IV
SOUVENIRS DE TALLOIRES
UN jour, lassés du spectacle monotone
de la vallée de Grésivaudan et de l’Isère, ce fleuve
triste, sans couleur et sans voix, nous accourûmes à Annecy, tentés par la beauté d’un lac dont on
nous avait dit merveille. Nous fîmes le tour de ce
lac, et lorsque le bateau s’arrêta au ponton de Talloires, sans hésiter, à la
seule inspection des rives, notre choix fut fait. Aussitôt les bagages
descendus, nous allâmes nous installer dans un charmant hôtel de construction
ancienne qui s’appelait : Hôtel Bellevue.
Le spectacle de ces eaux calmes sous l’azur frissonnant concordait si bien avec
les joies que nous espérions encore de la vie, que, nous étant consultés du
regard, nous décidâmes d’établir là, tout au bord de cette onde, une retraite,
sans plus. Notre image s’y mêlerait à celles de ces monts,
dont les flots berçaient le reflet capricieux. Le terrain acheté, tout
petit d’abord, d’accès un peu étroit (ce qui fut
modifié dans la suite), la construction d’une maison fut décidée avec, tout à
côté, un atelier assez vaste pour y exécuter mes grands travaux à venir. En
attendant la réalisation, pendant quelques années nous habitâmes tour à tour de
charmantes demeures, dont le souvenir nous est resté précieux
: le chalet Riotton, la villa Rogès, laquelle est devenue un vaste et
confortable hôtel : Beau-Site.
Les touristes d’aujourd’hui ne se doutent pas de ce
qu’était l’arrivée à Talloires à cette époque reculée. Un
seul bateau faisait quatre fois par jour le tour du lac et débarquait ses
passagers dans la solitude d’un rivage que n’illustrait ni kiosque ni buffet. Pour
accéder au bateau quelques planches, assemblées à l’aide de pilotis, formaient un pont qui aidait à franchir deux mètres d’eau. Au-delà vous accueillait le petit paquebot, fumant à lui seul
autant qu’une usine. Ceci fait, le capitaine, ancien
marin, donnait le signal du départ. Le petit vapeur reprenait sa route ; moussant, clapotant comme un gros bateau, il regagnait le
port d’Annecy avec la dignité d’un bâtiment auquel s’étaient confiées déjà pas
mal de vies humaines. Les jours de marché, on faisait route avec les paysans. Tous apportaient une denrée, si
petite fût-elle : une poignée de haricots dans un
mouchoir, quelques pieds de céleri, des blettes (légumes sans grande saveur
dont on raffole ici), etc., etc. Les tentations plus
sérieuses étaient déjà arrivées à la ville depuis le matin.
A chaque ponton, la voix du capitaine s’élevait pour
recommander aux passagers de ne point se grouper à la descente, de peur de
faire pencher le bateau. Et dans tout ce
mouvement, au milieu des rires et des réclamations, le voyage se poursuivait
gaîment jusqu’au port d’Annecy.
Pourquoi un bateau si petit ? en voici la
raison : quelque temps après l’annexion, l’empereur Napoléon III fut convié par
les notables à visiter le chef-lieu de la Haute-Savoie. Il s’y rendit en compagnie de
l’Impératrice. Pour la circonstance les dits notables avaient construit un radeau, à l’aide d’un plancher fixé à six ou huit embarcations
à rames. Je ne sais si l’Impératrice osa monter sur ce radeau improvisé, mais,
sans hésiter, un empereur étant naturellement un conquérant dont le devoir est
de tenter toutes les aventures, Napoléon y monta, et, bravement, accomplit sans
broncher une promenade sur le lac, remorqué par les notables en manches de
chemise, aussi heureux de se montrer bons rameurs que fiers de faire les
honneurs de leur beau pays au nouveau souverain. Celui-ci, le jarret tendu et le poing sur la hanche, revint au port sain et sauf.
Mais l’Impératrice, restée à terre à l’heure la plus chaude de la journée (il
était midi et on était en plein été), ne voyant pas sans inquiétude son auguste
époux s’éloigner jusqu’à n’être plus dans la distance qu’une silhouette assez
crâne, se promit bien que cette promenade ridicule serait la dernière et que,
pour l’éviter dans l’avenir, elle ferait à sa bonne ville d’Annecy le cadeau
d’un petit bateau de plaisance qu’elle possédait quelque part. C’est
celui-ci qui, à son arrivée à Annecy, fût baptisé : La Couronne de
Savoie.
