II
C’EST à Vannes, dans le vieux collège des
Pères Jésuites, qu’aux années de jadis les vacances venaient m’enlever. Monseigneur
préside la distribution solennelle des prix à la salle des fêtes. L’orchestre, sous
la direction du maître de chapelle, joue l’ouverture du Calife de Bagdad,
puis deux adolescents, aux voix d’ange, chantent le duo de Mendelssohn : « D’un
coeur qui t’aime, Seigneur, qui peut troubler la paix… » On lit le palmarès.
Les élus, sanglés dans la charmante petite veste à revers piqués de boutons de
cuivre, fléchissent le genou et tendent leur front à monseigneur qui les
couronne de sa blanche main. L’air
est plein de sourires, de louanges, de fiertés. Même les traits du Père
recteur, tristement creusés autour d’un long nez triste, s’adoucissent pour
recommander à « ses chers enfants » de ne point négliger, dans le giron de la
famille, le double devoir de l’écolier et du chrétien. Nous sommes libres.
Jamais, depuis cette époque, je ne suis retourné à Vannes. Ne
confrontons pas, à distance, le souvenir et la réalité. Les pas de l’homme ne sauraient tomber dans les
pas de l’enfance et la toise d’un vieux coeur est douloureusement précise. Chaque
âge a sa féerie qu’il ne faut point détruire. Qu’une maîtresse repasse dans
notre vie toutes flammes éteintes, elle ne rencontrera plus, sous le sourire
courtois, que cet oeil lucide qui décèle la flétrissure, la dent d’or, le geste
vulgaire, l’intonation louche… Une
idole tombe et nous brise. Vérité, que de crimes on commet en ton nom !
Mon Vannes à moi, mon collège à moi, celui de mes treize ans, seul
importe. Je l’ai bâti de
toutes pièces, en rêvant, à l’aide d’une mémoire intermittente et faussée par
le conseil de sensations excessives. J’ai bâti un mensonge, un beau mensonge
qui est une oeuvre d’art en ce sens qu’il soumet la réalité aux doigts
déformants de l’imagination. Je sens l’aigreur du cidre vert dans les ruelles
de la ville où vaguent des cochons boueux. Je sens l’odeur blanche, l’odeur de
cire, de renfermé, de cotonnade, l’odeur pâle du parloir à demi obscur de
Saint-François-Xavier, que je traversais en hâte, la gorge étreinte, les soirs
de rentrée, après avoir laissé ma joie dans le baiser de ma mère. Le frère
portier nous surveillait de sa loge. D’abord, il y avait une cour dominée par
une antique chapelle transformée en bibliothèque, puis le parloir tendu de
calicot, avec ses chaises à la rangette autour du miroir sombre du plancher,
puis des couloirs immenses, dallés noir et blanc, où le gaz chantonnait dans le
silence, comme un égaré qui se donne courage, éclairant maigrement des gravures
parmi lesquelles je revois Nelson à Trafalgar, La mère de Darius
aux pieds d’Alexandre et La révolte des Cipayes réprimée par des
Anglais impassibles, aux moustaches claires.
L’échelle des bâtiments, des cloîtres, des cours, m’apparaît toujours vaste
comme à mes yeux de sixième. Pourquoi la diminuer par un voyage intempestif ?
Au fond, par delà les terrains de jeu, le parc s’amorçait par une pelouse en pente
douce, au sommet de laquelle une Vierge bleue rayonnait parmi les rocailles et
les fleurs, sous le massif d’une haute futaie qui déroulait ses molles
ondulations contre le grand ciel lacéré de Bretagne. Les méandres des allées
réservaient par endroits la surprise d’une image de saint, au creux d’un
bosquet. A droite on découvrait les serres où les nourrissons du maître de
sciences élevaient des chenilles sous châssis. A gauche on tombait dans une
prairie. Un ruisseau la partageait que l’on nommait le Rubicon d’après une
tradition que j’ignore.
