I
ANNECY
IL y a des voyages dramatiques
; il y en a de doux - qui pourraient être terribles : celui de la Haute-Savoie est de
cette catégorie. C’est un pays de montagnes parfois assez hautes qui, pendant
l’été se drapent des lambeaux du premier nuage qui passe ;
mais se coiffent de neige à l’automne ce qui leur donne un aspect redoutable. Au-dessus
d’elles le roi de la contrée, le fantôme éternel, le géant des Alpes, le mont
Blanc, hiver comme été, avertit les indiscrets qui prétendent à voir de près
son visage, qu’au-dessus du plaisir de violer le silence des hautes solitudes
planent toujours le vertige et le froid, frères de la mort. Comme pour tempérer
la sévérité du paysage, tout en bas, s’étend un lac couleur d’espérance.
*
* *
Eh bien ! c’est au pied de ces hautes montagnes, au
centre d’une nature souriante et parfois majestueuse, non loin des bords d’un
lac enchanteur qu’est assise la ville d’Annecy, comme une de ces princesses du
moyen âge, dont la robe longue et ample fait autour d’elle, sur l’herbe
fleurie, mille plis profonds et chatoyants. Comme ces figures de légende, elle
porte un faucon sur le poing : de ceux que l’on voit ici en plein ciel planant
méchamment au-dessus d’un gibier aquatique ou terrestre, en cercles cruels qui
vont se rétrécissant pour atterrir au point exact, où, immobile, comme
magnétisée, se tient blottie, la proie convoitée. C’est surtout, on le devine, sur le monde ailé que la terreur sévit. Aussi est-il bien rare que l’on
entende un chant d’oiseau dans nos buissons ;
cependant, le petit peuple des passereaux est nombreux dans nos haies ; tout
aussi sautillant que dans nos villes, mais tout de même moins bavard et pour
cause : il est attentif à ne point éveiller le danger. D’ailleurs, le Savoyard
lui-même, l’homme des champs, des monts et des
vallées, ne chante guère. Est-ce la montagne
qui l’intimide ?
Comme une jeune fille qui a des peines de coeur, cette Annecy est pensive.
Artiste de par son ancienneté qui l’a rendue experte en la
vie des choses, elle déplore le passé aboli de ses vieilles murailles et
sans doute aussi les temps nouveaux qui s’accusent en ville par de banales
façades, dont le soleil, avec son indiscrétion accoutumée, fait ressortir les
regrettables arêtes. Les
anciennes, avec leurs fenêtres à meneaux et leurs arcades ogivales, avaient si
grand air ! Certes, il y a là
de quoi la chagriner. D’une voix inconsolée, accompagnée de petits sanglots,
elle se demande pourquoi on a détruit les vieux toits et ce que l’on va faire
de ceux qui restent encore, si beaux, dévalant majestueusement des cheminées
aux chéneaux par une ligne onduleuse, qu’on ne saurait imiter d’un siècle à
l’autre, eût-on l’habileté et la science d’un Violet-le-Duc, d’audacieuse
mémoire.
Mais Annecy a de plus intimes soucis. Tout autour
d’elle on abat, on reconstruit, petit à petit. Sans le lui dire, on modifie son aspect. Il ne faut
pas oublier qu’elle est femme et, en cette qualité, qu’elle a le droit de se
demander si son nouveau vêtement lui ira mieux que l’ancien. Sur ce fond de
montagnes, devant la
Tournette et la ligne souple du
Parmelan, sa silhouette vaudra-t-elle celle d’autrefois ?
Mon Dieu ! Depuis quarante ans
les rues d’Annecy n’ont pourtant pas beaucoup changé !
Les magasins ne sont pas affranchis de leurs arcades. Comme par le passé, le
jour y afflue avec le soleil et y crée ces effets à la Rembrandt que Paris leur envie. Mais
que dire des nouvelles maisons ? Ce sont elles qui
menacent d’abolir cet aspect d’ancienneté qui faisait
notre joie. Ces arcades ont du bon, et si elles
ajoutent à l’obscurité, l’hiver, du moins les habitants peuvent-ils circuler
par la ville à l’abri des frimas.