*
* *
Huit jours à peine après notre arrivée à Talloires nous recevions de la
municipalité une invitation à assister à la fête de nuit qu’elle donnait le soir même, à dix heures, sur cette Couronne
de Savoie, en l’honneur d’André Theuriet.
A l’heure indiquée nous étions là. Il y avait déjà
foule. Nous vîmes d’abord M. Taine, Mme Taine et leur délicieuse fille, dont la vie devait être si tôt interrompue. M. et Mme Perrot et leurs trois filles,
vivantes et brillantes, comme écloses du matin ; et
enfin nous découvrîmes Theuriet et la bonne madame Theuriet, au milieu d’un
cercle de jeunesse.
Theuriet était resplendissant. Tout d’un coup, le
silence se fit. Alors il avança de quelques pas, et nu-tête, avec l’air un peu
hagard du poète qui va réciter des vers, il nous dit son « Ode à la Fée des Cyclamens », qui eut
un vrai succès. Theuriet et Mme Theuriet en pleine
lumière étaient tout brillants du plaisir très délicat de se sentir honorés,
fêtés par une élite de touristes. Plus qu’un autre, Theuriet devait apprécier
les exploits de ceux-ci, car il excellait à gravir
comme un jeune homme tous les sommets environnants. Il
serrait des mains, remerciait, tandis que Mme Theuriet, tout en rondeur, allait
jusqu’à baiser quelques fronts de jeunes filles. Excellente femme
! Je ne puis l’imaginer à cette heure dans le silence du tombeau…
Au-dessus des têtes joyeuses, la lune, tout en or cette fois, penchait vers
nous son auguste visage.
Pour qui connaît l’âme des artistes, un vivat, un
battement de mains, en un mot un applaudissement, si discret soit-il, suffit à
les consoler des négligences du succès. Ce n’était pas ici le cas. Aussi notre poète pouvait-il jouir en toute conscience
de l’effet que produirait sur ce jeune monde son
évocation de la
Savoie.
Cette ode fit plus peut-être pour sa gloire que ses romans,
lesquels seraient déjà presque oubliés, peut-être, si certaines pages de
nature, admirablement comprises et placées à propos, n’égalaient les plus
belles études de paysage de nos grands paysagistes.
Nous avions connu le poète et sa femme chez l’éditeur
Charpentier, à ses soirées de la rue de Grenelle. Est-ce ce souvenir qui leur
était agréable, où étaient-ils bien disposés par la réussite de cette fête ? Je ne sais, mais il nous sembla qu’ils
nous revoyaient avec plaisir. De suite on convint de se retrouver à la
villa Bétrix, leur logis d’alors, situé au bout de la rue où se dressait le
nôtre, qui avait sur le leur l’avantage d’être une
très vieille maison savoyarde. La nôtre n’était pas encore
bâtie.
Se voir, c’est charmant quand on se plaît. Mais se revoir est délicieux,
parce que le Temps, qui est toujours en marche, comme l’on sait, fournit à la
mémoire une foule d’images qui aident admirablement à la résurrection d’un monde de faits, osons le dire, d’un tas d’histoires
auxquelles le souvenir, doublé de ce charme que donne la distance, ou plutôt
les jours écoulés, ajoute un prix inestimable. « Le souvenir
est un vin généreux, mais il lui faut de la bouteille ». Les Theuriet et
nous, persuadés, sans doute, de la vérité de cet axiome, fûmes probablement les
uns et les autres fort brillants. Les histoires que nous
débouchâmes nous donnèrent beaucoup de joie. Ah !
le Passé !... Comme c’est amusant, quand il ne s’y mêle pas trop de regrets ou trop de larmes… Enfin,
on se revit tous les jours ; mais comme nous étions en
septembre, les pluies savoyardes et les rappels de Paris nous obligèrent à nous
séparer.
A Paris, nous
nous revîmes et nos relations continuèrent. Mais l’air
de Talloires leur allait mieux ; l’intimité s’y
faisait plus large. Aussi l’été suivant reprirent-elles de
plus belle devant le sourire de notre lac.
