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Texte
A Anvers, au
premier étage du Musée Mayer van den Bergh, dans le couloir qui mène de
l’escalier à la salle n° 6, un tableautin savoureux accroche fatalement le
regard amusé et charmé du visiteur. Il est de Pieter Quast (n° 131), et
représente un chirurgien de village dans l’exercice de ses fonctions. Nous nous
trouvons dans une salle basse aux parois d’un gris minable que ne relève qu’une
estampe, où le catalogue de la collection voit des représentations du globe
céleste, que nous croyons être, à cause de leurs formes irrégulièrement
cylindriques ou ovales, de gros calculs extraits ou naturellement éliminés,
tout à fait à leur place dans le bagage d’un guérisseur ambulant.
La scène principale traitée avec humour et hardiesse se passe
dans la partie gauche de l’oeuvrette. Le frater est accoutré d’habits aux
teintes sonores : veste couleur d’argile, haut-de-chausse rouge, crevés longs
et minces aux bras et aux genoux ; il porte un ample béret plat, d’un rouge
plus profond et huppé d’une plume blanche frisée. Il est assis, et sa jambe
gauche s’allonge devant l’escabeau où le patient placera le pied droit, siège
du mal. A vrai dire, l’opérateur inspire confiance, sa large face est
sympathique, et malgré l’oeil qui se glisse finaud entre des paupières minces
et serrées, le grand nez assyrien et la barbe bonhomme, lui assurent une
jovialité agreste.
L’opéré n’en mène pas large ; ses cheveux longs et plats, mal
soignés, encadrent de mèches à pointes irrégulières une face qui se crispe de
douleur, autour d’un appendice nasal long comme un bec de corbeau ; l’homme a
les épaules maigrement vêtues d’une camisole jaune, et ses pauvres fesses
anguleuses transparaissent à travers la trame trop légère du pantalon, d’un
bleu triste, dont le bas s’effiloche…
Le chirurgien maintient le pied de la main gauche, et dans ce
geste il cache aux connaisseurs que nous sommes le coup de bistouri ferme et
décidé dont la main droite entame la partie malade.
On ne distingue ainsi que le manche de l’instrument qui paraît
agrémenté de ciselures ; et l’on se croirait en présence d’un rebouteur de haut
rang, n’était la trousse de cuire que notre homme porte en bandoulière, et qui
rappelle le fourreau cher aux tueurs de cochons qui vont de ferme en ferme
accomplissant des sacrifices rituels.

Quand l’opération sera finie, un pansement louable complètera
la consultation, ainsi qu’il appert de tout l’accessoire qui gît par terre :
une grosse éponge, un vase à panse et à pipette avec le vulnéraire, une bassine
en cuivre, un pot cylindrique à onguent, du genre albarelle, couvert de sa
coiffe de papier et portant une étiquette désignant le contenu, une tablette
munie de son rouleau pour la confection de l’emplâtre, et enfin une spatule
très gracieuse de forme, de la même famille que le bistouri, et qui ne
déparerait pas l’Armentarium Chirurgicum de Scultet. Derrière, une femme
au chef enveloppé d’un linge qui lui tombe en monocle sur l’oeil gauche, semble
à fois encourager le patient et prêter son assistance à l’opérant ; elle prend
son appui à une table sur laquelle nous trouvons une paire de ciseaux fins, un
carafon en forme de ballon, aux trois quarts rempli d’un liquide citrin, et un
écrin-trousse à anse en cordonnet, dont l’élégance n’arrive pas à effacer le
souvenir du rustique fourreau décrit tout à l’heure.
A l’arrière plan, un aide obèse a tendu un tablier sur son
abdomen bedonnant, il porte bésicles, et hissé sur un tabouret, il décroche du
mur un pot gris, plus précieux ou plus virulent sans doute et qui n’abandonne
sa situation élevée qu’à l’heure précise de son emploi.
Dans la
partie droite du tableau, au même plan, deux paysans poussent en brouette un
malheureux hydropique ; son ventre proémine lamentablement et ses pauvres bras
brimballent comme fléaux en grange. Le beau jet d’opale que va donner le
trocart, elle n’y suffira pas la bassine en cuivre-soleil !
