tante Charlotte, Lesable songeait au million, et,
rongé par une rage d'autant plus violente qu'elle devait rester secrète, il en
voulait à tout le monde de sa déplorable mésaventure.
Il se demandait aussi : "Pourquoi n'ai-je pas
eu d'enfant depuis deux ans que je suis marié ?" Et la crainte
de voir son ménage demeurer stérile lui faisait battre le coeur.
Alors, comme le gamin qui regarde, au sommet du mât de
cocagne haut et luisant, la timbale à décrocher, et qui se jure à lui-même
d'arriver là, à force d'énergie et de volonté, d'avoir la vigueur et la
ténacité qu'il faudrait, Lesable prit la résolution désespérée d'être père.
Tant d'autres le sont, pourquoi ne le serait-il pas, lui aussi ? Peut-être
avait-il été négligent, insoucieux, ignorant de quelque chose, par suite d'une
indifférence complète. N'ayant jamais éprouvé le désir violent de laisser un
héritier, il n'avait jamais mis tous ses soins à obtenir ce résultat. Il y
apporterait désormais des efforts acharnés ; il ne négligerait rien, et il
réussirait puisqu'il le voulait ainsi.
Mais lorsqu'il fut rentré chez lui, il se sentit mal à
son aise, et il dut prendre le lit. La déception avait été trop rude, il en
subissait le contrecoup.
Le médecin jugea son état assez sérieux pour prescrire
un repos absolu, qui nécessiterait même ensuite des ménagements assez longs. On craignait une fièvre cérébrale.
En huit jours cependant il fut debout, et il reprit son
service au ministère.
Mais il n'osait point, se jugeant encore souffrant,
approcher de la couche conjugale. Il hésitait et tremblait, comme un général
qui va livrer bataille, une bataille dont dépendait son avenir. Et chaque soir
il attendait au lendemain, espérant une de ces heures de santé, de bien-être et
d'énergie où on se sent capable de tout. Il se tâtait le pouls à chaque
instant, et, le trouvant trop faible ou agité, prenait des toniques, mangeait
de la viande crue, faisait, avant de rentrer chez lui, de longues courses
fortifiantes.
Comme il ne se rétablissait pas à son gré, il
eut l'idée d'aller finir la saison chaude aux environs de Paris. Et bientôt la persuasion lui vint
que le grand air des champs aurait sur son tempérament une influence
souveraine. Dans sa situation, la campagne produit des effets merveilleux,
décisifs. Il se rassura par cette certitude du succès prochain, et il répétait
à son beau-père, avec des sous-entendus dans la voix : "Quand nous
serons à la campagne, je me porterai mieux, et tout ira bien."
Ce seul mot de "campagne" lui paraissait
comporter une signification mystérieuse.
Ils
louèrent donc dans le village de Bezons une petite maison et vinrent tous trois
y loger. Les deux hommes partaient à pied, chaque matin, à travers la plaine,
pour la gare de Colombes, et revenaient à pied tous les soirs.
Cora, enchantée de vivre ainsi au bord de la douce
rivière, allait s'asseoir sur les berges, cueillait des fleurs, rapportait de
gros bouquets d'herbes fines, blondes et tremblotantes.
Chaque soir, ils se promenaient tous trois le long de
la rive jusqu'au barrage de la Morue, et ils entraient boire une bouteille de
bière au restaurant des Tilleuls. Le fleuve, arrêté par la longue file de
piquets, s'élançait entre les joints, sautait, bouillonnait, écumait, sur une
largeur de cent mètres ; et le ronflement de la chute faisait frémir le
sol, tandis qu'une fine buée, une vapeur humide flottait dans l'air, s'élevait
de la cascade comme une fumée légère, jetant aux environs une odeur d'eau
battue et une saveur de vase remuée.
La nuit tombait. Là-bas, en face, une grande lueur
indiquait Paris,
et faisait répéter chaque soir à Cachelin : "Hein ! quelle ville
tout de même !" De temps en temps, un train passant sur le pont de
fer qui coupe le bout de l'île faisait un roulement de tonnerre et
disparaissait bientôt, soit vers la gauche, soit vers la droite, vers Paris ou
vers la mer.