*
* *
Les Theuriet ne venaient pas seuls à Talloires. Ils
amenaient avec eux un vieil ami : M. F., qu’ils avaient surnommé le Canaque, et
« Lafan », une petite chienne pourvue d’une queue en forme de panache et d’un
corps trop allongé pour être d’une race définie. Heureusement pour elle, son
museau retroussé et ses gros yeux gris, très
attentifs, lui enlevaient ce qu’avait de vulgaire son attitude de chien de
rencontre. Un tabouret lui servait de socle.
Confortablement installée, la sympathique Lafan avait sa
place marquée auprès de sa maîtresse sur la véranda, les jours de réception.
Ces gens étaient si simples que tout le monde, après les premières paroles
échangées, remarquait que le Canaque avait pour son hôtesse une affection qui
venait de loin ; non pas de ces affections que le monde nomme « béguin », mais
un sentiment des plus respectables, consolidé par le Temps.
D’ailleurs les soixante ans de Mme Theuriet pouvaient sans
remords y goûter quelque douceur. Elle y avait d’autant plus droit, la
pauvre femme, que, mariée en premières noces avec un certain peintre de fleurs
dont la renommée n’a point, je pense, dépassé les limites de son quartier, elle
ne fut pas heureuse. Ce peintre de fleurs avait la main
lourde, ou trop légère. Cela n’indiquerait-il pas qu’il n’avait aucun talent ?
Le Canaque n’était plus aujourd’hui qu’un vieux soupirant
encore ému, mais infiniment respectueux. Toutefois, ne pouvant se défendre des souvenirs du passé, il lui
arrivait de donner à son idole d’autrefois le surnom un peu ridicule d’Ondine.
Et cela devant le Maître qui, commodément installé
dans sa petite pagode (il était le Bouddah de la maison), témoignait par les
fréquents nuages de fumée qu’il expulsait de sa bouffarde que l’allusion ne lui
déplaisait pas. Elle n’avait qu’un inconvénient : elle
n’expliquait point le rapport qui pouvait exister entre cette maîtresse de maison
déjà mûre et le roseau que ce surnom évoquait.
Rien n’était plus charmant que
le regard de cette femme où restait un peu d’enfance. Ces
regards-là vous conquièrent toujours. En vérité le Canaque,
conquis depuis longtemps, se sentait très à l’aise entre le
Maître et Ondine. Les taquineries que ni André ni elle ne lui ménageaient, étaient assez drôles. La timidité du
Canaque en fournissait le thème. Ils y laissaient tomber les dernières feuilles
vertes d’un automne assez alerte encore, du moins pour
le poète, qui les débitait toujours sous le couvert de ses minces paupières de
petit mulet rétif, tandis que ses deux mains s’en allaient tâter sous les
larges manches de sa veste bretonne l’intégrité de ses biceps.
M. F., « le Canaque »,
conservons-lui son surnom, accompagnait le Maître dans ses chasses aux
champignons. Theuriet les connaissait admirablement, autant que les essences d’arbres : il avait fait partie, jadis, de l’administration
des Eaux et Forêts. A eux deux, ils n’en rataient pas
un sur cet admirable Roc de Chère, que connaissent bien tous ceux qui ont vécu
à Talloires.
Pendant ce temps, Mme Theuriet, bien installée, bien
calée dans sa chaise longue d’osier, recevait des visites sur l’une des deux
vérandas, dressées sous le toit de la maison, l’une au levant, l’autre au
couchant. Elle avait imaginé de se concilier les gentillesses des gens du pays
en faisant des cadeaux à leurs enfants. Mais, pour donner à bon escient et les exhorter au travail, elle avait recueilli sur eux des
notes en même temps qu’elle écrivait soigneusement leurs noms. Naturellement,
les tout petits, qui n’allaient pas encore à l’école, n’avaient pas de notes,
aussi les récompensait-elle surtout pour leur bonne mine et
leur jolie figure. D’autres enfants, des grands, qui auraient pu se passer de tout autre encouragement que celui de leur
propre conscience, venaient solliciter un sucre d’orge, une pipe en sucre et
les obtenaient. Donner était la grande joie de Mme Theuriet.