Là, les membres de la
Congrégation, exemple de piété, de sagesse, d’application,
que, je l’avoue, je ne pus jamais égaler, donnaient leur fête quelque soir
drapé de juillet. La procession se rassemblait dans l’herbe et défilait aux
lampions sous les frondaisons chaudes. Le parfum crémeux des acacias se mêlait
à la fadeur des cierges, aux voix insexuées d’une jeunesse livrée à la fois aux
appels de Dieu et aux soupirs de la nuit béante. Que de fronts vacillaient sur
l’antiphonaire, tandis que les jardiniers embrasaient les charmilles à l’aide
de feux de Bengale ! Mais M. Clément intervenait soudain avec infiniment
d’à-propos psychologique en déchaînant les cuivres de notre musique militaire.
C’était un homme court, lourd et lent, avec une tête d’un bloc dans lequel ses
lunettes semblaient incrustées. Il faisait répéter sa phalange dans le parc et,
pour marquer la cadence, il disait à ses musiciens :
- Allons ! sentez votre pied gauche !
M. Clément jouait de la clarinette et M. Larnicol, qui exerçait en ville
la profession de coiffeur, du hautbois.
« Les coeurs sucrés » - ainsi
appelions-nous les enfants de choeur, - et les chanteurs de la maîtrise - nous
disions « la tribune » - dont je fis partie, possédaient l’enviable privilège
de déguster un verre de vin accompagné d’un biscuit, avant l’office, les jours
de fêtes carillonnées. Il s’agissait d’un petit vin de Sarzeau, fort doré,
un peu roide, gaillard, qui nous mettait l’esprit debout et la langue souple,
méthode que je ne sais
si je dois recommander préférablement aux oeufs crus dont se lubrifie le ténor.
Toujours est-il que nous en retirions du courage aussi bien pour échanger des
buffes au tournant des couloirs que pour suivre le bâton du maître de chapelle.
L’organiste, un gros Saxon au crâne d’ivoire, père d’une ribambelle de petits
Saxons en filasse, relevait ses manches au-dessus des claviers comme s’il
allait se laver les mains. Il y avait un danger à l’orchestre dans la personne
d’un bon vieux sourd qui tenait la flûte et partait quelquefois avant son tour.
Son voisin avait charge de le prévenir d’une bourrade.
La garnison suivait nos grand’messes en musique et il revenait à certain
capitaine d’artillerie, fort noble et fort laid, de chanter Minuit,
chrétiens au retour de Noël. Ces solennités fréquentes, les séances
récréatives, les représentations théâtrales, les fêtes des jeux, le séjour à la
villa de Penboc’h, l’été, au bord du golfe du Morbihan, les sorties en fanfare,
les promenades sur mer, toute cette vie extérieure, large mais un peu guindée,
contribuait à entretenir au collège une atmosphère mondaine où nos vanités
s’exaltaient. Les grands noms d’une noblesse flétrie, et à jamais rayée des
cadres, puisaient, dans cette gestion flatteuse de leurs illusions,
l’encouragement à serrer les liens traditionnels autour de leurs préjugés. Les
éperons en sonnant sur nos dalles rendaient le nom d’Henri V. On ne discutait
pas le trône. Et portant la réputation d’être bonapartiste - pourquoi ce visage
acéré du Premier Consul, immobile dans sa convulsion ambitieuse avait-il percé
mon âme ? - j’étais suspect.
- L’aigle, me dit un jour un Père, c’est un oiseau bien vorace.
- Mais comme il plane ! répondis-je.
Le Père se mit à rire. Nos
maîtres n’avaient pas pour méthode de traverser nos penchants mais de les
caresser. Ils possédaient l’habileté dangereuse d’investir nos faiblesses et,
comme un cavalier rend la main, ils donnaient à point du champ à nos ardeurs.
Tout le prix de l’éducation tenait pour eux dans l’attachement spontané. Sur la
plaie d’une punition publique exemplaire, ils savaient étendre le vin et le
miel de l’indulgence secrète, et même le confessionnal était moelleux. Les
exécutions de parade avaient lieu à l’étude du matin tandis que nous sommeillions
à demi sous le crachotement misérable des quinquets, derrière les grandes
fenêtres à peine barbouillées d’aube. La
porte s’ouvrait soudain et le Père Préfet paraissait
corpulent, rougeaud, terrible, et sans regard à cause de ses lunettes, suivi du
frère Lemeur armé d’un fouet. Nous nous levions en silence, la victime sortait.