Ils revenaient à pas lents, regardant se lever la lune,
s'asseyant sur un fossé pour voir plus longtemps tomber dans le fleuve
tranquille sa molle et jaune lumière qui semblait couler avec l'eau et que les
rides du courant remuaient comme une moire de feu. Les crapauds poussaient leur
cri métallique et court. Des appels d'oiseaux de nuit couraient dans l'air. Et
parfois une grande ombre muette glissait sur la rivière, troublant son cours
lumineux et calme. C'était une barque de maraudeurs qui jetaient soudain
l'épervier et ramenaient sans bruit sur leur bateau, dans le vaste et sombre
filet, leur pêche de goujons luisants et frémissants, comme un trésor tiré du
fond de l'eau, un trésor vivant de poissons d'argent.
Cora, émue, s'appuyait tendrement au bras de son mari
dont elle avait deviné les desseins, bien qu'ils n'eussent parlé de rien.
C'était pour eux comme un nouveau temps de fiançailles, une seconde attente du
baiser d'amour. Parfois il lui jetait une caresse furtive au bord de l'oreille
sur la naissance de la nuque, en ce coin charmant de chair tendre où frisent
les premiers cheveux. Elle répondait par une pression de main ; et ils se désiraient,
se refusant encore l'un à l'autre, sollicités et retenus par une volonté plus
énergique, par le fantôme du million.
Cachelin, apaisé par l'espoir qu'il sentait autour de
lui, vivait heureux, buvait sec et mangeait beaucoup, sentant naître en lui, au
crépuscule, des crises de poésie, cet attendrissement niais qui vient aux plus
lourds devant certaines visions des champs : une pluie de lumière dans les
branches, un coucher de soleil sur les coteaux lointains, avec des reflets de
pourpre sur le fleuve. Et il déclarait : "Moi, devant ces choses-là,
je crois à Dieu. Ça me pince là" - il montrait le creux de son estomac -
"et je me sens tout retourné. Je deviens tout drôle. Il me semble
qu'on m'a trempé dans un bain qui me donne envie de pleurer."
Lesable,
cependant, allait mieux, saisi soudain par des ardeurs qu'il ne connaissait
plus, des besoins de courir comme un jeune cheval, de se rouler sur l'herbe, de
pousser des cris de joie.
Il jugea les temps venus, Ce fut une vraie nuit
d'épousailles.
Puis ils eurent une lune de miel, pleine de caresses et
d'espérances.
Puis ils s'aperçurent que leurs tentatives demeuraient
infructueuses et que leur confiance était vaine.
Ce fut un désespoir, un désastre. Mais Lesable ne
perdit pas courage, il s'obstina avec des efforts surhumains. Sa femme, agitée
du même désir, et tremblant de la même crainte, plus robuste aussi que lui, se
prêtait de bonne grâce à ses tentatives, appelait ses 'baisers, réveillait sans
cesse son ardeur défaillante.
Ils revinrent à Paris
dans les premiers jours d'octobre.
La vie devenait dure pour eux. Ils avaient maintenant
aux lèvres des paroles désobligeantes ; et Cachelin, qui flairait la
situation, les harcelait d'épigrammes de vieux troupier, envenimées et grossières.
Et une pensée incessante les poursuivait, les minait,
aiguillonnait leur rancune mutuelle, celle
de l'héritage insaisissable. Cora maintenant avait le verbe haut, et rudoyait
son mari. Elle le traitait en petit garçon, en moutard, en homme de peu
d'importance. Et Cachelin, à chaque dîner, répétait : "Moi, si
j'avais été riche, j'aurais eu beaucoup d'enfants... Quand on est pauvre, il
faut savoir être raisonnable. Et, se tournant vers sa fille, il ajoutait :
Toi, tu dois être comme moi, mais voilà..." Et il jetait à son gendre un
regard significatif accompagné d'un mouvement d'épaules plein de mépris.
Lesable ne répliquait rien, en homme supérieur tombé
dans une famille de rustres. Au ministère on lui trouvait mauvaise mine. Le
chef même, un jour, lui demanda : "N'êtes-vous pas malade ? Vous
me paraissez un peu changé."
Il répondit : "Mais non, cher maître.
Je suis peut-être fatigué. J'ai beaucoup travaillé depuis quelque temps, comme
vous l'avez pu voir."
Il comptait bien sur son avancement, à la fin de
l'année, et il avait repris, dans cet espoir, sa vie laborieuse d'employé
modèle.
Il
n'eut qu'une gratification de rien du tout, plus faible que toutes les autres.