Athée convaincue, elle habillait cependant les enfants de
choeur, en récompense de quelque service rendu par le curé. Aussi,
qui sait ? lui fera-t-on peut-être là-haut la surprise de l’appeler
en Paradis…
La voici donc sous sa véranda ; et tous les mioches, l’oeil fixé sur elle,
attentifs à l’appel. « A toi ! - disait la Madame - tends la main,
voilà quatre bonbons, un jouet, un instrument de travail. » Venait après, ce
qui nous amusait beaucoup, le tour des bérets pour les grands
; bérets timbrés d’une Tour Eiffel en or. Tous ceux qui les recevaient et s’en coiffaient alors sont à présent des hommes, et je
les rencontre souvent. Ceux du moins qui ont échappé aux horreurs de la dernière guerre. Quant aux femmes, je les revois, à peine
vieillies ; elles sont, à l’heure qu’il est,
travailleuses aux champs, laveuses et surtout mères et même grand’mères, car
voilà bien quarante-deux ou trois ans qu’avait lieu la scène que je viens de
décrire. « Bonjour, Balmont !... Bonjour, Prestoz… Ah !
c’est vous, Augustine ! » Et
à chaque appel de nom je sens quelque chose, un souvenir remuer en moi. Et moi donc ! pourrais-je dire ? que suis-je devenu, sinon un vieillard, une feuille jaunie
qu’un coup de vent, tout à l’heure, enverra Dieu sait où…
Mais, là-haut, sur la véranda, d’autres visites abondent.
Ce sont celles des femmes pour la plupart âgées qui, passionnées par la fine
psychologie du Maître, désirent l’entretenir de leurs essais littéraires, lui
demander son avis, et, enfin, il faut le dire, satisfaire à leur grand désir de
lui raconter leurs vieilles petites histoires. Afin de se trouver plus en
confidence, il était donc tout simple d’inviter à
déjeuner Ondine et son époux, parfois le Canaque, sans oublier Lafan.
Or donc, à certains jours, un char du pays emportait
les trois amis vers quelque repli de montagne dans une de ces demeures
charmantes, vestiges du temps passé, maisons de bourgeois, dont les murs blancs
et les toits d’ardoises égayent les vallées. Parfois un
petit château leur réservait le délicat accueil d’une table finement servie.
Theuriet était très gourmet. Il
parlait d’un mets de façon à vous le faire concevoir sous une forme qui,
subitement, allumait votre faim. Il excellait par
exemple à décrire les espèces de champignons. Les gens qui l’invitaient
savaient à quoi ils s’engageaient. On
les avait d’ailleurs certainement prévenus. Devant une grande fenêtre
ouverte, on installait les Theuriet face à de belles
montagnes dont les cimes s’enfuyaient, poursuivies par le soleil. Il y a toujours dans ces fonds de montagnes quelque petit
nuage en suspens dans l’atmosphère, que le soleil absorbe tout d’un coup. Cela
donne de la vie au paysage, et Theuriet, mieux que
personne, savait admirer cette chasse au nuage, comme un homme qui aime la vie,
même dans l’immobilité apparente de la nature. Mais peu à peu le soleil abandonnait la cime des monts qui en devenaient mauves en
attendant que la nuit prit la place du jour. Alors on réattelait, et de même
qu’on était venu, on s’en retournait sur le même char, mais cette fois en
chantant quelque refrain à boire dont notre poète était l’auteur.
Ah ! que ces gens étaient
heureux ! mais le plus heureux des trois était Mme
Theuriet. Elle s’organisait des triomphes partout. Les
plus beaux de tous étaient ses retours en bateau, du
marché d’Annecy. Dans le salon de notre petit vapeur, bien assise à la place du
fond, qui formait une niche où on l’avait installée dans le meilleur fauteuil,
parée de tous ses bijoux et de ses robes les plus précieuses (transparentes en
été, légèrement opaques en automne), Ondine trônait comme une sainte. A ses pieds, sa femme de chambre, qui la suivait partout,
rangeait ses achats, nombreux comme des offrandes. Tous les fournisseurs
avaient le sourire, auquel répondait son sourire à elle, maternel et ravi, à l’adresse du vendeur qui avait eu l’attention
d’accompagner jusqu’au bateau sa marchandise.