Nous
possédons une gravure de Quast dont le Professeur Paul Richer dit avoir
rencontré un exemplaire dans la collection du Cabinet des Estampes à Paris,
mais que nous n’y avons pas retrouvé. Voici la description que notre érudit
confrère en donne : « Le chirurgien, un genou à terre, suivant la pose
consacrée par les Teniers et Brouwer, incise profondément le coup de pied d’un
malheureux qui serre les poings et souffre cruellement. Il est difficile de
préciser le genre d’opération à laquelle il se livre, peut-être l’ouverture
d’un abcès, mais l’instrument qu’il manoeuvre avec la sûreté d’un praticien
consommé est vraiment effrayant. C’est un long couteau à lame triangulaire à
l’extrémité duquel pend un grelot, symbole de l’intention satirique du peintre.
Entre les deux, de nombreux spectateurs se penchent, prêtant à l’opération un
intérêt divers, à terre une bouteille et une tête de mort. »
Ajoutons que le drame joué pour nous par ces sept personnages
est rapide, dense et habilement groupé. Le chirurgien ne vise pas à l’effet
théâtral, son costume est sobre et pratique, nous n’avons pas à faire à un
personnage de tréteau ; une capeline lui couvre la tête et la large toque à
plume, rejetée en arrière, repose sur le dos voûté. A côté, attachée à
la ceinture, pend une escarcelle de bon goût. Le facies du quidam est vu de
profil, il est honnête et préoccupé. Les paupières serrées tendent le regard, à travers des bésicles, sur les
mouvements du bistouri. La main droite manie l’instrument d’assez haut
au-dessus de la lame, dont le manche carré va se renflant vers la base que
termine un anneau, où s’attache une boule de métal mobile, que nous ne croyons
pas être un grelot ou un insigne quelconque de dérision. Au contraire, cette
boule nous paraît un contre-poids qui augmente la fermeté de la main opérante.
Un grelot n’eut-il pas présenté des fentes ou des ouvertures indispensables à
la propagation du son ?
Quant au patient, il est mis avec plus de décence que l’opéré
du musée Mayer van den Bergh, il ne grimace pas, mais les traits sont
contractés et son oeil prend sur les parois de l’huis une arrête quelconque
comme soutien secourable, tandis que ses poings se crispent sous la douleur ;
et l’on sent en l’homme l’énergique volonté de garder immobile le pied opéré,
aux fins d’assurer au chirurgien toute sa liberté d’action.
Entre les deux protagonistes, un assistant qui ressemble au
chef des apôtres est accroupi ; très empressé, il suit avec intérêt la marche
de l’incision, les mains armées de gros tampons. Il attend le moment où le
maître grondera : « Mais épongez donc, saint Pierre ! »
Les quatre
autres personnages sont comparses sans importance.
L’arsenal opératoire est réduit à sa plus simple expression un
bistouri à contre-poids, une cruche et un crâne, seule concession aux
coutumières pantalonnades des forains.
Quast prenait un plaisir évident à ce genre de représentations
comme on pourra s’en convaincre en parcourant les bonnes collections d’Europe
qui ont la rare fortune de posséder de ses oeuvres.
En Bavière, le musée de la ville de Bamberg possède un médicastre
rural, qui extirpe une tumeur du front d’une femme qu’un assistant
maintient vigoureusement sur la chaise opératoire. Entre-temps voici un
paysan qui plaisante tandis qu’il amène sa geignante moitié juchée sur ses
épaules.
Comme pendant, dans la même galerie, nous voici les témoins amusés
des efforts d’un dentiste luttant contre la molaire d’un villageois
robuste. Mais le thérapeute a plus d’un tour dans son sac, puisque la femme
assise près de la table jette un regard d’une complaisance toute commerciale
vers une paysanne que son mari ne conduirait pas en brouette pour une simple
rage du nerf maxillaire.
Nous avons vu un autre dentiste de Quast au musée
Teijler de Haarlem ; il porte la date de 1643.
De même, le château de Schleïssheim accorde son altière
hospitalité à un troisième chevalier du pied de biche ; il y voisine
agréablement avec son compère l’oculiste-abatteur de cataractes.
Naguère la
collection Wesendonck de Berlin tirait vanité d’un barbier de vert vêtu
et taillant dans le pied d’un garçon de ferme en veste rose et braies jaunes.
