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Texte
L’épidémie de
hoquet qui en 1920 sévit un peu partout en Belgique et ailleurs, inscrivit à
son lugubre actif quelques cas à issue fatale. Elle étonna le monde médical
plus qu’il ne fallait puisque les chroniques
rapportent à travers l’histoire plusieurs apparitions de ce genre, et notamment
nous lisons qu’en l’an 1413, pareil fléau frappa en masse les Tournaisiens
jeunes et vieux :
« Ils ne mourraient pas tous, mais tous
étaient frappés ».
Nous ignorons quel traitement l’on opposa au mal sous l’ombre
de cinq clochers, mais nous savons qu’à cette sinistre plaisanterie du mauvais
sort les fils de saint Eleuthère répondirent par leur légendaire bonne humeur,
inaltérable dans la suite des siècles.
D’abord le hoquet devint la Heuquette qui
désigne, suivant le sens du mot correspondant flamant huick, ou
bien le chapeau à longue écharpe dont on s’entoure le col, ou bien le hoqueton,
espèce de vêtement blousant que portent les campagnards par dessus leurs habits
ordinaires.
Alors donc
s’abordaient les Tournaisiens tournant en bouffonnerie leur infirmité nouvelle
et s’informant s’ils sortiraient bientôt de leur heuquette.
De nos jours la heuquette eut fait le sujet d’une scène à
succès dans une revue de fin d’année avec des bouts-rimés éphémères comme la
mode. Nos pères, avec plus d’élégance et d’esprit, en firent une chanson dont
les strophes sont d’un tour gracieux et piquant ; on y
passe au crible les diverses classes de la société qui toutes paient à l’importune
visiteuse un tribut généreux et forcé. La pièce elle-même est
des plus précieuses pour l’histoire de la littérature belge d’expression
française.
Voici cette curieuse page extraite du
manuscrit n° 19684 de la
Bibliothèque Royale de Bruxelles1, et voici les vers
aimables et goguenards qu’un poète, contemporain de Charles d’Orléans, écrivit
dix-huit ans avant la naissance de François Villon.
L’an mil IIIJ et XIII, pleut à Dieu
envoier, en la ville de Tournai, grand mortalité de épédimie
: de laquelle pluiseurs, tant vieulx que jeunes, morurent en ladite
ville, et ailleurs pareillement. Et le commencement de ceste pestilence fut en
febvrier, durant jusques peu en mai, de une maladie que on nommoit le
heuquette, qui tenoit en la gorge, et de laquele on assourdissoit, non pas
tous, mais aulcuns ; et peu de gens en en moroient. Pour laquele chose, les
gens en dégaboient le ung l’aultre, en disant : « Vous
etes sortis de la heuquette ! » Et de ce commencement de malladie fist aulcun
gentil compaignon les vers qui s’ensievent :
Tous galans qui ont apris
A mener vie joieuse,
Sont maintenant esbahis
Et en doubte merveilleuse,
Car mais ne poelant chanter
Ains leur fault esternuer.
Il n’est maignon, ne hanette,
Qui ne vieste la heuquette.
La heuquette est de nouviel
En ce pays arrivée.
Cascun met jus le mantiel,
Pour porter ceste livrée.
Je m’esmaïe durement
Que à paines n’est président,
Ne sçachant le art de toulette
Qui ne porte la heuquette.
Il n’est prince, ne
marquis
Qui n’en ait une taillie.
Prévosts, maires et baillis,
Cascun en a sa partie.
Mesmement les médichins,
Usant d’espèces et vins
Et de chucre en boistelette
Sont furnis de la heuquette.
Les cardinaulx et
légaulx
Le portent en leur devise :
Evesques, officiaulx,
Cascun le a soubz sa chemise.
Les canonnes et prélas,
Espargnans leurs aultres draps,
Soit robe, pliche ou jaquette,
Se vestent de la heuquette.
Toutes les gens de
mestier,
Aians icelle vestue,
Od-on toussir et raquier,
Tous les jours, de rue en rue.
Ceulx aussi du plat pays
En sont largement partis :
Car ville n’est ne villette
Où en cours n’est le heuquette.
Avocas et procureurs
Le ont porté en ce quaresme ;
Et aussi ont les preischeurs
Aussi camus que une bresme,
Doutés sont tous ceulx qui le ont :
Car rien que toussir ne font
Et raquier à geulle ouverte ;
Et ce leur fait la heuquette.
Prions Dieu de paradis
Et le humble vierge Marie
Que tantôt soions garis
De ceste grand’malladie,
Et que plus nous ne le aions,
Et que, tant que viverons,
Soions en joie parfette,
Sans plus avoir la heuquette.
Ces vers
furent mis en chant de bonne musique, et les cantoient
par la ville les enfans et jeunes galans, ou temps que la malladie courroit,
laquelle on nomma la heuquette, pour ce que ne oioid à paines aultre chose que
toussir et raquier, partout où on aloit.
Très amusé de cette petite trouvaille
qui s’offrait à moi tandis que je cherchais autre chose, j’eus plaisir à offrir
la primeur à notre confrère Albert Van Vyve, qui joint à sa qualité de
patriarche vénéré du corps médical anversois, celle plus précieuse encore
d’être un humaniste profondément épris de l’antiquité classique. Mon
interlocuteur sourit finement et me promit ses réflexions pour le soir même ; les voici :
Multa
renascentur quæ jam cecidere cadentque :
Quæ nunc sunt in
honore vocabula.
