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Texte
J’ai
l’honneur de vous soumettre trois spécimens de pharmacies de poche ayant
appartenu à des personnages d’ordre social différent.
Le premier, d’origine populaire, paraît être du XVIIIe siècle ; c’est une boîte
de cuivre jaune, mesurant : longueur 120 millimètres, largeur 50 millimètres,
hauteur 30 millimètres, profondeur (quand la boîte est ouverte) 25 millimètres.
L’intérieur se partage en deux casiers d’inégale importance ; mais deux petits
trous, pratiqués dans une des parois extérieures, semblent indiquer qu’une
cloison aujourd’hui disparue subdivisait encore le plus petit des
compartiments.
Fermée, cette boîte qui ne manque pas d’élégance rustique, est gravée sur
toutes ses faces d’un burin, maladroit peut-être, mais goguenard à coup sur.
Le couvercle nous montre un paysage ensoleillé, au bord d’une rivière ; un
homme et une femme, assis à une petite table, mangent et boivent en devisant
agréablement.
Les côtés du tableautin portent les vers suivants :
Ge sont pillen
En ge
voor de
Vaag
Maag
Ce qui peut se traduire en respectant le sens et l’esprit :
Dispos et
purgé
Pilules pour la santé.
A l’autre
face du boîtier, un peu plus usée, nous reconnaissons nos deux personnages qui
se tiennent étroitement embrassés, sous l’ombre d’un arbre ; et le petit
commentaire rimé ricane :
Een son Hoe ou
de Is
Der hoe
lecker
gecker
Plaisir
d’amour est doux
Au plus vieux au plus fou.
L’orthographe
et la répartition des majuscules sont des plus fantaisistes.
L’accoutrement des bonshommes rappelle le costume des paysans hollandais.
L’usure aux angles de la boîte trahit de longs séjours dans la poche de son
premier propriétaire.
Elle fait aujourd’hui partie des collections du Dr Frans Nuïjens d’Anvers, qui
en ignore la provenance et n’a pas pu me donner de détails précis sur son
emploi.
Une visite chez la plupart des antiquaires et archéologues d’Anvers ne donna
qu’un résultat négatif.
Il y a quelques jours, je finis par où j’eus dû commencer : j’allai consulter
M. Frans Claes, le distingué conservateur des Musées du Steen et de la Vieille
Boucherie.
Ceux d’entre vous qui ont admiré sa maison-musée de la rue
Saint-Vincent à Anvers, savent qu’il est le
plus aimable des hommes en même temps que collectionneur heureux et richissime.
Immédiatement il me conduisit dans le cabinet où il serre ses objets les plus
précieux et les plus rares : c’est-à-dire le fruit de ses longues et patientes
fouilles dans l’Escaut, lors de la construction et de la rectification des
quais du port d’Anvers.
L’une des vitrines de ce département contient deux boîtes analogues à celle-ci,
en parfait état de conservation, et neuf couvercles arrachés de leur boîtier.
L’un d’eux, est par le sujet figuré et le coup de burin, le frère jumeau de
l’exemplaire que je produis ici.
Nous y retrouvons notre paysan batave fumant une longue pipe en terre de
Gouda, tandis que sa compagne, armée d’une grande coupe évasée, lève le coude
allègrement.
La petite table hospitalière
porte une réserve de deux carafes : le distique est cette fois plus conciliants
:
Een goet gesel Als ‘t maer
Schap is niet Met Rust
Wkaet
Toe gaet
Joyeuse compagnie n’est pas à craindre
A condition que tout se passe en douceur.
Certains
dessins témoignent d’un art plus affiné. Quant à l’esprit des dictons il varie
beaucoup : grivois, gouailleur, épicurien, il frise parfois l’indécence ;
parfois aussi un propos des plus orduriers alterne avec les citations bibliques
les plus innattendues.
Cela rappelle la saveur des Brueghel, des Teniers, des Brouwer et van
Craesbeeck.
2 dingen die myn hard verblyd
Korte predicasie en lange maatlyd.
Oraison courte et long repas
Sont deux choses douces à mon coeur.
Une
miniature d’un Jan Steen de village offre à vos réflexions le tableau d’une
femme battant son mari à coups de bâton : et le commentaire conseille :
Met Veel Genugten
Moet Gaen U Sugten.
Que vos soupirs aillent de pair
Avec une résignation souriante.
Une femme pêche à la ligne, survient un amoureux vêtu avec recherche :
I K viste en Vangde
op vooren en baars
Pêchant au gardon
J’attrape un percot.
La perche étant poisson plus estimé que le vulgaire gardon,
la pêcheuse ou pêcheresse vient de faire une bonne affaire.
Puis, voici un beau cavalier qui laisse derrière lui sa femme dans les bras
d’un amant :
Die op hoge paerde wil rijden
Slaape aen Vrouwe hoer.
Qui chevauche de hautes montures
Trouve une catin dans son lit.
