I
UNE route passe sur la crête, à cent
mètres du littoral, joignant d’un trait presque droit Pornic à
Bourgneuf-en-Retz. Soulignons-la de vert comme sur une carte Michelin. Son
cours champêtre, varié par des échappées sur l’Océan, ne manque pas de
pittoresque. On y voit les clochers du Clion, des Moustiers, fins comme pointe
d’oignon monté en graine, la chapelle de Prigny à croupeton sous son orme, un
horizon divers qui propose des jeux d’esprit sous la forme de mirages dont il
faut deviner le sens. Pour moi, j’y vois ma jeunesse. Elle est éparse
dans le paysage ainsi que la lumière insaisissable. A l’inverse des guides, qui recommandent les
merveilles inconnues, je souligne cette route parce qu’elle m’est si familière
que j’y puis circuler les yeux fermés, comme on circule dans l’insomnie au
travers de sa conscience.
Rarement nous déplions cette carte que nous portons au fond du coeur. Elle est
trop près, trop en nous pour que nous ne l’oubliions pas. La quiétude
journalière n’a pas besoin de pilote : l’habitude mène la barque. Au large
seulement, on ouvre le grand routier et l’oeil s’arrête à rêver de la terre
natale, sous le contraste d’un ciel étranger. Ce n’est pas une géographie
savante que la nôtre, irriguée et coloriée comme une planche anatomique ! C’est
une humble carte, informe, tremblante, à la manière des levées anciennes, avec
des images parlantes. Un enfant, un adolescent, un homme s’y manifeste. C’est nous-mêmes. Il semble que tout
le pays ne soit autre chose qu’une lente histoire, sans souci des bornes, des
reliefs ou de la ligne de partage des eaux. Sur la mer des petits bateaux, des
poissons ; dans la rivière des baigneurs ; un chasseur sous bois et, derrière
cette haie, des amoureux qui s’enlacent… Plus on regarde, plus les scènes se
multiplient. La maison, l’église, le chêne se confondent avec le personnage,
avec les soupirs, le rire, les larmes. Tout se trouble, tout se meut. Est-ce de
la chair ? Est-ce de la terre ? Et ce nom qui nous sonne à l’oreille, le
nom du pays, notre pays, ne mêle-t-il pas l’un à l’autre ?... Voilà : avec les
ancêtres, revenants que je découvre d’année en année sous le voile d’une
personnalité fallacieuse, je cache aussi un bloc de la machine ronde. Tout ce
qui n’est pas eux, en moi, est poussière, la poussière de ce sol qui m’a permis
de me dresser, fantôme de boue éphémère, pour le chérir. Immense ? Non ! Rien
qu’un atome, une région qu’un oeil embrasse, à la mesure de nos faibles
sentiments. Mais je crois bien que, sans le fait du prince, la patrie n’aurait
pas été au-delà.
Depuis l’âge le plus tendre
l’été me ramène au Pays de Retz.
Je m’arrête parfois sur cette route de Bourgneuf, un peu au-delà de la Bernerie, au lieu dit le
Chambaraud. Il y a là une vigne, un cellier, gloire d’un ancien voilier qui les
fonda naguère. Cet homme était
court et portait, sur une barbe blanche, un visage qui avait l’air d’un soleil
couchant sur la neige. Le vin blanc, qu’il caressait, lui ménagea, non
sans prévenir, une congestion radicale. Il finit dans le faste d’un petit
bourgeois glorieux et renté, ajoutant aux assises d’une propriété réputée les
agréments du yachting et de l’auto. Il disait :
- Mes vignes, mon matelot, ma voiture.
Il trônait dans les auberges, magnifique, rougeoyant, « toujours le verre en
main », selon l’expression par laquelle il aimait se peindre, ainsi qu’on voit,
dans les portraits des grands siècles, les maréchaux de France brandir le bâton
de commandement. La marine à voile du port de Nantes, qui l’enrichit,
convoya sa dépouille. Les neveux monnayèrent l’héritage. Un boulanger, qui
devait à son tour en périr, s’adjugea la vigne.
Elle fait à peu près la charnière entre les deux faces de la contrée, diptyque
dont les volets sont trop dissemblables pour être de la même main. Au nord,
l’artiste s’est inspiré des campagnes courantes, n’y ajoutant que les traits
des moulins à vent qui chantent aux yeux dans toute la presqu’île, jusqu’à la Loire. Au sud, il a tout
inventé, tout créé, ce petit monde du marais breton-vendéen où l’on pense, en
abordant, sortir de France.
A la vérité, les limites du Pays de Retz sont assez difficiles à définir, et
l’ancien duché de Retz, qui s’accrut, à la fin du XVIe siècle, des communes de
Vue et de Prigny, présentait une figure moins dense, des contours plus sinueux
que ceux que je propose à la commodité du voyageur. Je prends conseil de mes
souvenirs, non des archives, et il importe peu à la couleur du ciel ou de
l’eau, a l’odeur substantielle du vent de mer que mes bornes soient imprécises.
Je cherche ma trace, point une frontière. Pourtant je ne crois pas trop
désobliger la géographie ni la tradition en désignant d’un bloc, sous le nom de
Pays de Retz, ce musoir de terres basses, disposé à l’ouest du lac de
Grand-Lieu, entre l’estuaire de la
Loire et la baie de Bourgneuf.
Mais si je me retourne vers l’orient, sur cette butte de Chambaraud qui met à
mes pieds l’offrande souriante de la mer, je vois le marais naître aux
dernières ondulations des vignes, fuir et se perdre à l’infini dans ce fond de
brumes tendres où les éléments se confondent. Les bourgs y marquent des îlots balisés par un
clocher, les fermes, dispersées loin à loin, des traits roses, et les mulons de
sel des points blancs. Là, dans les sables, le polder, commence la Vendée rase et sans fard,
toute en eau et en ciel. Par delà Beauvoir, ombre de village sur une ombre
d’horizon, j’imagine la pinède littorale où vient mourir un océan vert,
Noirmoutiers articulé au goulet de Fromentine et l’île d’Yeu l’Invisible, qui
n’est, pour les côtiers, qu’une flamme dans la nuit.
Toute cette contrée, étendue de Bourgneuf à Croix-de-Vie, excède mon sujet et
dément mon titre. Nous sommes ici dans le Pays de Monts, mais il n’importe !
C’est le hors-d’oeuvre qui sauve parfois le rôt, et cette étrange région, où la Bretagne
convulsée vient expirer dans la plaine, obsède bien trop ma mémoire pour que je
la délaisse. Il en est des pays comme des hommes : les plus accidentés nous
amusent, mais ce sont ceux dont l’âme se cache sous l’indifférence qui nous
retiennent.
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