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Texte
A Georges Legrand.
Il ne passe guère de jour sans
qu'on lise dans quelque journal le fait divers suivant :
"Dans la nuit de mercredi à jeudi, les habitants
de la maison portant le n° 40 de la rue de... ont été réveillés par deux
détonations successives. Le bruit partait
d'un logement habité par M. X... La porte fut ouverte, et on trouva ce
locataire baigné dans son sang, tenant encore à la main le revolver avec lequel
il s'était donné la mort.
"M. X... était âgé de cinquante-sept ans, jouissait
d'une aisance honorable et avait tout ce qu'il faut pour être heureux. On
ignore absolument la cause de sa funeste détermination."
Quelles douleurs profondes, quelles lésions du coeur,
désespoirs cachés, blessures brûlantes poussent au suicide ces gens qui sont
heureux ? On cherche, on imagine des drames d'amour, on soupçonne des
désastres d'argent et, comme on ne découvre jamais rien de précis, on met sur
ces morts, le mot "Mystère".
Une lettre trouvée sur la table d'un de ces
"suicidés sans raison", et écrite pendant la dernière nuit, auprès du
pistolet chargé, est tombée entre nos mains. Nous la croyons intéressante. Elle
ne révèle aucune des grandes catastrophes qu'on cherche toujours derrière ces
actes de désespoir ; mais elle montre la lente succession des petites
misères de la vie, la désorganisation fatale d'une existence solitaire, dont
les rêves sont disparus, elle donne la raison de ces fins tragiques que les
nerveux et les sensitifs seuls comprendront.
La voici :
"Il est minuit. Quand j'aurai fini cette lettre,
je me tuerai. Pourquoi ? Je vais tâcher de le dire, non pour ceux qui
liront ces lignes, mais pour moi-même, pour renforcer mon courage défaillant,
me bien pénétrer de la nécessité maintenant fatale de cet acte qui ne pourrait
être que différé.
J'ai été élevé par des parents simples qui croyaient à
tout. Et j'ai cru comme eux.
Mon rêve dura longtemps. Les derniers lambeaux viennent
seulement de se déchirer.
Depuis quelques
années déjà un phénomène se passe en moi. Tous les événements de
l'existence qui, autrefois, resplendissaient à mes yeux comme des aurores, me
semblent se décolorer. La signification des choses m'est apparue dans sa
réalité brutale ; et la raison vraie de l'amour m'a dégoûté même des
poétiques tendresses.
Nous sommes les jouets éternels d'illusions stupides et
charmantes toujours renouvelées.
Alors, vieillissant, j'avais pris mon parti de
l'horrible misère des choses, de l'inutilité des efforts, de la vanité des
attentes, quand une lumière nouvelle sur le néant de tout m'est apparue ce
soir, après dîner.
Autrefois, j'étais joyeux ! Tout me
charmait : les femmes qui passent, l'aspect des rues, les lieux que
j'habite ; et je m'intéressais même à la forme des vêtements. Mais la
répétition des mêmes visions a fini par m'emplir le coeur de lassitude et
d'ennui, comme il arriverait pour un spectateur entrant chaque soir au même
théâtre.
Tous les jours, à la même heure depuis trente ans, je
me lève ; et, dans le même restaurant, depuis trente ans, je mange aux
mêmes heures les mêmes plats apportés par des garçons différents.
J'ai tenté de
voyager ? L'isolement qu'on éprouve en des lieux inconnus m'a fait peur.
Je me suis senti tellement seul sur la terre, et si petit, que j'ai repris bien
vite la route de chez moi.
Mais alors l'immuable physionomie de mes meubles,
depuis trente ans à la même place, l'usure de mes fauteuils que j'avais connus
neufs, l'odeur de mon appartement (car chaque logis prend, avec le temps, une
odeur particulière), m'ont donné, chaque soir, la nausée des habitudes et la
noire mélancolie de vivre ainsi.