Ces vers qu’Horace consacrait
aux mots semblent bien pouvoir s’appliquer aussi à certaines résurrections
thérapeutiques.
Dans le numéro du 1er novembre 1924
de la revue française La
Nature, notre confrère Morhardt publie un article aussi
charmant que savant, intitulé : Sanglots et Hoquet : Après avoir passé en
revue le nombre fantastique des remèdes préconisés contre le hoquet qui
survient après un bon repas ou sans raison apparente à l’exception du hoquet
épidémique, le distingué médecin français ajoute : « Un remède ingénieux qu’un
japonais a récemment préconisé, consiste à faire éternuer en introduisant une
paille ou une plume dans le nez… »
Cher confrère de France et confrère innommé du
Japon, n’avez-vous jamais lu le Banquet de Platon ? Je me permets
de recopier ici pour vous une page de l’illustre maître d’Aristote, page
vieille de plus de vingt-deux siècles :
« Pausanias2 ayant fait une pause - voilà une
allitération que les sophistes m’ont apprise - le tour d’Aristophane, dit
Aristodème, était venu ; mais le hasard voulut que, soit pour avoir trop mangé
soit pour autre chose, il fut pris d’un hoquet et mis hors d’état de parler. Il
dit au médecin Eryximaque, assis au-dessous de lui : «
Il faut, Eryximaque, que tu fasses cesser mon hoquet ou que tu parles à ma
place, en attendant qu’il cesse. » Eryximaque répondit :
« Je ferai l’un et l’autre. Je parlerai à ta place et quand tu seras débarrassé
de ton hoquet, tu parleras à la mienne ; maintenant si
tu veux bien, pendant que je parlerai, retenir ta respiration, peut-être en
seras tu quitte ; sinon gargarise-toi avec de l’eau ; si ton hoquet résiste
prends quelque chose pour te gratter le nez et te faire éternuer, et, quand tu
auras éternué une ou deux fois, si tenace que soit ton hoquet, il passera ! «
Hâte-toi de prendre la parole, dit Aristophane, de mon côté je suivrai des
prescriptions.
« Quand vint son tour, Aristophane prit la parole et dit : «
Sans doute il (le hoquet) a cessé, mais pas avant de lui avoir appliqué le
remède de l’éternûment ; aussi j’admire que le bon état du corps réclame des
bruits et des chatouillements tels que l’éternuement ; aussitôt que je lui ai
appliqué l’éternuement le hoquet a cessé… »
Et le Dr Van Vyve clôt son épître par cette boutade : « Et
peut-être Eryximaque tenait-il lui-même sa prescription de quelque vieux
papyrus de Memphis ou de Thèbes. »
Quant à nous, il nous est agréable de
constater une fois de plus la nécessité de l’histoire qui contient la limite du
pouvoir humain, et ce n’est là d’ailleurs qu’une expression renforcée du
vieux Nil novi sub sole.
Revenons un
instant aux couplets si habilement troussés et qui persiflent avec tant de
verve gouailleuse les hoqueteurs et leur mal. Nous y marquons
parmi la fusée des traits savoureux quelques renseignements dignes d’intérêt.
La heuquette est de nouviel en ce
pays arrivée ; ce n’est pas une inconnue pour la ville
aux chouq clotchiers qui certainement peu auparavant avait reçu
pareille visite.
Les galants ne peuvent plus chanter,
mais il leur faut éternuer ; auraient-ils tenté
l’usage du reflexe d’Eryximaque pour calmer l’autre qui les incommodait si fort
? En ce cas furent-ils plus perspicaces et surtout
plus heureux que les médecins eux-mêmes qui continuaient à hoqueter malgré
l’absorption d’épices, de vins et des carrés émollients qu’ils tenaient en
leurs bonbonnières.
Nous savons aussi que le hoqueteur
secoué de soubresauts continuels avait la face oedématisée et
que le nez prenait large part à cette disgrâce, puisque le barde wallon décrit
le compagnon aussi camus qu’une brême.
La contagion d’autre part ne faisait
pas l’ombre d’un doute, car ils étaient redoutés les
passants qui de par la heuquette ne font que tousser et cracher, la gueule
ouverte.
Enfin cette façon plaisante de
narguer le fléau est à rapprocher d’un très beau poème qui a sa place parmi
les Glas de Jean Richepin ; le poète y
décrit la peste abandonnant ses victimes dès qu’elle n’ont plus peur d’elle :
A Rome, en l’an trois cent
quatre-vingt-dix, la peste
Avait pris les trois quarts de la plèbe, le reste
Séchait d’horreur, malgré ses tribuns éloquents ;
Et Rome allait périr, quand des mimes toscans
Vinrent, par qui se mit à refleurir, vivante,
La fleur du rire sur ces faces d’épouvante…
Le plus lâche oubliait que la peste était là,
Et nul n’ayant plus peur d’elle, elle s’en alla.
Que ne puis-je, pareil aux artistes étrusques
Trouver d’assez bons tours, des gestes assez brusques,
Des mines d’un comique assez désopilant,
Pour empourprer ton pâle effroi, troupeau tremblant
Des hommes, tout mon coeur se sent l’immonde frère,
Puisque c’est vous et moi qu’ici je veux distraire
Du penser lancinant qui sans cesse nous mord
O nous tous qui mourons de la peur de la Mort !
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