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Texte
L’AIR était calme, si calme que rien ne frémissait
encore ; les touffes d’herbe au haut des toits se dressaient immobiles sur le
ciel d’un gris laiteux, et la route, sillonnée par les chariots de la veille
qui avaient laissé la trace des roues et des sabots dans la poussière épaisse
et blanche, la route semblait endormie sous la clarté grise du matin.
Un son lointain s’éleva des prairies et vint mourir aux
premières maisons du village ; doux, prolongé, presque éteint, il vibra un
instant dans l’air limpide, puis le silence recommença, ce grand silence de la
nature qui précède le réveil, plus profond avant l’aube qu’au plus noir des
ténèbres. Un son semblable,
mais plus fort, répondit au premier dans le lointain :
les vaches qui avaient passé dans les pâturages cette clémente nuit de juin,
appelaient les trayeuses à débarrasser leurs mamelles gonflées de lait. Deux ou
trois appels résonnèrent encore, puis rien… Un frisson
presque insensible agita les brins d’herbe dressés sur le chaume, et une faible
lueur rosée, si faible qu’on la distinguait à peine, se glissa entre les
vapeurs grises du levant.
Martial ouvrit sa fenêtre
: rien dans le village n’annonçait encore le réveil ; au travers des
rosiers-noisettes, parure de la muraille grise, qui caressaient son visage, il
se pencha au dehors pour écouter… ; un bruit éloigné que lui seul pouvait
percevoir frappa son oreille au bout d’un moment : c’était le claquement d’une
porte de bois qui retombe. Il s’accouda, rêveur, à
l’étroite fenêtre et fixa les yeux sur l’orient.
Un pas fit
craquer le gravier de la route, une forme féminine passa au bout des champs
voisins… En ce moment l’hirondelle qui nichait sous le
toit de Martial sortit de son nid et de son aile fourchue effleura en passant
la joue du jeune homme. Il sourit à cet heureux
présage.
Depuis deux ans que Martial avait
fait sa dernière visite au pays, il avait encore une
fois navigué autour de la terre. Les marins sont fidèles, on ne sait pourquoi ;
à travers les distractions des escales, les tentations d’une vie facile à
terre, rude à bord, il avait gardé le souvenir d’une fillette, entrevue
et courtisée un peu, bien peu, lors de son dernier congé. Pourquoi les yeux bleus
de Céline avaient-ils hanté le marin jusque dans les mers du Sud
? Pourquoi avait-il rapporté pieusement le souvenir de ce visage
innocent, plutôt que de tant d’autres ? C’est
justement parce que l’amour est si beau dans son
détachement de ce qui n’est pas lui. Martial avait terminé son service et voulait épouser Céline, c’était bien simple.
Revenu de la veille, il
n’avait pu la voir encore. L’eût-il désiré ? Il n’en
était pas sûr. Revoir en présence des amis et de la famille un visage dont on a
rêvé deux ans n’est pas une épreuve indifférente : on
peut être ridicule, produire une impression défavorable, et Martial craignait
le ridicule par-dessus tout. Mais Céline allait traire, le matin, aux premières
lueurs du jour ; c’était elle qui venait de passer,
car elle était toujours la première éveillée au village, et s’en vantait avec
un naïf orgueil.
L’usage de nos campagnes permet aux galants d’aller courtiser
les jeunes filles à cette heure matinale ; Martial descendit donc de sa
chambrette, il jeta un coup d’oeil plein de joie et de tendresse familiale sur
la chambre toujours ouverte où les parents déjà vieux reposaient paisiblement
côté à côte sous les draperies du vieux lit garni de cotonnade bleue à fleurs ;
puis il ouvrit la porte, fermée au loquet seulement, et sortit de la maison
paternelle.
Le ciel se colorait de tons plus vifs ; la nuance des nuages,
tout à l’heure à peine semblable aux roses de Bengale, était à présent celle
des roses du roi ; les vapeurs du zénith étaient déjà atteintes par des lueurs
d’incendie, le couchant seul se teintait à peine des reflets de l’orient.
Martial prit le chemin de la vallée où passait le bétail de Céline, et ce
chemin longeait la crête de la falaise.
Il marchait pensif, évoquant un à un mille souvenirs de son
enfance. Bien des jours et bien des nuits avaient passé sur sa tête alors
blonde, aujourd’hui brune, depuis qu’il courait dans le
sentier raboteux qui menait à la mer ; ce sentier qu’il n’avait pu voir la
veille, car il était arrivé à la tombée de la nuit, lui paraissait autrefois si
large et si beau ! Maintenant il le revoyait étroit,
rocailleux, coupé à chaque instant par un ruisseau bruyant qui ne pouvait se
contenter du lit qu’on lui traçait depuis cinquante ans avec la même
persévérance toujours inutile, et qui, suivant sa fantaisie, prenait la droite
ou la gauche, arrosant partout des rives de cresson. Ce sentier bizarre,
presque impraticable pour tout autre qu’un homme du pays, était
la route préférée de Martial, celle qui menait à la mer, la mer qui
l’avait toujours attiré, tant qu’à la fin il s’était fait marin pour l’amour
d’elle.