Dans le même genre de sujet citons le tableau du Rijks-museum
, entré dans la collection grâce à la générosité de M. D. Dzn. Franken
en 1898. Il représente un rebouteur bandant le pied à un vieillard
que soutient un homme d’expérience ; dans le fond, un disciple de Nemrod
organise une chasse à la faune capillaire, sur la tête de son voisin.
A Petrograd, au musée de l’Ermitage, la carte de visite de Quast
se distingue par une fantaisie nouvelle : un chirurgien vêtu de satin
blanc opère, et la Mort,
sonnant de la trompette, pénètre dans la pièce. « Là où Teniers et surtout
Brouwer avaient vu matière à rire, Quast veut philosopher ou bien nous effrayer
», dit le Dr Henry Meige, qui voit dans ce hors-d’oeuvre une mauvaise
plaisanterie.
Le Dr Bredius signale dans la collection Pâques à Liége un
tableautin de sept personnages dont cinq s’occupent du pansement d’une
plaie tandis que le sixième portant son prochain sur le dos pénètre dans le
cabinet de consultation.
Un chirurgien
opérant un paysan de l’opération du caillou (de kei) figure au
musée de Nîmes.
D’après l’affirmation du Dr Bredius, mais nous ne l’y avons
pas vue et le catalogue ne la mentionne pas, une boutique de barbier
égaie le musée de Cassel.
Un charlatan met sa note vive dans la galerie
Hauzeur à Verviers. Moins plaisant certes est le bamboche infirme
du musée de Nantes.
Rappelons encore pour en déplorer la perte des deux tableaux
de Quast qui disparurent dans l’incendie du musée Boumans à Rotterdam le 16
février 1864. L’un représentait un chirurgien opérant une vieille femme,
et l’autre un vieillard maniant un crâne.
Bref les oeuvres de Quast étant plutôt rares, il se fait que
la plupart de ses tableaux connus, s’ils charment les gourmets d’art en
général, intéressent plus particulièrement les médecins, que ce jovial coureur
de prétentaine coquait tel qu’il les rencontrait, pratiquant effrontément leur
métier, à une époque où l’exercice légal de l’art de guérir étouffait sous la
masse des braconniers de tout rang et de tout poil. Quast, d’une touche leste et spirituelle les
saisissait au vif et leur communiquait sa verve gouailleuse dépourvue de
méchanceté. Ruffian lui-même il se portraiturait lui-même au sein de ses
grosses truandailles ; n’est-il pas curieux dès lors qu’il ait réservé sa note
la plus décente, la moins triviale tout au moins, pour les sujets dont nous
venons de parler.
N’était-il pas un peu orfèvre, et ne redoutait-il pas pour son
propre personnage le mauvais quart d’heure dont il perpétuait le souvenir par
son aimable talent ?
Ses fréquentations peu distinguées ne lui permettaient pas
sans doute de faire la distinction entre l’universitaire et le banquiste, et
dans tous les cas c’est le deuxième, plus pareil à lui-même, qui lui était plus
sympathique. Sachons lui gré de sa discrétion.
Mais où il donne plein cours à sa
fougue caricaturale c’est dans les séries de dessins dont il confiait le soin
de les propager à des graveurs comme P. NOLPE, S. SAVERY, H. HONDIUS, C.
SCHMIDT, RENNER et d’autres encore. Ils représentent en général des croquants
pouilleux ou des campagnards de piètre morale : le
Cabinet d’Estampes à Bruxelles en possède 69 spécimens, et celui de Paris 95. Nous
passerons en revue ceux qui nous intéressent davantage.
Un bouffon dont la marotte brimballe à la ceinture, déroule
une banderolle où le passant peut lire : Vijf sinnen te Coop.
Les cinq sens
sont commentés par les gravures qui suivent. La vue est
symbolisée par un homme assis qui porte lunettes et fixe du regard une chouette,
perchée sur un arbre mort.
L’ouïe
n’est probablement pas très fine chez ces trois cousins très affairés sur le
seuil de leur demeure. Comment se fait-il donc qu’ils ne prêtent aucune
attention à ces ambulants battant à toute force le tambour et tirant de
l’accordéon ? Quast nous rappelle que celui-là est le pire sourd qui ne
veut pas entendre.