Voici Balaam à califourchon sur l’ânesse sermonneuse :
Beliam wert gekeert
Balaam est retourné.
Ce qui indique que le prophète va bénir au lieu de maudire.
S’il s’agit d’une médication, l’interprétation possible est qu’elle est amère à
prendre et heureuse dans ses effets.
Deux autres sujets conseillent la sobriété.
C’est d’abord le Christ au
puits de la Samaritaine :
Crist eyst water
Le Christ demande de l’eau.
Et le suivant :
Die drinkt wijn die klaer is moet
hebben een beurs die swaer(is)
Qui boit du vin clair doit
posséder bourse ronde.
Mais la
plus extraordinaire de ces boîtes à sentences porte les versets suivants, du
Cantique des Cantiques :
« J’ai cherché dans mon lit durant les nuits celui qui aime mon âme…..
» (Cant. III, 1.)
« Je me lèverai et ferai le tour de la ville ; et je chercherai dans les rues
et les places publiques celui qui est le bien-aimé de mon âme. »
(Cant. III, 2.)
« Tel qu’est un pommier entre les arbres des forêts, tel est mon bien-aimé
entre les enfants. Je me suis reposée sous l’ombre de celui que j’avais tant
désiré, et son fruit est doux à ma bouche. »
(Cant. II, 3.)
« Voici le lit de Salomon environné de soixante hommes des plus vaillants
d’entre les forts d’Israël. »
(Cant. III, 7.)
« Filles de Jérusalem, je vous conjure par les chevreuils et par les cerfs de
la campagne, de ne point réveiller celle
qui est la bien-aimée, et de ne la point tirer de son repos, à moins
qu’elle-même ne s’éveille. »
(Cant. III, 5.)
Ces flots de poésie orientale ont paru à l’auteur d’une élévation trop
continue, et c’est sans transition aucune qu’il proclame tout à coup :
Het is beter gedroncke en bedorve
Als niet gedroncke en gestorve.
Mieux vaut être ivre et pourri
Que mort et n’avoir rien pris.
Vrintschap te toonen zonder gunst
Dat is een hart vau Judas kunst.
Montrer une amitié qu’on ne ressent pas
C’est un art propre au coeur de Judas.
Enfin un
des couvercles représente la ville d’Utrecht comme l’indique l’inscription
: Uytreght.
Il est possible, comme le pense Frans Claes, que la plupart de ces écrins ont
servi de tabatière à des coureurs de cabarets ; mais j’ai cru intéressant de
vous apporter celui dont la suscription fait allusion à des pilules purgatives.
II
Mon
deuxième spécimen, un bibelot en argent d’origine bourgeoise et cossue, est un
écrin pour éponge à essence. Il est façonné en forme de buffet du XVIIIe
siècle, à panneaux et à tiroirs. Il est élégant et mignon, très agréablement
décoré de corbeilles et de guirlandes de roses.
Quand on le retourne il est amusant d’y trouver gravée la réflexion qui vous
est venue tout naturellement en le manipulant :
Hei Dat
is Lief
Oh ! que c’est gentil.
Il mesure : hauteur 40 millimètres, largeur 30 millimètres, profondeur 25
millimètres.
III
Montant toujours dans l’échelle sociale, je
clos ma petite communication en vous présentant la pharmacie de poche d’un très
grand seigneur.
C’est un emboîtage en forme de livre, dont voici les dimensions : hauteur 105
millimètres, largeur 70 millimètres, épaisseur 30 millimètres.
Un bibliophile décrirait l’objet comme suit : in-18, tranches dorées, pleine
reliure veau, fermoirs cuir et argent, dos et plats ornés aux petits fers, avec
l’écusson de la famille de Médicis.
Les Médicis portaient : d’argent, à cinq sphères de gueules posées 2, 2 et 1 ;
avec en chef une sphère d’azur chargée de trois lis d’or.
Tous ces meubles se distinguent parfaitement sur les écussons figurés sur les
deux plats : ils sont de plus, sommés d’une couronne qui porte le grand lis
rouge de Florence.
Le motif de la fleur de lis se retrouve d’ailleurs dans tous les jeux des
rinceaux aux petits fers tant sur le dos que sur les plats et les fermoirs.
Ouvrons la boîte : elle se divise en six compartiments, dont cinq sont encore
occupés par les flacons primitifs. Deux d’entre eux portent encore leur
étiquette originale ; l’un : Q. Ess. di Scorze di Cedrati ; l’autre
: Q. Ess. di Fior di Mirto ; le tout du meilleur XVIe siècle.
Si nous nous rappelons que l’essence de cedrat passait pour avoir des vertus
magiques, et que celle, très odorante, des fleurs de myrte servait à
composer l’Eau d’Ange destinée aux soins raffinés du corps et du
visage, nous conviendrons que cette pharmacie de poche, contenant et contenu,
était en tout point digne d’un prince de la maison de Médicis.
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