Un grand buisson de houx lui barrait la vue, il le tourna et
revit enfin cette mer qui l’avait tant fait rêver, cet horizon encadré de
lignes aimées, dont à l’autre bout de la terre il avait ressenti la nostalgie
jusqu’à en pleurer, dévoré par la fièvre, quand ses compagnons dormaient dans
leurs cadres.
La mer était devant lui, mais telle qu’on la voit en rêve ; la
vapeur des chaudes nuits d’été la couvrait entière, tout était d’un blanc
d’opale ; le bord de la falaise en pente rapide, à trois cents pieds
au-dessous, les rochers bruns qui forment une infranchissable ceinture
d’écueils à cette côte, les nuages, la surface de l’onde dont il entendait le
bruit sur les roches, tout était d’un blanc à demi opaque et pourtant
mystérieusement éclairé par on ne sait quelle clarté joyeuse.
Il s’arrêta, croyant rêver ; oui, c’était bien comme un rêve :
derrière lui, les vertes prairies, les arbres découpaient nettement leur fine
silhouette sur le ciel embrasé, - et devant lui, l’abîme blanc et doux à l’oeil
comme la soie nouvellement dévidée, comme la graine moelleuse du cotonnier.
Une barque passa à peu de distance : la coque était invisible
; seule, la voile blanche glissait entre la brume de l’onde et celle du ciel ;
Martial n’osait remuer, craignant de rompre cet enchantement, et tout autour de
lui, les flocons laiteux se massaient doucement sur les cimes des chardons en
fleur, sur les touffes épaisses de la haute fougère, partout où un obstacle les
arrêtait un instant.
- Est-ce le présage de ma destinée ? se demanda le marin au
coeur superstitieux. Faut-il m’arrêter ici, renoncer à tenter le sort, à
interroger Céline ? Dois-je renoncer à mon rêve ?
Un rayon doré, pénétrant entre deux
couches de vapeurs, éclaira soudain la voile qui glissait sur la mer, et tout à
coup les oiseaux, qui n’avaient gazouillé qu’en sourdine, entonnèrent à pleine
voix la chanson de l’aube ; le ciel étincela jusque dans ses replis de
l’occident. Une flèche d’or vint frapper Martial entre les yeux, et la brume enroulée comme un voile de tulle s’éleva lentement
sur l’onde, sur les collines ; poussée par un souffle insensible, elle s’en
alla doucement vers le nord, sur la mer qui devenait bleue et dont le bruit
retentissant arriva désormais aux oreilles du jeune homme ; un lacis de
diamants liquides couvrit tout autour de lui et lui-même.
Le charme était rompu ; il contempla un instant avec une joie
profonde et recueillie le cher pays qui l’avait vu naître, les rochers énormes
à demi recouverts de lierre, l’orifice de la vallée où courait le ruisseau en
cascatelles argentines, les prairies inclinées, la falaise au sol ingrat
recouvert de fougère et d’ajonc, percé à tout endroit par le roc de granit ; il
respira à pleins poumons l’odeur des menthes sauvages, celle des bruyères qui
sentent le miel, et ivre de jeunesse et de vie, il agita en l’air son chapeau,
saluant ainsi la terre natale, puis il tourna rapidement le promontoire et
pénétra dans le vallon.
La prairie où
Céline allait traire était à mi-côte, les rayons du soleil levant réchauffaient
les trois belles vaches paresseuses, dans l’herbe jusqu’au fanon. Deux
s’étaient couchées, le mufle tourné vers la chaleur, et semblaient engourdies
dans leur bien-être ; la troisième, debout, se
laissait patiemment traire par les mains attentives de la paysanne.
Assise sur un petit banc, elle
faisait jaillir le lait fumant dans une cruche de cuivre au flanc rebondi ;
mais, tout en surveillant ses doigts habiles, elle tournait souvent la tête
vers le midi et semblait attendre quelque chose avec impatience. Martial
s’arrêta pour la regarder.
Elle ne le voyait pas, c’était le
sentier opposé qu’elle explorait à tout moment d’un oeil inquiet. Le
coeur du jeune homme battit joyeusement. Le savait-elle revenu ? L’attendait-elle déjà ? Se
souvenait-elle qu’il avait promis de revenir, et
revenir pour elle ? Il le crut, et, pressant le pas,
il allait atteindre la barrière, lorsqu’à l’autre extrémité du pré il vit
apparaître un autre homme.
C’était un ami d’enfance, il le reconnaissait bien : celui-là
n’avait pas quitté le village ; que venait-il faire auprès de Céline ?
Ce n’était pas la première fois que François se hasardait à
visiter la jolie trayeuse, car elle sourit en le voyant approcher, et son
regard jusqu’alors inquiet s’abaissa pour ne plus le quitter sur le lait qui
coulait entre ses doigts.