Les gens qui descendaient du pont, arrivés à la porte de ce salon
étroit, au bout duquel joie, sourire, bonté, semblaient pour un moment avoir
élu leur séjour, étaient sans doute tentés de s’agenouiller devant cet autel du
bien-être. Que cela était réussi ! quel
délicieux tableau à faire ! « Qu’elle est dépensière !
» disaient les gens sérieux. Peut-être ! Mais cette femme avait la générosité gracieuse. Elle avait longtemps rêvé d’être presque riche, pour satisfaire son
désir de donner. Avouez qu’il était bien naturel qu’elle usât de la
situation enviée de son mari, qui lui apportait
l’aisance, sans laquelle il est bien difficile de donner libre cours au plus
noble des plaisirs qui est de changer en masque joyeux la face morose d’un
malchanceux.
… Ah ! qu’il faisait beau
voir Theuriet descendre de la
Tournette ! Le col de chemise déboutonné jusqu’à la poitrine,
ses cheveux gris rajeunis par la brise des sommets,
qui faisaient au Maître comme une auréole. Il avait
l’air d’un enfant heureux. Éreinté, mais tout électrisé par l’orgueil de son
exploit, son pas résonnait triomphalement. Aussitôt revenu chez lui il
courait vers le bain que sa compagne attentive lui
avait préparé à la villa Bétrix. Écoutez-la plutôt, disant d’un accent convaincu :
« Je l’essuie d’abord bien… ensuite je le frictionne vigoureusement », et elle
se frottait les bras, pour montrer comment elle faisait. Prenant un temps, elle
ajoutait avec une certaine volupté : « Je le mets dans
son bain bien chaud, et enfin, chère amie, quand il en sort, je l’enveloppe de
flanelle de la tête aux pieds… Et puis », etc… etc…
Tous ces bons soins remettaient Theuriet à neuf et
faisaient briller de plaisir, sous ses gros sourcils, le petit oeil agile dont
les paupières à demi fermées ne parvenaient pas à éteindre la malice.
*
* *
Theuriet travaillait beaucoup et, ayant besoin de tout
son temps, n’ouvrait son hospitalité qu’à peu d’amis.
C’est chez lui que je connus Ferdinand Fabre. Ce petit
homme replet et de teint pâle, coiffé d’un bonnet
noir, saisissait au premier abord, mais la sympathie se faisait attendre. Sa
face grognonne faisait penser qu’il ne devait jamais sourire
; de sa bouche garnie d’une grosse moustache blanche sortait une parole
brève ; il exagérait son accent de Bédarieu jusqu’à le rendre terrible par sa
manière d’étouffer le son de certaines voyelles. Pour moi, je ne l’entendais
jamais sans ressentir un léger frisson. Cependant, il racontait des histoires plaisantes et parlait volontiers
de lui. Quant à l’Académie, où il souhaitait un
fauteuil, il faisait des mots prudents sur ses futurs confrères. Theuriet était immobile à ces moments-là, fumant à gros flocons, le
regard voilé. Lui aussi convoitait un fauteuil sous
la Coupole,
mais de sa bouche aucun lazzi ne sortait.
Fabre faisait, paraît-il, des scènes à son hôte sur le luxe auquel celui-ci se
laissait aller, indigne d’un homme de lettres. Luxe bien restreint en vérité : il consistait à venir s’abriter en Savoie sous un toit
bien modeste. Mais les plus belles scènes étaient celles que Fabre faisait à la
maîtresse de la maison. D’un doigt désignant son
corsage, toujours un peu entr’ouvert, il lui disait :
« Madame Theuriet (il faisait donner l’I), c’est vous qui entraînez André dans
des dépenses folles ; c’est vous qui…, etc.. » L’excellente femme en demeurait
terrifiée et toute pantelante. Pour l’achever, il ajoutait
: « Cette robe a été payée d’un rrroman, Madame ! »
Fabre, comme tous les hommes
qui ont passé par le séminaire, avait gardé quelque chose du prêtre ; ainsi ses
gronderies résonnaient-elles comme des anathèmes. Dans ces moments-là il avait une certaine ressemblance avec Clemenceau.
Heureusement que le comique trouve sa place partout.