Son beau-père Cachelin n'eut rien. Lesable, frappé au coeur, retourna trouver
le chef et, pour la première fois, il l'appela "monsieur" :
"A quoi me sert donc, monsieur, de travailler comme je le fais si je n'en
recueille aucun fruit ?"
La grosse tête de M. Torchebeuf parut froissée :
"Je vous ai déjà dit, monsieur Lesable, que je n'admettais point de
discussion de cette nature entre nous. Je vous répète encore que je
trouve inconvenante votre réclamation, étant donné votre fortune actuelle
comparée à la pauvreté de vos collègues..."
Lesable ne put se contenir : "Mais je n'ai
rien, monsieur ! Notre tante a laissé sa fortune au premier enfant qui
naîtrait de mon mariage. Nous
vivons, mon beau-père et moi, de nos traitements."
Le chef, surpris, répliqua : "Si vous n'avez
rien aujourd'hui, vous serez riche, dans tous les cas, au premier jour. Donc,
cela revient au même."
Et Lesable se retira, plus atterré de cet avancement
perdu que de l'héritage imprenable.
Mais comme Cachelin venait d'arriver à son bureau,
quelques jours plus tard, le beau Maze entra avec un sourire sur les lèvres,
puis Pitolet parut, l'oeil allumé, puis Boissel poussa la porte et s'avança
d'un air excité, ricanant et jetant aux autres des regards de connivence. Le
père Savon copiait toujours, sa pipe de terre au coin de la bouche, assis sur sa
haute chaise, les deux pieds sur le barreau, à la façon des petits garçons.
Personne ne disait rien. On semblait attendre quelque
chose, et Cachelin enregistrait les pièces, en annonçant tout haut, suivant sa
coutume : "Toulon. Fournitures de gamelles d'officiers pour le Richelieu.
- Lorient. Scaphandres pour le Desaix. - Brest. Essais sur les toiles à
voiles de provenance anglaise !"
Lesable parut. Il venait maintenant chaque matin
chercher les affaires qui le concernaient, son beau-père ne prenant plus la
peine de les lui faire porter par le garçon.
Pendant qu'il fouillait dans les papiers étalés sur le
bureau du commis d'ordre, Maze le regardait de coin en se frottant les mains,
et Pitolet, qui roulait une cigarette, avait des petits plis de joie sur les
lèvres, ces signes d'une gaieté qui ne se peut plus contenir. Il se tourna vers
l'expéditionnaire : "Dites donc, papa Savon, vous avez appris bien
des choses dans votre existence, vous ?"
Le vieux, comprenant qu'on allait se moquer de
lui et parler encore de sa femme, ne répondit pas.
Pitolet
reprit : "Vous avez toujours bien trouvé le secret pour faire des
enfants, puisque vous en avez eu plusieurs ?"
Le bonhomme releva la tête : "Vous savez,
monsieur Pitolet, que je n'aime pas les plaisanteries sur ce sujet. J'ai
eu le malheur d'épouser une compagne indigne. Lorsque j'ai acquis la preuve de
son infidélité, je me suis séparé d'elle."
Maze demanda d'un ton indifférent, sans rire :
"Vous l'avez eue plusieurs fois, la preuve, n'est-ce pas ?"
Et le père Savon répondit gravement : "Oui,
monsieur."
Pitolet
reprit la parole : "Cela n'empêche que vous êtes père de plusieurs
enfants, trois ou quatre, m'a-t-on dit ?"
Le bonhomme, devenu fort rouge, bégaya :
"Vous cherchez à me blesser, monsieur Pitolet ; mais vous n'y
parviendrez point. Ma femme a eu, en effet, trois enfants. J'ai lieu de
supposer que le premier est de moi, mais je renie les deux autres."
Pitolet reprit : "Tout le monde dit, en
effet, que le premier est de vous. Cela suffit. C'est très beau d'avoir un
enfant, très beau et très heureux. Tenez, je parie que Lesable serait enchanté
d'en faire un, un seul, comme vous ?"
Cachelin avait cessé d'enregistrer. Il ne riait pas,
bien que le père Savon fût sa tête de Turc ordinaire et qu'il eût épuisé sur
lui la série des plaisanteries inconvenantes au sujet de ses malheurs
conjugaux.
Lesable avait ramassé ses papiers ; mais, sentant
bien qu'on l'attaquait, il voulait demeurer, retenu par l'orgueil, confus et
irrité, et cherchant qui donc avait pu leur livrer son secret. Puis le souvenir
de ce qu'il avait dit au chef lui revint, et il comprit aussitôt qu'il lui
faudrait montrer tout de suite une grande énergie, s'il ne voulait point servir
de plastron au ministère tout entier.