Tout se répète sans cesse et lamentablement. La manière
même dont je mets en rentrant la clef dans la serrure, la place où je trouve
toujours mes allumettes, le premier coup d'oeil jeté dans ma chambre quand le
phosphore s'enflamme, me donnent envie de sauter par la fenêtre et d'en finir
avec ces événements monotones auxquels nous n'échappons jamais.
J'éprouve chaque jour, en me rasant, un désir immodéré
de me couper la gorge ; et ma figure, toujours la même, que je revois dans
la petite place avec du savon sur les joues, m'a plusieurs fois fait pleurer de
tristesse.
Je ne puis même plus me retrouver auprès des gens que
je rencontrais jadis avec plaisir, tant je les connais, tant je sais ce qu'ils vont me
dire et ce que je vais répondre, tant j'ai vu le moule de leurs pensées
immuables, le pli de leurs raisonnements. Chaque
cerveau est comme un cirque, où tourne éternellement un pauvre cheval enfermé. Quels que soient nos
efforts, nos détours, nos crochets, la limite est proche et arrondie d'une
façon continue, sans saillies imprévues et sans porte sur l'inconnu. Il faut
tourner, tourner toujours, par les mêmes idées, les mêmes joies, les mêmes
plaisanteries, les mêmes habitudes, les mêmes croyances, les mêmes
écoeurements.
Le brouillard était affreux, ce soir. Il enveloppait le
boulevard où les becs de gaz obscurcis semblaient des chandelles fumeuses. Un
poids plus lourd que d'habitude me pesait sur les épaules. Je digérais mal,
probablement.
Car une bonne digestion est tout dans la vie. C'est
elle qui donne l'inspiration à l'artiste, les désirs amoureux aux jeunes gens,
des idées claires aux penseurs, la joie de vivre à tout le monde, et elle
permet de manger beaucoup (ce qui est encore le plus grand bonheur). Un estomac
malade pousse au scepticisme, à l'incrédulité, fait germer les songes noirs et
les désirs de mort. Je l'ai remarqué fort
souvent. Je ne me tuerais
peut-être pas si j'avais bien digéré ce soir.
Quand je fus assis dans le fauteuil où je m'assois tous
les jours depuis trente ans, je jetai les yeux autour de moi, et je me sentis
saisi par une détresse si horrible que je me crus près de devenir fou.
Je cherchai ce que je pourrais faire pour échapper à
moi-même ? Toute occupation m'épouvanta comme plus odieuse encore que
l'inaction. Alors, je songeai à mettre de l'ordre dans mes papiers.
Voici longtemps que je songeais à cette besogne
d'épurer mes tiroirs ; car depuis trente ans, je jette pêle-mêle dans le
même meuble mes lettres et mes factures, et le désordre de ce mélange m'a
souvent causé bien des ennuis. Mais
j'éprouve une telle fatigue morale et physique à la seule pensée de ranger
quelque chose que je n'ai jamais eu le courage de me mettre à ce travail
odieux.
Donc je m'assis devant mon secrétaire et je l'ouvris,
voulant faire un choix dans mes papiers anciens pour en détruire une grande
partie.
Je demeurai d'abord troublé devant cet entassement de
feuilles jaunies, puis j'en pris une.
Oh ! ne touchez jamais à ce meuble, à ce
cimetière, des correspondances d'autrefois, si vous tenez à la vie ! Et,
si vous l'ouvrez par hasard, saisissez à pleines mains les lettres qu'il
contient, fermez les yeux pour n'en point lire un mot, pour qu'une seule
écriture oubliée et reconnue ne vous jette d'un seul coup dans l'océan des
souvenirs ; portez au feu ces papiers mortels ; et, quand ils seront
en cendres, écrasez-les encore en une poussière invisible... ou sinon vous êtes
perdu... comme je suis perdu depuis une heure !...
