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L'avocat venait de plaider la folie, appuyant les deux
délits l'un sur l'autre pour fortifier son argumentation. Il avait clairement
prouvé que le vol des deux canards provenait du même état mental que les huit
coups de couteau dans la personne de Marambot. Il avait finement analysé toutes
les charges de cet état passager d'aliénation mentale, qui céderait, sans aucun
doute, à un traitement de quelques mois dans une excellente maison de santé. Il
avait parlé en termes enthousiastes du dévouement continu de cet honnête
serviteur, des soins incomparables dont il avait entouré son maître blessé par
lui dans une seconde d'égarement.
Touché jusqu'au coeur par ce souvenir, M. Marambot se
sentit les yeux humides.
L'avocat s'en aperçut, ouvrit les bras d'un geste
large, déployant ses longues manches noires comme des ailes de chauve-souris. Et,
d'un ton vibrant, il cria :
- Regardez, regardez, regardez, messieurs les jurés,
regardez ces larmes. Qu'ai-je à dire maintenant pour mon client ? Quel
discours, quel argument, quel raisonnement vaudraient ces larmes de son maître;
Elles parlent plus haut que moi, plus haut que la loi; elles crient :
"Pardon pour l'insensé d'une heure !" Elles implorent, elles
absolvent, elles bénissent !
Il se tut, et s'assit.
Le président, alors se tournant vers Marambot, dont la
déposition avait été excellente pour son domestique, lui demanda :
- Mais enfin, monsieur, en admettant même que vous ayez
considéré cet homme comme dément, cela n'explique pas que vous l'ayez gardé. Il
n'en était pas moins dangereux.
Marambot répondit en s'essuyant les yeux :
- Que voulez-vous, monsieur le président, on a tant de
mal à trouver des domestiques par le temps qui court... je n'aurais pas
rencontré mieux."
Denis fut acquitté et mis, aux frais de son maître,
dans un asile d'aliénés.
28 juin 1883
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