Une des
formes les plus claires du sens dénommé tact ou toucher
est bien la sensation de chaleur, aussi prenons-nous plaisir à voir se délecter
à la flamme d’un gai foyer une mère et son enfant.
Le goût ? Mais n’est-ce pas l’union harmonieuse des
sensations gustatives et olfactives qu’apprécie comme il convient ce savant
cullotteur de pipes, qui braise son tabac d’un tison ardent saisi entre les
mors de la pince ?
Et la bonne hôtesse ne corsera-t-elle pas agréablement ce
plaisir en y ajoutant la saveur fraîche et aigrelette d’un broc de bière
mousseuse ?
Etait-il donc bien nécessaire de commenter une nouvelle fois
le sens de l’odorat en dévoilant devant nous un petit drame d’une
intimité jalouse et farouche ? O papas modernes et muscadins admirez donc ce
brave homme de père qu’aucun dégoût n’effleure, lorsque d’un carré de papier il
fait la toilette postérieure de son moutard gouailleur. Le peintre a
placé dans le voisinage un chien en arrêt, dont les narines dilatées disent la
joie ; il ne se laisse pas distraire par le petit moulin de papier qu’agite
devant lui le frérot plus âgé.
Cette petite scène familiale un peu malodorante, nous
aguerrira pour les suivants où nous ne rencontrerons plus que fripouilles
fiéffées.
Jan Admerael est un musicien ambulant qui va pinçant de
la cithare. Le voici qui avise ce tas de bûches, il s’y assied, et jette ses
béquilles par terre. Il a perdu sa jambe gauche et l’a remplacée par une
prothèse de bois qu’il croise sur la jambe droite. Il s’arme d’un grand couteau
dont il entaille une miche de pain. Il ne songe qu’à sa fringale et c’est en
vain que lui fait ses yeux doux la vieille et rêche Warme Puedei.
Connaissez-vous Marij
Koorens avec son menton en galoche et ses noevi à grosses
touffes embroussaillées ? Griet Luitten n’est pas plus attrayante,
et sa robustesse hommasse se remarque d’autant mieux qu’elle recherche la
compagnie du nain Ian Schmiers, dont la tête est trop grosse, les
bras trop longs et les jambes trop courtes.
Evidemment toute l’aimable société sort de la même Cour des
Martyrs. Il n’y a pas de doute que le seigneur Cabbegat soit un
simulateur ; vous le voyez ici montrant à Griet Ians un
sauf-conduit qu’il vient d’obtenir (?). Il porte en écharpe la main
droite, et par quel prodige donc, cette main protégée d’un gros pansement,
peut-elle prendre un énergique appui sur ce long bâton ?
C’est le moment de vous présenter ’t wijf van Jacob
van Leyden, gente dame, un peu obèse, et coiffée d’un chapeau masculin ;
elle en tend un semblable au passant, espérant l’aumône. La pauvre a eu les pieds coupés, elle s’avance
donc à genoux traînant ses tibias appliqués sur de solides coussinets de cuir.
Elle attend le passage des troupes… Elle attendra longtemps, auguré-je… Car
là-bas, dans le fond, le paysage, les pignons et les gens s’affinent et
s’amenuisent à la manière de Jacques Callot. Or, de la plus élégante des
auberges sort en gracieux décolleté une aimable Suzon,… et le bel officier
s’arrête et crie « Halte » à son escadron.
Fi ! Ian Vereki, dites donc à Griedt
Scuiers, la naine qui vous accompagne que ses fouilles nasales pratiquées
en public n’engageront jamais nos princes à vous inviter à leur table.
Il y a bien encore, Mary Panvis, Ian in Ouwegat, Wayn
sonder hemt, Kees Houtentrul, Motteghe Willem, Propdarm, Ian de Kramer, Kees
Knol, Gerretje Vuylturf qui désirent vous être présentés, voici même Robbert
van Gent dont la pipe traverse le bonnet, Luijsefer qui grimace
hideusement, Postenbrij qui porte un chapeau aigreté de plumes de
faisan et Potgenbolinck dont la culotte déchirée exhibe sans
vergogne l’envers de la figure. Toute cette illustre crapule se compose
d’éclopés vrais ou faux ; ils portent les mains ou les bras bandés, ils
s’appuient sur des béquilles en forme de tau ; certains ont le
moignon de la jambe plié à angle droit sur la cuisse et posé dans une gouttière
fixée perpendiculairement sur une pièce de bois renflée en massue, ce qui
constituerait pour n’importe quel honnête homme un appareil prothétique des
plus défectueux, mais dont ces gens-là tirent un parti merveilleux, même pour
la danse.