Ah ! les premières lettres que j'ai relues ne
m'ont point intéressé. Elles étaient récentes d'ailleurs, et me venaient
d'hommes vivants que je rencontre encore assez souvent et dont la présence ne
me touche guère. Mais soudain une enveloppe m'a fait tressaillir. Une grande
écriture large y avait tracé mon nom ; et brusquement les larmes me sont
montées aux yeux. C'était mon plus cher ami, celui-là, le compagnon de ma
jeunesse, le confident de mes espérances ; et il m'apparut si nettement,
avec son sourire bon enfant et la main tendue vers moi qu'un frisson me secoua
les os. Oui, oui, les morts reviennent, car je l'ai vu ! Notre mémoire est
un monde plus parfait que l'univers : elle rend la vie à ce qui n'existe
plus !
La main tremblante, le regard brumeux, j'ai relu tout
ce qu'il me disait, et dans mon pauvre coeur sanglotant j'ai senti une
meurtrissure si douloureuse que je me mis à pousser des gémissements comme un
homme dont on brise les membres.
Alors j'ai remonté
toute ma vie ainsi qu'on remonte un fleuve. J'ai reconnu des gens oubliés
depuis si longtemps que je ne savais plus leur nom. Leur figure seule vivait en
moi. Dans les lettres de ma mère, j'ai retrouvé les vieux domestiques et la
forme de notre maison et les petits détails insignifiants où s'attache l'esprit
des enfants.
Oui, j'ai revu soudain toutes les vieilles toilettes de
ma mère avec ses physionomies différentes suivant les modes qu'elle portait et
les coiffures qu'elle avait successivement adoptées. Elle me hantait surtout
dans une robe de soie à ramages anciens ; et je me rappelais une phrase, qu'un
jour, portant cette robe, elle m'avait dite : "Robert, mon enfant, si
tu ne te tiens pas droit, tu seras bossu toute ta vie."
Puis soudain, ouvrant un autre tiroir, je me retrouvai
en face de mes souvenirs d'amour : une bottine de bal, un mouchoir déchiré,
une jarretière même, des cheveux et des fleurs desséchées. Alors les doux
romans de ma vie, dont les héroïnes encore vivantes ont aujourd'hui des cheveux
tout blancs, m'ont plongé dans l'amère mélancolie des choses à jamais finies.
Oh ! les fronts jeunes où frisent les cheveux dorés, la caresse des mains,
le regard qui parle, les coeurs qui battent, ce sourire qui promet les lèvres,
ces lèvres qui promettent l'étreinte... Et le premier baiser..., ce baiser sans
fin qui fait se fermer les yeux, qui anéantit toute pensée dans
l'incommensurable bonheur de la possession prochaine.
Prenant à pleines mains ces vieux gages des tendresses
lointaines, je les couvris de caresses furieuses, et dans mon âme ravagée par
les souvenirs, je revoyais chacune à l'heure de l'abandon, et je souffrais un
supplice plus cruel que toutes les tortures imaginées par toutes les fables de
l'enfer.
Une dernière lettre
restait. Elle était de moi et dictée de cinquante ans auparavant par mon
professeur d'écriture. La voici :
MA
PETITE MAMAN CHÉRIE,
"J'ai aujourd'hui sept ans. C'est l'âge de raison,
j'en profite pour te remercier de m'avoir donné le jour.
"Ton petit garçon qui t'adore,
"Robert."
C'était fini. J'arrivais
à la source, et brusquement je me retournai pour envisager le reste de mes
jours. Je vis la vieillesse hideuse et solitaire, et les infirmités prochaines
et tout fini, fini, fini ! Et personne autour de moi.
Mon revolver est là, sur la table... Je l'arme... Ne
relisez jamais vos vieilles lettres."
Et voilà comment se tuent beaucoup d'hommes dont on
fouille en vain l'existence pour y découvrir de grands chagrins.
17 avril 1883
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