Theuriet et Fabre travaillaient de compagnie dans deux
petits cabinets situés aux deux bouts de la véranda du levant. Lorsque, pour se
reposer de son travail et dégourdir ses jambes, l’un d’eux apparaissait sur la
dite véranda, l’autre ne tardait pas à surgir de sa retraite, et, d’un pas
allègre, marchait à la rencontre de son ami, l’oeil fixe, le pas menaçant, la
bouche close, de telle sorte que tous deux se croisaient avec l’impassibilité
de gens qui se détesteraient sans s’être jamais vus. Ce chassé-croisé durait
environ vingt minutes ; puis, brusquement, ils
disparaissaient pour reprendre leur travail. Sur le fin visage de Theuriet, on
distinguait bien un peu d’ironie. Quant à Fabre, il était, là comme toujours, le censeur, l’homme au visage
sévère que redoutait la pauvre Ondine.
L’automne rappela le ménage du Maître à Paris,
où je ne sais plus quelle occasion leur fournit les raisons de leur intimité
avec la mère de la pauvre Marie Bashkirtseff. C’est, je crois
bien, la demande qu’on fit à Theuriet de mettre en ordre la correspondance ou
plutôt les mémoires de l’infortunée jeune fille (et même,
malheureusement, de les épurer). Alors le ménage Theuriet alla à Nice, séjour préféré de ses nouveaux amis russes, et leur vie fut changée. Ils ne revinrent plus à Talloires qu’en passant, et, quand
on les revit, leurs récits étaient pleins des plaisirs de là-bas, si bien que
la simplicité de ces gens excellents s’en trouva altérée. Puis le
romancier, le paysagiste, l’amant de la nature, sans
doute plus désireux des honneurs qu’on aurait pu le croire, se laissa nommer
maire de Bourg-la-Reine. Nous le vîmes alors de moins en moins. Enfin ils moururent ;
elle d’abord, et lui après. Le Canaque les suivit, ainsi que Lafan
; et il ne resta plus d’eux qu’une grande aquarelle de moi, qui les
représentait tous les quatre ; je l’aperçus un jour, à la vitrine d’un marchand
de tableaux.
*
* *
Il peut paraître étrange que je me sois laissé entraîner à parler de Theuriet
et de sa femme, de sa maison et même de Lafan sans oublier le Canaque ; la raison ? c’est qu’ils vinrent à nous à un moment heureux de notre vie, et qu’il m’était à peu près
impossible de parler de Talloires, sans mêler leur souvenir à celui de ce
délicieux pays. Ces gens y ont été si heureux en même temps que nous, ils y ont tenu tant de place et leurs personnages étaient si
attachants, qu’il m’a semblé que je ne pouvais me dérober au devoir de parler
d’eux.
Là, tout près de nous, à l’angle du chemin qui mène à la grande route, vers
Faverges, les mots « Rue André-Theuriet » sont inscrits sur le mur d’une maison. Et j’avoue que
toutes les fois que je tourne ce coin de route, malgré moi mes yeux se relèvent
jusqu’à ce rappel du passé. Alors je les revois, ces excellentes gens,
s’avançant comme autrefois au balcon, avec leurs bonnes figures souriantes et leurs gestes accueillants. Pendant quelques minutes mon coeur saute dans ma poitrine, comme disent les bonnes
gens, et j’envoie mon souvenir à cet homme de talent et à son excellente
compagne, dont les noms, je l’espère bien, retentiront longtemps encore dans
cette belle contrée.
*
* *
Tout en haut du Roc de Chère, à mi-chemin de Talloires et de
Menthon-Saint-Bernard, sur le versant qui forme une falaise, au-dessus de ce
dernier village, parmi les buissons touffus, on aperçoit, du bateau qui redescend
de Doussard sur Annecy une maisonnette aux murs rustiques, abritée de tuiles
rouges. Il n’est pas facile de la repérer parce que nul mouvement, de
quelque nature qu’il soit, ne la désigne aux regards
du promeneur qui vient de Talloires par la route, ni à ceux du touriste qui
arpente le pont du bateau, venant d’Annecy. Le guide ne manque pas toutefois de
la lui indiquer. Mais à peine a-t-il constaté sa présence qu’il
la perd de vue et doit renoncer à l’apercevoir de nouveau. Pourtant
c’est la dernière demeure de Taine, où sa femme et sa fille, Mme Paul-Dubois,
sont venues le rejoindre.