Boissel marchait de long en large en ricanant toujours.
Il imita la voix enrouée des crieurs des rues et beugla : "Le secret
pour faire des enfants, dix centimes, deux sous ! Demandez le secret pour
faire des enfants, révélé par M. Savon, avec beaucoup d'horribles
détails !"
Tout le monde se mit à rire, hormis Lesable et son
beaupère. Et Pitolet, se tournant vers le commis d'ordre : "Qu'est-ce
que vous avez donc, Cachelin ? je ne reconnais pas votre gaieté
habituelle. On dirait que vous ne trouvez pas ça drôle que le père Savon
ait eu un enfant de sa femme. Moi,
je trouve ça très farce, très farce. Tout le monde n'en peut pas faire
autant !"
Lesable s'était remis à remuer des papiers, faisait
semblant de lire et de ne rien entendre ; mais il était devenu blême.
Boissel reprit avec la même voix de voyou :
"De l'utilité des héritiers pour recueillir les héritages, dix centimes,
deux sous, demandez !"
Alors Maze, qui jugeait inférieur ce genre d'esprit et
qui en voulait personnellement à Lesable de lui avoir dérobé l'espoir de
fortune qu'il nourrissait dans le fond de son coeur, lui demanda
directement : "Qu'est-ce que vous avez donc, Lesable, vous êtes fort
pâle ?"
Lesable releva la tête et regarda bien en face
son collègue. Il hésita quelques secondes, la lèvre frémissante, cherchant
quelque chose de blessant et de spirituel, mais ne trouvant pas à son gré, il
répondit : "Je n'ai rien. Je m'étonne seulement de vous voir déployer tant de finesse."
Maze, toujours le dos au feu et relevant de ses deux
mains les basques de sa redingote, reprit en riant : "On fait ce
qu'on peut, mon cher. Nous sommes comme vous, nous ne réussissons pas
toujours..."
Une explosion de rires lui coupa la parole. Le
père Savon, stupéfait, comprenant vaguement qu'on ne s'adressait plus à lui,
qu'on ne se moquait pas de lui, restait bouche béante, la plume en l'air. Et
Cachelin attendait, prêt à tomber à coups de poing sur le premier que le hasard
lui désignerait.
Lesable balbutia : "Je ne comprends pas. A
quoi n'ai-je pas réussi ?"
Le beau Maze laissa retomber un des côtés de sa
redingote pour se friser la moustache et, d'un ton gracieux "Je sais que
vous réussissez d'ordinaire à tout ce que vous entreprenez. Donc, j'ai eu tort
de parler de vous. D'ailleurs, il s'agissait des enfants de papa Savon et non
des vôtres, puisque vous n'en avez pas. Or, puisque vous réussissez dans vos
entreprises, il est évident que si vous n'avez pas d'enfants, c'est que vous
n'en avez pas voulu."
Lesable
demanda rudement : "De quoi vous mêlez-vous ?"
Devant ce ton provocant, Maze, à son tour, haussa la
voix : "Dites donc, vous, qu'est-ce qui vous prend ? Tâchez
d'être poli, ou vous aurez affaire à moi !"
Mais Lesable tremblait de colère, et perdant toute
mesure : "Monsieur Maze, je ne suis pas, comme vous, un grand fat, ni
un grand beau. Et je vous prie désormais de ne jamais m'adresser la
parole. Je ne me soucie ni de vous ni de vos semblables." Et il jetait un
regard de défi vers Pitolet et Boissel.
Maze
avait soudain compris que la vraie force est dans le calme et l'ironie ;
mais, blessé dans toutes ses vanités, il voulut frapper au coeur son ennemi, et
reprit d'un ton protecteur, d'un ton de conseiller bienveillant, avec une rage
dans les yeux : "Mon cher Lesable, vous passez les bornes. Je
comprends d'ailleurs votre dépit ; il est fâcheux de perdre une fortune et
de la perdre pour si peu, pour une chose si facile, si simple... Tenez, si vous
voulez, je vous rendrai ce service-là, moi, pour rien, en bon camarade. C'est
l'affaire de cinq minutes..."