Je me souviens d’un certain Mardi Gras où les masques
se poursuivaient derrière les piliers. Chienlits superbes, vêtus de longues
chemises tachées d’emblèmes tracés à l’encre, et de hauts bonnets pointus ; ils
composaient pour cette Annecy, en d’autres jours si recueillie, une prodigieuse
esquisse à la Goya.
*
* *
Pour se faire une idée du service que lui rendent ses
vieilles arcades ébréchées et dorées par le temps, il faut voir Annecy un jour de marché.
Ce jour-là leur mystère est aboli. Remplie de
victuailles et de fruits qui semblent tous rire en se
regardant, elles éclatent de lumière et de gaieté. Il
semble vraiment qu’au milieu de cette joie, toute de lumière et de couleur, les
habitants d’Annecy ne sachent plus que faire de leur mélancolie. Les
orgueilleux pigeons, ailes battantes, bravent les chats et
les chiens et s’essayent à marcher dans les ruisseaux. Les moineaux s’ébattent
sur les bords d’une flaque d’eau, d’où ils tirent à
grands cris et avec mille piailleries un déchet quelconque de salade. Au pied
des marchandes venues de la montagne, se tiennent immobiles, liés par les
pattes, les poulets qu’elles amènent de là-haut ;
elles les offrent aux passants avec une gravité religieuse. Ces femmes ne
raillent pas comme chez nous, et n’insultent pas les poches fermées
: les Savoyardes sont polies. Parfois elles tiennent
leurs poulets à bout de bras, la tête en bas, exhortant le client à soupeser le
produit de leur basse-cour. Et il ne
s’en prive pas, je vous assure, le client ! Avec quelle curiosité, quel dédain,
quel mépris, les pauvres bêtes sont retournées, palpées ;
et de quelle façon l’acheteur expert éprouve la souplesse du thorax, la
résistance des pattes et du reste ! Jusqu’au croupion qui est l’objet d’une
investigation si particulièrement indiscrète qu’elle
force l’animal à une expression d’inquiétude presque humaine !
Après les légumes, salades,
choux monstrueux, cardons de un mètre cinquante de haut, voici la phalange des
fromages. Spectacle émouvant. C’est un amoncellement,
puis un écroulement de visages pâles comme la lune ;
parfois aussi expressifs, et dont se dégage un fumet qui réjouit l’âme de
quiconque respecte la gourmandise. Ils font suite aux
légumes et aux fruits pour soutenir l’honneur gastronomique de la Haute-Savoie. Quelle
tenue ! Depuis les persillés (fromages bleus), en
passant par les vacherins larges comme des palets antiques, la tome grande
comme un chapeau haut de forme, la boudane, pour aboutir au noble reblechon. Cette
abondance donne malgré tout à réfléchir. Les passants
mornes frôlent ces fromages offerts à leur concupiscence ;
les regardant en dessous, paraissant dire : « Dieu ! que
cela pue ! » Eh ! sans doute
: cela pue ; on ne saurait le nier ; cela sent parfois très fort la vieille
botte, celle,
parbleu, qui portait au talon de fiers éperons au temps jadis ; à cette époque
où les seigneurs de bonne lignée se vantaient d’avoir l’aisselle surette et les
pieds fumants. Mais quoi ! c’est
une odeur de vieille noblesse, car l’origine des reblochons et des tomes est fort ancienne.
Et puis, peut-on toujours vivre sur le brie, qui est un fromage de pays plat,
tandis que le reblochon et ses congénères sont des fromages de montagne ?
Dans cette interminable rue Sainte-Claire, qui fut, en d‘autres temps, la plus
aristocratique de la vieille ville d’Annecy, vous verrez des fromages d’une
autre sorte : des fromages pour familles pauvres. Oui : il y a des fromages pour tous ; et les derniers ne
sont pas les plus mauvais. Laissez-moi vous en signaler un d’aspect misérable ; il semble avoir été écrasé par des pieds frais
encore du raisin qu’ils ont foulé, car à son humble croûte adhèrent encore des
fragments de grappes. A vingt-cinq pas vous diriez des bouses de vaches. Eh bien ! osez vous en approcher, et,
après les avoir flairés, redoublez d’audace : goûtez-les. Pour parler comme le marchand : vous m’en direz des nouvelles ! Y goûter : voilà le plus difficile à obtenir de nos Parisiens,
gens très intelligents mais plutôt aptes à aimer ce qu’ils connaissent depuis
toujours, en art, en littérature et en gastronomie, et à déprécier ce qu’ils
ignorent encore. De sorte que, faute d’avoir été initiés tout petits aux
mérites variés des fromages savoyards ils ignoreront
toujours celui-ci, et, de ce fait, les mépriseront tous. Aimer et mépriser sont
les deux pôles de la raison humaine, n’est-il pas vrai ?