Au milieu de ce paysage riche de montagnes aux lignes
souples, cette simplicité entourée de silence produit une grande impression. Et
on ne peut se défendre d’un serrement de coeur à la
pensée que sous ce toit modeste trois précieuses dépouilles promises à
l’éternité sont à la merci du premier barbare, qui concevra à cette place même
l’établissement d’un lieu de plaisir. Pour ces sortes de
gens, peu importe la majesté d’un paysage et le prix de la solitude. Les terrains n’ont-ils pas de nos
jours plus de valeur que le souvenir ?
Peut-être Hippolyte Taine, en véritable philosophe, a-t-il choisi cette fragile
demeure à cause de cette fragilité même, se disant que la terre est un immense sépulcre et que tous les mausolées dont on la
surcharge ont à peine préservé les dépouilles qu’on leur confie. Surtout
il s’est dit, et cela, certainement, que la seule chose que le temps ne détruit pas, c’est la pensée. Dès lors,
fier de l’oeuvre qu’il laissait derrière lui, Taine n’a plus songé qu’à se
bâtir un abri contre les atteintes imprévues et les fantaisies de la
matière jusqu’au moment de la dispersion finale et inéluctable.
L’aspect de Taine, son personnage étaient intéressants. Sa démarche simple
sollicitait l’esprit et l’on se retournait pour le
voir de dos. Car il était de ces gens dont le dos est expressif.
Un jour, comme je le regardais de loin, assis
sur un long tronc d’arbre que l’on venait d’abattre, il vint à moi. Je ne le connaissais pas encore et en m’abordant avec un salut
affable, bien que réservé, il me parla de ma maison que l’on construisait à
cette époque. En s’excusant, il m’avertit de la grande
nécessité qu’il y avait pour moi d’ajouter à mon terrain, et cela avant que la
maison ne fût bâtie, un autre terrain donnant sur la route, afin de me rendre
plus indépendant du voisinage. Je n’avais en effet à ce moment, pour sortir de
chez moi et me répandre dans le voisinage, qu’un
sentier qui bordait le lac ; une fantaisie du Conseil municipal pouvait m’en
interdire l’usage. Très reconnaissant de cet avis et du
sentiment qui l’avait inspiré, je me confondis en remerciements et, d’un pas
égal et souple, mon précieux interlocuteur retourna à son tronc d’arbre.
Ce fut notre première entrevue. Je laissai à mes amis
Perrot le soin d’y donner une suite, qui me permît de
fréquenter cet homme dont je désirais passionnément faire la connaissance.
J’avais déjà lu de lui, dans la Vie Parisienne,
je crois, sous le pseudonyme de Thomas Graindorge, le récit d’une soirée à la Maison pompéienne du prince
Napoléon. Dans ce récit humoristique et surtout mondain, j’avais admiré la
description d’un dos de femme appuyée à une colonne et dont le châle, glissant
des épaules, découvrait un bras, qui, sous la plume de l’écrivain,
paraissait un des plus beaux du monde ; un bras antique et pourtant mondain, un
bras dessiné par M. Ingres. Et je ne parle pas de la façon admirable, et si picturale, dont les draperies étaient indiquées dans ce
récit à la fois clair et libre comme la nature elle-même. Plus tard, lorsque je
connus, à Aix-en-Provence, l’admirable « Thétis implorant Jupiter », du même M.
Ingres, je repensai à la femme décrite par Taine dans la Maison pompéienne, et
depuis, dans mon esprit, ces deux figures sont liées l’une à l’autre par
les liens de l’art le plus noble et le plus vivant.
Chose étrange : ayant en lui cet instinct du chef-d’oeuvre, M. Taine pouvait
raisonner d’art à propos des pauvres oeuvres d’un Gleyre. Il admirait
sans sourciller les tableaux indigents de ce Suisse, et, à propos de Rembrandt,
au nom de la philosophie, il discourait sur les vieilles mains de la mère du
Maître, que l’on admire dans les portraits que celui-ci fit d’elle. Il disait alors des choses fort
belles, mais si à côté !...
Ah ! si les gens qui veulent parler d’art
empruntaient le langage de Taine lorsqu’il parla de la jeune femme de la Maison pompéienne, quel
bien ils nous feraient, à nous les artistes ! Surtout s’ils pouvaient s’abstenir de toute
technique et de toute philosophie ! Quel service ils
nous rendraient !