Il parlait encore, il reçut en pleine poitrine
l'encrier du père Savon que Lesable lui lançait. Un flot d'encre lui couvrit le
visage, le métamorphosant en nègre avec une rapidité surprenante. Il s'élança, roulant des yeux
blancs, la main levée pour frapper. Mais Cachelin couvrit son gendre, arrêtant
à bras-le-corps le grand Maze, et, le bousculant, le secouant, le bourrant de
coups, il le rejeta contre le mur. Maze se dégagea d'un effort violent, ouvrit
la porte, cria vers les deux hommes : "Vous allez avoir de mes
nouvelles !" et il disparut.
Pitolet et Boissel le suivirent. Boissel
expliqua sa modération, par la crainte qu'il avait eue de tuer quelqu'un en
prenant part à la lutte.
Aussitôt
rentré dans son bureau, Maze tenta de se nettoyer, mais il n'y put
réussir ; il était teint avec une encre à fond violet, dite indélébile et
ineffaçable. Il demeurait devant sa glace, furieux et désolé, et se
frottant la figure rageusement avec sa serviette roulée en bouchon. Il n'obtint
qu'un noir plus riche, nuancé de rouge, le sang affluant à la peau.
Boissel et Pitolet l'avaient suivi et lui donnaient des
conseils. Selon celui-ci, il fallait se laver le visage avec de l'huile d'olive
pure ; selon celui-là, on réussirait avec de l'ammoniaque. Le garçon de
bureau fut envoyé pour demander conseil à un pharmacien. Il rapporta un liquide
jaune et une pierre ponce. On n'obtint aucun résultat. Maze, découragé, s'assit
et déclara : "Maintenant, il reste à vider la question d'honneur. Voulez-vous me servir de témoins et
aller demander à M. Lesable soit des excuses suffisantes, soit une réparation
par les armes ?"
Tous deux acceptèrent et on se mit à discuter la marche
à suivre. Ils n'avaient aucune idée de ces sortes d'affaires, mais ne voulaient
pas l'avouer, et, préoccupés par le désir d'être corrects, ils émettaient des
opinions timides et diverses. Il fut décidé qu'on consulterait un
capitaine de frégate détaché au ministère pour diriger le service des charbons.
Il n'en savait pas plus qu'eux. Après avoir réfléchi, il leur conseilla
néanmoins d'aller trouver Lesable et de le prier de les mettre en rapport avec
deux amis.
Comme ils se dirigeaient vers le bureau de leur
confrère, Boissel s'arrêta soudain : "Ne serait-il pas urgent d'avoir
des gants ?"
Pitolet hésita une seconde : "0ui,
peut-être." Mais pour se procurer des gants, il fallait sortir, et le chef
ne badinait pas. On renvoya donc le garçon de bureau chercher un assortiment
chez un marchand. La couleur les arrêta longtemps. Boissel les voulait
noirs ; Pitolet trouvait cette teinte déplacée dans la circonstance. Ils les prirent violets.
En voyant entrer ces deux hommes gantés et solennels,
Lesable leva la tête et demanda brusquement : "Qu'est-ce que vous
voulez ?"
Pitolet répondit : "Monsieur, nous sommes
chargés par notre ami M. Maze de vous demander soit des excuses, soit une
réparation par les armes, pour les voies de fait auxquelles vous vous êtes
livré sur lui."
Mais Lesable, encore exaspéré, cria :
"Comment ! il m'insulte, et il vient encore me provoquer ?
Dites-lui que je le méprise, que je méprise ce qu'il peut dire ou faire."
Boissel, tragique, s'avança : "Vous allez
nous forcer, monsieur, à publier dans les journaux un procès-verbal qui vous
sera fort désagréable."
Pitolet, malin, ajouta : "Et qui
pourra nuire gravement à votre honneur et à votre avancement futur."
Lesable,
atterré, les regardait. Que faire ? II songea à gagner du temps :
"Messieurs, vous aurez ma réponse dans dix minutes. Voulez-vous
l'attendre dans le bureau de M. Pitolet ?"
Dès qu'il fut seul, il regarda autour de lui, comme
pour chercher un conseil, une protection.
Un duel ! Il allait avoir un duel !
II restait palpitant, effaré, en homme paisible qui n'a
jamais songé à cette possibilité, qui ne s'est point préparé à ces risques, à
ces émotions, qui n'a point fortifié son courage dans la prévision de cet
événement formidable. Il voulut se lever et retomba assis, le coeur battant,
les jambes molles. Sa colère et sa force avaient tout à coup disparu. Mais la
pensée de l'opinion du ministère et du bruit que la chose allait faire à
travers les bureaux réveilla son orgueil défaillant, et, ne sachant que
résoudre, il se rendit chez le chef pour prendre son avis.