Le jeune homme s’approcha tout près d’elle, ils échangèrent
quelques mots, puis d’une branche qu’il tenait à la main, il se mit à effleurer
doucement la joue et le col qu’elle tenait penchés. Elle se défendait en riant,
et continuait de traire, mais peu à peu ses doigts se ralentirent ; la cruche était pleine, la bonne bête s’éloigna
satisfaite, et Céline resta assise, la tête baissée, écoutant ce que disait
François.
Celui-ci laissa tomber sa baguette ; doucement, parlant
toujours, mais très bas, il prit la main de Céline, et ils restèrent tous deux
silencieux, sous les rayons ardents du soleil qui dominait le coteau, noyés jusqu’aux
genoux dans l’herbe humide et verte…
La seconde
vache, s’approchant d’eux, posa son mufle frais et rose sur les genoux de
Céline ; la jeune fille sourit, fit un signe affirmatif et recommença de
traire…
Martial, le coeur serré, reprit lentement le chemin de la
falaise.
-Trop tard ! pensa-t-il amèrement ; qu’irais-je maintenant
chercher auprès de celle qui en aime un autre ? François est resté, lui, et
pouvait se faire aimer ! Il a
eu le loisir pendant ces deux années, à la veillée en hiver, à l’heure de
traire en été, de courtiser la jolie fille… Les absents ont tort
! L’absence est mauvaise ; nous n’avons pas le
temps de nous faire aimer là-bas, dans nos voyages, et au pays les jeunes
filles ont celui de nous oublier… La brume était un présage, je n’aurais pas dû
aller plus loin !
Il s’assit
au haut de la falaise, triste et presque méchant, car son coeur était plein
d’amertume. Le soleil dorait la mer et la terre autour de lui, partout ; les mouettes et les hirondelles l’entouraient de
leurs cercles joyeux ; mais que lui importait la joie de la nature, à lui dont
l’âme était en deuil ?
Un bruit de pas sur le sentier lui
fit lever la tête : une femme venait à lui, d’une autre prairie, sans doute, la
cruche de cuivre gracieusement posée sur l’épaule gauche et retenue en
équilibre par une longe de cuir serrée dans la main droite. Il se leva
pour lui faire un passage, car le sentier était étroit, et la falaise rapide : mais la jeune fille ralentit le pas en s’approchant de
lui. Il la regarda comme on regarde une belle oeuvre
de la nature.
Elle était brune ; ses lourds cheveux repoussaient le petit
bonnet qui voulait les couvrir, ses yeux bruns brillaient d’un feu contenu sous
ses paupières aux longs cils baissés ; ses joues roses rougirent encore sous le
regard du jeune homme.
- Bonjour ! dit-elle, et elle s’arrêta.
Il la regarda, ébloui. Cette jeune fille était bien plus belle
que Céline, elle semblait le connaître, et il ne se
souvenait pas des traits de son visage.
- Vous voilà revenu ? dit-elle d’une voix tremblante -
peut-être le poids de la cruche de lait l’avait-il essoufflée.
- Vous me
connaissez donc ? demande Martial, ému sans savoir pourquoi.
La jeune fille sourit sans lever les yeux.
- Vous m’avez portée dans vos bras quand j’étais toute petite,
dit-elle de sa voix riche et grave.
- Qui donc es-tu ? dit Martial, suivant l’habitude du
pays qui veut qu’on se tutoie quand on s’est connu enfant.
- Devine ! fit la belle créature.
- Comment t’appelles-tu ?
- Aurore.
Aurore ! oui, il la connaissait bien ; mais qu’elle était
devenue belle et qu’elle avait changé, pendant ces deux années d’absence !
- Quel âge as-tu ? demanda-t-il, oubliant soudain son amertume
et sa colère.
- Seize ans.
- Et tu m’as reconnu ?
La jeune fille sourit et fit un signe de tête, puis, levant
les yeux timidement, elle regarda Martial pendant la durée d’un éclair. Il tressaillit ; que n’eût-il pas donné pour revoir ces yeux
merveilleux, pleins de flammes et peut-être de larmes ! mais
elle regardait la terre.
- Tu m’as reconnu, répéta-t-il, avec
une sorte de tendresse inquiète.
- Je vous attendais, dit-elle simplement ;
vous m’avez dit un jour, à votre dernier voyage, que, si j’étais bien sage, je
serais votre petite femme… J’ai été bien sage…
C’est vrai ; il l’avait dit en riant,
un jour, à cette fillette de quatorze ans, chétive et grêle, pas même
adolescente, tout à fait enfant ; il n’avait pas encore jeté les yeux sur
Céline à cette époque et depuis il n’avait pas pensé à cette parole, semence
perdue pour lui, tombée dans une âme, où elle avait si magnifiquement
fructifié.
- Tu m’attendais, Aurore ? dit
Martial, inondé soudain d’une joie nouvelle, inconnue.
Elle répéta oui, très bas, rajusta la longe de cuir dans sa
main qui tremblait et passa devant lui.
Sans mot dire, brûlé soudain
au coeur par un rayon de soleil qui devait dorer toute sa vie, Martial suivit
la belle fille qui s’appelait Aurore.
HENRY GRÉVILLE.
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