Les livres d’Hippolyte Taine, qu’un ami m’avait prêtés jadis
à Rome,
m’avaient plutôt intimidé qu’instruit. Après leur lecture je me sentais
comme les blessés sur le champ de bataille ; tantôt
d’une main, puis de l’autre, j’essayais de me remettre sur pied. En vain : je ne faisais que ramper. La couleur, qui joue en
peinture le rôle de la musique, le dessin qui est
notre conscience, sont les éléments de toute force devant lesquels nous devons
nous prosterner. Taine ne paraissait pas en faire grand cas
et si le génie vient à passer, ce génie qui se présente à nous toujours comme
la solution d’un rébus, Taine ne semblait en faire hommage qu’à une vingtaine
d’artistes, sans plus, aux pieds desquels à tout jamais l’art devait vivre. Et
donc qu’est-ce que l’art ? Qu’est-ce que le génie ? Nul ne l’a jamais bien expliqué.
Mais à coup sûr l’un et l’autre ont passé un jour devant cette épaule nue de la Maison pompéienne au moment
précis où un poète-philosophe était là pour la décrire, et pourtant nul ne
paraît s’en souvenir. Voilà ce que je n’eusse manqué de lui dire, si j’avais
osé ; et, si j’avais été plus audacieux, je lui aurais dit qu’en art, la
logique n’est pas toujours la vérité, mais que celle-ci est à la base de toute
production comme une racine en terre attendant humblement que le génie la
féconde.
*
* *
Le moment vint (et il devait venir) où je lui demandai
de descendre jusqu’à Talloires. J’étais en ce moment occupé à terminer mon
plafond de l’Hôtel de Ville : « La Vérité, entraînant les
Sciences à sa suite, répand sa Lumière sur les hommes. » Une figure nue (la Vérité) y secoue sur la terre une gerbe lumineuse. Cette déesse aérienne vole à la manière des oiseaux, en ramenant en arrière la pointe de
ses pieds : ce qui fut jugé inconvenant par un des amis de Taine que j’avais
convié à venir avec le Maître. « Voilà une déesse qui marche
comme on danse à l’Opéra », me dit-il, avec cette sûreté dans le jugement que
l’on acquiert sur toute chose, en même temps que l’usage du monde, vers
l’âge de soixante ans. Et, par une mimique expressive et dégoûtée, il indiqua combien le geste lui paraissait inconvenant. Bonnement, j’expliquai, et fus encore moins compris. Mais M. Taine avait compris,
lui, et, d’un mot très juste et très flatteur, il
remit les choses au point. Jugeant la composition dans son ensemble, il me dit simplement : « C’est astral. » A ce
moment, mes yeux erraient sur mon tableau, et il me parut tout à coup que cette
parole prononcée par cet homme éminent illuminait mon oeuvre.
*
* *
C’était un lieu charmant que la maison de Taine à
Menthon-Saint-Bernard, où venaient Renan, Ferdinand Fabre, Perrot, le directeur
de l’École normale, sa femme et ses filles, M. Boutmy, les Boislisle, etc… De
temps en temps un pasteur obèse, d’une chapelle réformée d’Annecy, pâle et vêtu
de noir, et d’une sévérité un peu hagarde, mettait des « repos » (nous autres
peintres, nous dirions des « noirs ») parmi la jeunesse qui se groupait, fort
gaie, autour de Mme Taine et de sa fille. Les jeunes gens et
les jeunes filles, dirigés par elle, passaient leur temps de vacances à
parcourir les grandes routes et les vallées, à gravir les sommets d’où ils se
plaisaient à lancer des cris de ralliement. Ah ! quel beau temps ce fut pour « l’Errante », ainsi s’était
nommée elle-même cette Académie de Marcheurs. Jusqu’au jour
où les échos de cette jeunesse se turent, les médecins ayant déclaré que
certains de la troupe avaient excédé leurs forces. Alors tous durent se
reposer et quelques-uns prendre le lit : la montagne
redevint silencieuse. Nous-mêmes dûmes quitter le pays pour quelques années.
Quand nous y revînmes, les habitants de Boringe1
avaient cessé d’exister.
Paris, février 1930.
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