M. Torchebeuf fut surpris et demeura perplexe. La
nécessité d'une rencontre armée ne lui apparaissait pas ; et il songeait
que tout cela allait encore désorganiser son service. II répétait :
"Moi, je ne puis rien vous dire. C'est là une question d'honneur qui ne me
regarde pas. Voulez-vous que je vous donne un mot pour le commandant
Bouc ? c'est un homme compétent en la matière et il pourra vous
guider."
Lesable accepta et alla trouver le commandant qui
consentit même à être son témoin ; il prit un sous-chef pour le seconder.
Boissel
et Pitolet les attendaient, toujours gantés. Ils avaient emprunté deux chaises
dans un bureau voisin afin d'avoir quatre sièges.
On se salua gravement, on s'assit. Pitolet prit la
parole et exposa la situation. Le commandant, après l'avoir écouté,
répondit : "La chose est grave, mais ne me paraît pas
irréparable ; tout dépend des intentions." C'était un vieux marin
sournois qui s'amusait.
Et une longue discussion commença, où furent élaborés
successivement quatre projets de lettres, les excuses devant être réciproques. Si
M. Maze reconnaissait n'avoir pas eu l'intention d'offenser, dans le principe,
M. Lesable, celui-ci s'empresserait d'avouer tous ses torts en lançant
l'encrier, et s'excuserait de sa violence inconsidérée.
Et les
quatre mandataires retournèrent vers leurs clients.
Maze, assis maintenant devant sa table, agité par
l'émotion du duel possible, bien que s'attendant à voir reculer son adversaire,
regardait successivement l'une et l'autre de ses joues dans un de ces petits
miroirs ronds, en étain, que tous les employés cachent dans leur tiroir pour
faire, avant le départ du soir, la toilette de leur barbe, de leurs cheveux et
de leur cravate.
Il lut les lettres qu'on lui soumettait et déclara avec
une satisfaction visible : "Cela me parait fort honorable. Je suis
prêt à signer."
Lesable, de son côté, avait accepté sans discussion la
rédaction de ses témoins, en déclarant : "Du moment que c'est là
votre avis, je ne puis qu'acquiescer."
Et les quatre plénipotentiaires se réunirent de
nouveau. Les lettres furent échangées ; on se salua gravement, et,
l'incident vidé, on se sépara.
Une émotion extraordinaire régnait dans l'administration.
Les employés allaient aux nouvelles, passaient d'une porte à l'autre,
s'abordaient dans les couloirs.
Quand on sut l'affaire terminée, ce fut une déception
générale. Quelqu'un dit : "Ça ne fait toujours pas un enfant à
Lesable." Et le mot courut. Un employé rima une chanson.
Mais, au moment où tout semblait fini, une difficulté
surgit, soulevée par Boissel : "Quelle devait être l'attitude des
deux adversaires quand ils se trouveraient face à face ? Se
salueraient-ils ? Feindraient-ils de ne se point connaître ?" Il
fut décidé qu'ils se rencontreraient, comme par hasard, dans le bureau du chef
et qu'ils échangeraient, en présence de M. Torchebeuf, quelques paroles de
politesse.
Cette cérémonie fut aussitôt accomplie ; et
Maze, ayant fait demander un fiacre, rentra chez lui pour essayer de se
nettoyer la peau.
Lesable et Cachelin remontèrent ensemble, sans parler,
exaspérés l'un contre l'autre, comme si ce qui venait d'arriver eût dépendu de
l'un ou de l'autre. Dès qu'il fut rentré chez lui, Lesable jeta violemment son
chapeau sur la commode et cria vers sa femme :
"J'en ai assez, moi. J'ai un duel pour toi,
maintenant !"
Elle le regarda, surprise, irritée déjà.
- Un duel, pourquoi cela ?
- Parce que Maze m'a insulté à ton sujet.
Elle s'approcha : "A mon sujet ?
Comment ?"
Il s'était assis rageusement dans un fauteuil. Il
reprit : "Il m'a insulté... Je n'ai pas besoin de t'en dire plus
long."
Mais
elle voulait savoir : "J'entends que tu me répètes les propos qu'il a
tenus sur moi."