… Je me suis laissé entraîner, et j’en demande pardon
aux lecteurs, surtout à ceux qui n’aiment pas le fromage. Qu’il me soit
cependant permis de dire, pour ma justification, qu’en ma qualité d’amoureux
des vieilles villes, il me paraissait urgent de proclamer tout d’abord que si
on continuait à enlaidir celle-ci comme on le fait depuis plusieurs années,
Annecy ne recélera bientôt plus même un pan de muraille qui vaille la plus
petite parcelle du plus écroulé de ses reblechons. C’est ainsi que
l’enchaînement des idées m’a amené à parler du fromage, une des gloires, je le
répète, de l’Annecy de tous les temps.
*
* *
Annecy la Montagnarde est
surnommée la Venise
des Alpes : sans doute parce qu’en réalité, comme
l’autre, elle surgit d’un reflet aquatique. Dans la vieille ville, les maisons,
comme celles de Venise, baignent leurs murs dans un
cours d’eau, qui se nomme le Thiou. Affectant la marche de ces
petits hommes dont l’énergie renverse des obstacles devant lesquels
réfléchiraient de grands bonshommes, il bouscule ses eaux où se reflète la
tremblante image de jolies blanchisseuses, lavant un linge étincelant au pied
même des vieilles prisons. Communiquant sa fougue aux trois canaux déverseurs
du lac, ceux-ci s’en vont, comme entraînés de compagnie, se jeter dans le Fier,
qui, à son tour, s’en débarrassera au profit du Rhône tumultueux : ce sont de
ces politesses qu’on se fait entre fleuves.
Tant d’eau donne droit à beaucoup de ponts ; aussi en
compte-t-on pas mal à Annecy.
Le plus intéressant, par sa construction ancienne, est
le pont Morens. Il passe sous une voûte, reparaît dans la rue
Jean-Jacques-Rousseau (autrefois la rue de l’Évêché) et vous rend à la terre
ferme, à l’orée de la rue Sainte-Claire : celle précisément
qu’éclaire tous les mardis le firmament d’astres-fromages dont je viens de vous
parler. La rue Sainte-Claire fut, au temps jadis, la
rue aristocratique d’Annecy, je l’ai déjà dit, ainsi que la rue de l’Ile.
Au coin de cette dernière
demeurait, au numéro I, la
Philotée de saint François de Sales :
Louise Duchâtel, épouse du seigneur de Charmoisy. Il est intéressant de noter
aujourd’hui, en ce tour de rue bien vétuste, la demeure d’une femme du monde d’autrefois ; son souvenir éclaire ce coin du vieil Annecy.
Le passé d’une vieille ville est tissé de souvenirs
historiques, les uns d’un caractère sacré, les autres aussi profanes que
libertins. C’est ainsi que, dans la rue Jean-Jacques-Rousseau, ornée de
vieilles demeures, on peut voir sur l’une d’entre elles une plaque indiquant
qu’elle fut occupée par saint François de Sales dès son élévation à
l’épiscopat, jusqu’en 1610, époque à laquelle il écrivit l’*Introduction à la Vie dévote*.
Par une ironie des choses, il se trouve que ce fut
également dans cette même rue, que la belle Mme de Warens vécut avec
Jean-Jacques Rousseau. Une autre plaque mentionne cette
circonstance historique.
Annecy, la
douce, la mélancolique, fut pourtant une ville fortifiée, et
cela se devine, en observant cet amas de maisons grises, en partie construites
en bois, qui semblent se presser sous ses murs. Tout Annecy d’ailleurs sent encore la féodalité.