Si les autres n’exhibent pas d’altérations pathologiques
spéciales, leurs noms ou sobriquets indiquent assez les tares qu’ils doivent à
l’alcool et au vice ; tous sont clients du cabaret typique que A. D. WAESBER a
gravé sur un dessin de Quast : une table qu’entourent trois truands ivres ;
l’un dort assoupli, le second a le regard stupide et le troisième, debout,
n’arrive plus à lutter contre les soubresauts violents d’un estomac
récalcitrant ; la scène est répugnante, et pourtant la très discrète hôtesse,
qui sans doute en a vu bien d’autres, considère ses clients sans étonnement ni
dégoût.
De telles habitudes vont de pair avec le vol, la mendicité, la
discorde, et voici le fuseau dont le diable embrouille complaisamment les fils
: Siet t’verwarde Gaerens ; et cette autre estampe qui en est une
réplique : tis al verward gaeren, où l’on voit un curieux groupe ;
un bancroche querelleur tient le fuseau, la femme fourbe
file la quenouille, et entre les deux, le diable Mauvais Conseil
conduit ( ?) le fil de l’existence.
Dès lors, il nous devient presque sympathique le
charlatan van de God’Looft dont les mains croisées derrière le dos
prennent appui sur une canne solide. Son obésité amusante paraît encore
exagérée par le panier plat qu’il porte sur le ventre en manière d’étal, et où
luisent au soleil les flacons et burettes de toute espèce. Je sais
bien qu’ils ne contiennent que de l’huile de Haarlem, ou quelque chose d’analogue, mais
nous sommes à l’époque où ce produit guérissait tout et faisait partie
intégrale de maint ménage bien tenu.
Son compère Claes dicke botter n’a pas fait de
bonnes affaires, mais aussi pourquoi tenter la concurrence dans le voisinage de
ce brillant vendeur d’orviétan, somptueux et royal sur son tréteau en plein
vent que surmontent les mots Stop de Gaet te ?
’t Leven der Boeren écrit Quast sur les ailes déployées
d’une chauve-souris ? Il a tort de généraliser et nous soupçonnons déjà notre
peintre d’avoir simplement décrit les moeurs de la société qu’il fréquente. En
voici la confirmation.
Pieter Jansz. Quast est né à Amsteram vers l’an 1606. Les
détails sur son curriculum vitæ n’abondent pas, et ce n’est que
depuis l’étude que le Dr A. Bredius lui a consacrée que cette curieuse figure a
gagné quelque relief.
D’après les Kerkboeken de la Haye nous savons que le 26
juin 1632 il épouse Annetje Splinters. Les doopboeken de la Kloosterkerk
nous apprennent que le 1r juillet 1639 le ménage Quast fit baptiser une fille
qui reçut le nom de Constance, et que deux ans après, le 27 août 1641, la
cérémonie se renouvela pour un autre enfant dont le nom n’est pas inscrit. Vers
la fin du mois de mai, ou peut-être au commencement de juin 1647, une mort
prématurée, interrompit la carrière tumultueuse de l’artiste.
Celui-ci était entré dans la Gilde de Saint-Luc en 1643. Les bons morceaux
sortis de ses crayons et de ses pinceaux ont souvent été attribués à Adrien
Brouwer ou même à Van Ostade, et leur retour à l’auteur réel ne date pas de
loin. Le faire de cet artiste,
nous l’avons vu, est alerte et primesautier ; si les fonds sont gris-cendré,
argileux ou mauves, des touches violentes s’en détachent, bleus, rouges et
jaunes vifs d’un contraste plein de gaîté. Mais ses contemporains et la
postérité lui en voulurent de sacrifier son rare talent à des magots jugés
indignes de figurer dans les salons, voire dans les musées. Et de fait, ses
oeuvres que nous avons passées en revue, éparpillées aux quatre coins de
l’Europe ne sont pas arguments en faveur d’une existence rangée et louable, et
le défenseur de la vie privée de Quast aurait fort à faire s’il n’était tout à
fait désarmé par la révélation des documents, récemment mis au jour par le
conservateur du Mauritshuis, et dont nous en épinglerons quelques-uns. Nous
ne les traduisons pas, de peur de déflorer la saveur et le pittoresque de la
langue néerlandaise.