Lesable rougit, puis balbutia : "Il
m'a dit... il m'a dit... C'est à propos de ta stérilité."
Elle eut une secousse ; puis une fureur la souleva
et la rudesse paternelle transperçant sa nature de femme, elle éclata :
"Moi !... Je suis
stérile, moi ? Qu'est-ce qu'il en sait, ce manant-là ? Stérile
avec toi, oui, parce que tu n'es pas un homme ! Mais si j'avais épousé
quelqu'un, n'importe qui, entends-tu, j'en aurais eu des enfants. Ah ! je
te conseille de parler ! Cela me coûte cher d'avoir épousé une chiffe
comme toi !... Et qu'est-ce que tu as répondu à ce gueux ?"
Lesable, effaré, devant cet orage, bégaya :
"Je l'ai... souffleté."
Elle le regarda, étonnée :
- Et qu'est-ce qu'il a fait, lui ?
- Il m'a envoyé des témoins. Voilà !
Elle s'intéressait maintenant à cette affaire, attirée,
comme toutes les femmes, vers les aventures dramatiques, et elle demanda,
adoucie tout à coup, prise soudain d'une certaine estime pour cet homme qui
allait risquer sa vie : "Quand est-ce que vous vous
battez ?"
Il
répondit tranquillement : "Nous ne nous battons pas ; la chose a
été arrangée par les témoins. Maze m'a fait des excuses."
Elle le dévisagea, outrée de mépris :
"Ah ! on m'a insultée devant toi, et tu as laissé dire, et tu ne te
bats point ! Il ne te manquait plus que d'être un
poltron !"
Il se révolta : "Je t'ordonne de te taire. Je
sais mieux que toi ce qui regarde mon honneur. D'ailleurs, voici la lettre de
M. Maze. Tiens, lis, et tu verras."
Elle prit le papier, parcourut, le devina tout, et
ricanant : "Toi aussi tu as écrit une lettre ? Vous avez eu peur l'un de l'autre. Oh !
que les hommes sont lâches ! Si nous étions à votre place, nous autres... Enfin,
là-dedans, c'est moi qui ai été insultée, moi, ta femme, et tu te contentes de
cela ! Ça ne m'étonne plus si tu n'es pas capable d'avoir un enfant. Tout se tient. Tu es aussi...
mollasse devant les femmes que devant les hommes. Ah ! j'ai pris là un
joli coco !"
Elle avait trouvé soudain la voix et les gestes de
Cachelin, des gestes canailles de vieux troupier et des intonations d'homme.
Debout devant lui, les mains sur les hanches, haute,
forte, vigoureuse, la poitrine ronde, la face rouge, la voix profonde et
vibrante, le sang colorant ses joues fraîches de belle fille, elle regardait,
assis devant elle, ce petit homme pâle, un peu chauve, rasé, avec ses courts
favoris d'avocat. Elle avait envie de l'étrangler, de l'écraser.
Et elle répéta : "Tu n'es capable de rien, de
rien. Tu laisses même tout le monde te passer sur le dos comme
employé !"
La porte s'ouvrit ; Cachelin parut, attiré par le
bruit des voix, et il demanda : "Qu'est-ce qu'il y a ?"
Elle
se retourna : "Je dis son fait à ce pierrot-là !"
Et Lesable, levant les yeux, s'aperçut de leur
ressemblance. Il lui sembla qu'un voile se levait qui les lui montrait
tels qu'ils étaient, le père et la fille, du même sang, de la même race commune
et grossière. Il se vit perdu, condamné à vivre entre les deux, toujours.
Cachelin déclara : "Si seulement on pouvait
divorcer. Ça n'est pas agréable d'avoir épousé un chapon."
Lesable se dressa d'un bond, tremblant de fureur,
éclatant à ce mot. Il marcha vers son beau-père, en bredouillant :
"Sortez d'ici !... Sortez !...
Vous êtes chez moi, entendez-vous... Je vous chasse..." Et il saisit sur
la commode une bouteille pleine d'eau sédative qu'il brandissait comme une
massue.
Cachelin, intimidé, sortit à reculons en
murmurant : "Qu'est-ce qui lui prend, maintenant ?"
Mais la colère de Lesable ne s'apaisa
point ; c'en était trop. Il se tourna vers sa femme, qui le regardait
toujours, un peu étonné de sa violence, et il cria, après avoir posé sa
bouteille sur le meuble : "Quant à toi... quant à toi..." Mais,
comme il ne trouvait rien à dire, n'ayant pas de raison à donner, il demeurait
en face d'elle, le visage décomposé, la voix changée.