Derrière elle, plus haut qu’elle, sur la pente adoucie du Semnoz, à la lisière
de l’immense forêt de sapins du Crêt-du-Maure, se dresse le nouveau couvent de la Visitation : demeure somptueuse, digne des deux reliques qu’elle
abrite. C’est là que repose maintenant le corps de saint François de Sales,
ci-devant prince-évêque de Genève, qui fit d’Annecy le siège de sa résidence, quand Genève fut devenue calviniste. Y repose aussi le corps de sainte Jeanne de Chantal, que saint
François avait faite supérieure du couvent de la Visitation, fondé par
lui. Ce grand édifice achève de donner à la
ville la plus belle apparence. Sur ce fond de montagnes, avec le lac qui
s’étend à ses pieds, la belle ligne ascendante que ponctue un très haut clocher
lui compose le plus noble paysage dont la vue puisse
être charmée.
Annecy est toute parfumée de
la présence de saint François de Sales et de ses deux amies : sainte Jeanne de Chantal
et madame de Charmoisy. La gaieté qu’on y respire se ressent de ce voisinage de saints. Serait-ce eux qui auraient assoupli
le langage de ses habitants, langage où tous les mots se prononcent sur un mode
mélancolique et doux qui sent le couvent ?
Depuis de longues années, les corps de saint François de Sales et de sainte
Jeanne de Chantal reposaient sous la coupole du grand couvent de la Visitation situé rue
Royale et qui fut démoli il y a quelque dix ans. On le remplaça par le couvent nouvellement bâti au-dessus de la ville. Le transfert des reliques des deux
saints fut une magnifique cérémonie. Annecy ne
l’oubliera jamais. Rome,
qui seule peut en offrir de semblables, avait envoyé ses
cardinaux auxquels s’étaient joints les évêques de France en grand nombre,
toutes robes flottantes, avec camails d’hermine, chapeaux et mitres en tête. Le
Saint-Sacrement, au milieu de cette sainte foule, brillait parfois sous les
rayons d’un soleil qui, ce jour-là, se montra malheureusement avare de ses faveurs : il ne cessa presque pas de pleuvoir pendant toute
la cérémonie. Les chanoines en robe et camail violet
fourrés de petits-gris, les Pères de tous les ordres religieux complétaient
l’ensemble d’un cortège dont le spectacle était à la fois glorieux et auguste.
Le château qui surmonte la ville d’Annecy dit
assez qu’elle fut fortifiée. L’attitude, si on peut dire, des maisons,
l’indique. Elles
ont cet empressement à se grouper au pied du château fort que
l’on remarque aux abords des vieilles villes féodales. Ces maisons, dont
quelques-unes seulement subsistent, étaient du pittoresque le plus noble ; malheureusement, le temps et la négligence les
avaient rendues insalubres. Rongées de tous côtés, elles se
fussent affaissées si on ne les avait détruites. Tout en vénérant le
passé, il faut reconnaître qu’il n’avait pas eu toutes
les prévoyances, et que, malgré les beaux toits et les élégantes cheminées,
l’habitant de cette ville risquait fort de s’y anémier. Sa
vie ne tenait qu’à un choix du hasard. Acceptons donc les flétrissures
nécessaires qui sont la vieillesse des choses, et
chérissons notre Annecy
tel que le temps nous l’a léguée.
*
* *
La route venant d’Aix-les-Bains amène le voyageur après une forte descente dans
les faubourgs d’Annecy, par une route large bordée de jeunes arbres. Il n’y a
pas de portes à la ville ; ou, plutôt, il n’y en a
plus : elles ont disparu avec la vieille enceinte, sauf une, pourtant, qui
subsiste encore au bout de la rue Sainte-Claire. Devant soi, au faubourg de
Boeuf, à partir du petit pont dont je vous ai parlé, s’ouvre une belle avenue
bordée de maisons sans aucun caractère : poste,
banque, etc. ; toutes constructions nouvelles dont l’architecture, dépourvue de
tradition, lutte contre le charme des siècles. Cette avenue que n’abrite du
soleil aucun platane est en été la plus implacable des rôtissoires ; elle n’a
pour elle que le mérite de traverser la ville en droite ligne pour aller
rejoindre l’admirable avenue du Pâquier, dont l’ombre, au moins, vous abritera
jusqu’au pied de la montagne que l’on rencontre bientôt à la sortie d’Annecy.
Cette grande avenue de platanes centenaires, on osa la nommer avenue du
Président-Wilson ! tandis
qu’elle se nomme en réalité l’avenue du Pâquier. Nous
lui garderons ce nom qu’elle portait avant la découverte de l’Amérique.