En l’an de
grâce 1643 donc, le ménage est à Amsterdam dan la Kalverstraat, entre
les deux Doelen, où le 1r juin.
… « verklaren eenige personen, ten behoeve van
Anna SPLINTERS, huysvrouw van Pieter Quast, wonende in de Calverstrate tusschen
beyde de Doelens, dat Caspart RUYBERGEN daar groote moeite had gemaakt ; hij
had met den voet van een roemer Anna SPLINTERS’ gezicht opengesneden en
gekrabd, sulcx dat de gaten toegenayt worden moeste. Een schilder Pieter
MATTHEUS is getuige. (Prot. Not. J. van de VEN, Amsterdam)
Ce peu galant Ruybergen serait peut-être, dit Bredius,
apparenté de très près au Domheer d’Utrecht dont la conduite vis-à-vis de
Jouffrou Quast fut tout à fait blâmable le 3 juin de la même année, soit deux
jours après la scène précédente. Qu’on en juge :
…… « verklaaren eenige personen ten verzoeke van
d’Heer Gaspar van ROUWBERGEN Domheer tot Utrecht, dat zij Donderday laetsleden
‘s avonds tusschen 8 en 9 uren geweest zijn ten huysc van Pieter QUAST,
schilder wonachtich in de Calverstraat, tusschen beijde Doelens, de huysvrou
van Quast was in de koocken. De Domheer was met haar spreeckende over eenige
hoeren en seyde.
… … … …
… … … …
… … … …
…
Nous faisons grâce au lecteur des expressions d’une crudité
révoltante dont cette peu édifiante conversation est émaillée et nous ne
reproduirons que la fin de l’épisode déjà suffisamment corsé :
« ….. Eijndelijck schold de Domheer haar uit voor een
hoer, waarop zij hem als een furie aanvloog, krabde en sloeg. Op het gerucht
kwam de schilder zijn vrouw ter hulpe. Hij greep naar een mes, zette het den
Domheer op de borst en riep uit : Sacrament, wat heb je gedaan, segh ’t of ick
bruy ’t daar door. Eerst met groote moeite werden de vechtende gescheiden.
Pieter van NISPEN was er bij en is de hoofdgetuige : hij had uitgeroepen : Wat
gij doct, met geen messen”. (Prot. Not. Cl. van SANTEN, Amsterdam)
Un autre document provenu des archives du notaire van de Ven,
et daté du 3 février 1644, nous décrit comment certaine nuit Alexandre de Nys
et le peintre Joris Glaude résolurent de pénétrer à toute force chez Quast.
Devant la résistance de l’occupant ils brisèrent la porte, mirent tout sens dessus dessous, et
souillèrent de façon ignoble le portrait de la maîtresse de maison ; à
l’exposé des faits s’ajoutent deux pages d’avanies et d’injures.
On conviendra que Quast ne devait pas voyager loin pour
trouver ses modèles.
Le 15 avril suivant le propriétaire de la maison de la Kalverstraat réclame
vainement son dû et il avertit en même temps son locataire que s’il quitte
l’immeuble le 1r mai, il doit y abandonner ses frusques jusqu’au paiement
complet.
Quast termine ses jours si courts et si remplis dans une
habitation du Nes. Il ne s’y montre pas client plus accommodant. Il pleut dans
ses pièces, geint-il et ce serait plutôt à lui à réclamer de l’argent au
propriétaire !
Un tel caractère, un tel milieu ne sont pas propices aux
pensées élevées, et l’on s’étonne qu’en une pareille pétaudière son art ait
gardé sa finesse et sa perfection. Faisons-lui miséricorde, et remercions même
Pieter Jansz. Quast d’avoir si plantureusement enrichi l’iconographie médicale
en prolongeant, jusqu’à nous, le souvenir des guérisseurs et des éclopés qu’il
coudoyait dans la rue.
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