Elle se mit à rire.
Devant cette gaieté qui l'insultait encore, il devint
fou, et s'élançant, il la saisit au cou de la main gauche, tandis qu'il la
giflait furieusement de la droite. Elle reculait, éperdue, suffoquant. Elle
rencontra le lit et s'abattit dessus à la renverse. Il ne lâchait point et
frappait toujours. Tout à coup il se releva, essoufflé, épuisé ; et,
honteux soudain de sa brutalité, il balbutia : "Voilà... voilà...
voilà ce que c'est."
Mais elle ne remuait point, comme s'il l'eût tuée. Elle
restait sur le dos, au bord de la couche, la figure cachée maintenant dans ses
deux mains. Il s'approcha, gêné, se demandant ce qu'il allait arriver et
attendant qu'elle découvrît son visage pour voir ce qui se passait en elle. Au
bout de quelques minutes, son angoisse grandissant, il murmura :
"Cora ! dis, Cora !" Elle ne répondit point et ne bougea pas.
Qu'avait-elle ? Que faisait-elle ? Qu'allait-elle faire
surtout ?
Sa rage passée, tombée aussi brusquement qu'elle
s'était éveillée, il se sentait odieux, presque criminel. Il avait battu une
femme, sa femme, lui, l'homme sage et froid, l'homme bien élevé et toujours
raisonnable. Et dans l'attendrissement de la réaction, il avait envie de
demander pardon, de se mettre à genoux, d'embrasser cette joue frappée et
rouge. Il toucha, du bout du
doigt, doucement, une des mains étendues sur ce visage invisible. Elle
sembla ne rien sentir. Il la flatta, la caressant comme on caresse un chien
grondé. Elle ne s'en aperçut pas. Il dit encore : "Cora, écoute,
Cora, j'ai eu tort, écoute." Elle semblait morte. Alors il essaya de
soulever cette main. Elle se détacha facilement, et il vit un oeil ouvert qui
le regardait, un oeil fixe, inquiétant et troublant.
Il reprit : "Ecoute, Cora, je me suis laissé
emporter par la colère. C'est ton père qui m'avait poussé à bout. On n'insulte
pas un homme ainsi."
Elle ne répondit rien, comme si elle n'entendait pas.
Il ne savait que dire, que faire. Il l'embrasse près de l'oreille, et, en se
relevant, il vit une larme au coin de l'oeil, une grosse larme qui se détacha
et roula vivement sur la joue ; et la paupière s'agitait, se fermait coup
sur coup.
Il fut saisi de chagrin, pénétré d'émotion, et, ouvrant
les bras, il s'étendit sur sa femme ; il écarta l'autre main avec ses
lèvres, et lui baisant toute la figure, il la priait : "Ma pauvre
Cora, pardonne-moi, dis, pardonne-moi." Elle pleurait toujours sans bruit, sans sanglots, comme on pleure des
chagrins profonds.
Il la tenait serrée contre lui, la caressant, lui
murmurant dans l'oreille tous les mots tendres qu'il pouvait trouver. Mais elle
demeurait insensible. Cependant elle cessa de pleurer. Ils restèrent longtemps
ainsi, étendus et enlacés.
La nuit venait, emplissent d'ombre la petite
chambre ; et lorsque la pièce fut bien noire, il s'enhardit et sollicita
son pardon de manière à raviver leurs espérances.
Lorsqu'ils se furent relevés, il avait repris sa voix
et sa figure ordinaires, comme si rien ne s'était passé. Elle paraissait au
contraire attendrie, parlait d'un ton plus doux que de coutume, regardait son
mari avec des yeux soumis, presque caressants, comme si cette correction
inattendue eût détendu ses nerfs et amolli son coeur. Il prononça
tranquillement : "Ton père doit s'ennuyer, tout seul chez lui ;
tu devrais bien aller le chercher. Il serait temps de dîner, d'ailleurs."
Elle sortit.
Il était sept heures, en effet, et la petite bonne
annonça la soupe ; puis Cachelin, calme et souriant, reparut avec sa
fille. On se mit à table et on causa, ce soir-là, avec plus de cordialité qu'on
n'avait fait depuis longtemps, comme si quelque chose d'heureux était arrivé
pour tout le monde.
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