Elle commence au point où se dresse un groupe de la Paix, commandé par la ville
d’Annecy à un jeune artiste qui porte mon nom. C’est sous la voûte ombreuse des
magnifiques platanes que vous gagnez la délicieuse campagne dont un lac
d’azur fait la vraie richesse et toute la féerie.
Ce décor varié oblige l’oeil le plus indifférent à l’admirer à chaque heure du
jour. Enfin, dirai-je que la
beauté de ce site en impose à ce point à tout le
monde, que les plus enclins à proférer des niaiseries devant la magie des
soleils couchants restent muets d’admiration, devant les rives du lac à
l’annonce de la nuit.
La grande rue ardente que vous venez de longer
jusqu’aux approches du Pâquier, se nomme la rue Royale. Le Tout-Annecy en a fait un boulevard assez
vivant, où, tout au long de la journée, se saluent cérémonieusement des
bourgeois qui se voient matin et soir, savent tous à quoi s’en tenir sur leurs
mérites respectifs, mais gardent les uns envers les autres une attitude
respectueuse. Les Savoyards sont très polis ; presque
autant que les Japonais. Aussi ne surprendrez-vous jamais de brusquerie, même
dans leur langage que rythme un parler chantant,
mélancolique et doux, aux finales envolées. L’affirmation, si facilement dure
chez nous, s’adoucit ici, par politesse pour
l’interlocuteur, jusqu’au doute. Sollicitez-vous une approbation
? un jugement ? on
vous répond : « Oh ! pensez voir ! » Ou : « Peut-être bien… » Demandez-vous en un quelconque
magasin le prix d’un objet ? le
marchand vous répond : « Pour vous, ce sera tant » ; et cela est soupiré plutôt
que dit. Il en est ainsi depuis la rue Royale
jusqu’aux sommets des monts. Espérons que le passage des étrangers, au parler
rude, qui longent ces mêmes rues en été, ne changera rien aux modulations de
l’accent savoyard. Jamais de cris sur leurs lèvres, et beaucoup de douceur dans
leurs yeux : le reflet des montagnes a sans doute
teinté les prunelles d’un bleu fluide ; ce qui donne parfois au regard une
expression hallucinée.
Mais cette douceur et cette courtoisie n’enlèvent rien
à l’aspect viril et décidé des montagnards de la Haute-Savoie.
Aux jours de marché, ils se réunissent en groupes au
carrefour du puits Saint-Jean. Simple point de ralliement,
car l’ancien puits a disparu. C’est leur lieu de station préféré ; c’est là qu’il faut les voir. L’époque des
rapières et des manteaux retroussés ne pouvait
présenter de plus beaux cavaliers que ces hommes. Mais s’il est
vrai qu’on ne se fait bien l’idée d’un peuple que lorsqu’on connaît sa figure,
il faut que je vous trace, en un croquis hâtif, les traits d’un visage
savoyard. Tout d’abord, comme trait distinctif, sa
face allongée est séparée assez purement par un nez long, que reçoit au-dessus
des lèvres une barbe noire et touffue. Découvert, le front est haut ; mais sur les yeux dont j’ai parlé, se répand l’ombre
d’un large chapeau de feutre noir.
Pour compléter le portrait de ces hommes élégants et robustes, il faut dire
qu’ils furent d’admirables chasseurs alpins : nul ne
l’a oublié, et que tous aiment la France.
Enfin, sous son aspect méditatif, le Savoyard cache un esprit de répartie et, dans son patois, tient en réserve,
me dit-on, un grand sens du comique. Voilà pour les hommes - Quant aux femmes ? Du fait des Parisiens qui affluent aux pieds de
leurs montagnes, en attendant que ce soit aux leurs,
les femmes de ce pays deviennent belles. Leur tournure se ressent de cet amour immodéré de la danse qui fait le tour du monde.
Sur le haut des monts les plus embrumés, sous le toit le plus rustique, tout
comme dans les dancings les plus réputés de Paris, les filles d’ici pratiquent le tango…
etc., et, paraît-il, avec une grâce insoupçonnée. Elles
ont toutes les cheveux coupés, cela va sans dire ; et
les jupes, très courtes, révèlent de fort belles jambes, que les travaux de la
terre ont respectées. Ces jambes doivent, je pense, la pureté de leur galbe aux
brises alpestres, aux vents des sommets qu’elles ont fauchés.
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