Il n’y avait pas de résistance. Lemeur était un Breton râblé dont les muscles
faisaient éclater la lévite. Il vous troussait le patient d’un bras,
frappait de l’autre. On
apprenait du moins à mépriser la douleur sous les regards. Mais le soir, le
même enfant bercé pleurait de douceur dans le giron d’une soutane.
Ah ! rusés psychologues, jésuites que j’ai honnis avant de vous comprendre,
quelle pâte admirable nous devions être dans vos mains ! Au fond je ne crois
pas que vous ayez jamais eu d’autre but que de vous assurer des créatures en
déliant, d’une main subtile, la gerbe ignorée des beaux caractères. Mais il
faut vous rendre grâce pour avoir mêlé le soleil à la jeunesse, accepté le rire
de la vie, propagé les belles-lettres sous l’invocation de Racine et réveillé les passions de ceux-là
mêmes qui vous ont trahis. Je ne m’étonne plus que Port-Royal, chapelle du
désespoir solitaire, ait péri sous vos coups, et la face crispée du pauvre
Pascal, haletant au-dessus des abîmes silencieux, m’apparaît plus douloureuse
encore sur le fond aimable de votre religion où j’entrevois passer au loin le
sourire cornu du vieux Pan.
A Vannes, mon goût pour les lettres fut découvert, encouragé. Je ne sais
si Octave Mirbeau, qui me précéda de quelque trente années dans la maison,
connut ces complaisances où se laisse piéger l’âme enfantine. Mais je n’eus pas
plus tôt aligné quatre vers sur mes cahiers que je trouvai une muse en la
personne d’un jésuite que la
Société tenait en cage, à l’aile d’un bâtiment, où il pondait
à force de poèmes, des pièces et des articles de propagande. Victor Hugo était
sa bête noire et il avait composé une solide étude pour écraser le poète sous
le génie de ce Louis Veuillot qui est, dans ses perfections de style, l’Anatole
France du bénitier. Toutefois, il ne répugnait point à lire les strophes de son
ennemi, et pris lui-même aux mirages des splendeurs, il se laissait volontiers
étourdir jusqu’au moment où, revenant soudain à lui, il brandissait le poing en
invectivant.
« Esclave, apporte-moi des roses, déclamait-il la voix molle, le parfum des
roses est doux… »
Et tout de suite après il s’emportait :
- Ah ! l’animal ! l’animal ! l’animal !
Le sang lui montait au nez qu’il avait gras comme une trompe et bourré de
tabac. Pour écrire, il collait bout à bout tous les papiers blancs au revers
qui lui tombaient sous la main, et il en formait des rouleaux à la manière
antique. Je chantais la
source, les bois, les éphémères - poème philosophique - et la pyramide de
Chéops sous sa direction. Dès que j’importunais le surveillant d’étude, il
m’expédiait chez mon jésuite. J’avais un pli : on le marqua au fer. Mes succès
en composition française firent des envieux. Je n’étais d’ailleurs pas mauvais
élève. Je travaillais par saccades et les matières de mon choix. Il m’arrivait,
de temps à autre, d’aller chercher un ruban dans le cabinet du Recteur. Le
Père, qui était de Nantes,
me donnait l’accolade avec une longue grimace, qui voulait être un sourire, en
répétant par manière d’éloge :
- Mon petit compatriote… mon petit compatriote…
Ainsi je grandis à la couvée mais hors de toute mystique. Si j’eus le privilège
d’être du nombre des alumni qui répondaient la messe, le matin,
dans les chapelles froides, ténébreuses, sonores, où les burettes, l’hiver,
brûlaient nos engelures, je ne perçus jamais le souffle du mystère. Les
nourritures célestes ne profitaient point à un esprit inondé par les humbles
clartés humaines et chaque jour suralimenté par la provende des sens. La Bretagne, à elle seule,
n’était-elle point une féerie sans cesse renouvelée pour des yeux avides et
n’éprouvais-je point la révélation dans le giron de la terre morbihannaise ?
Quelle source plus divine d’émotion que ce ciel tendre qui ne s’éclaire, au
printemps, que pour s’affiner jusqu’aux tons gorge de tourterelle et dont l’été
respecte si bien la délicatesse qu’il ne le dévoile jamais brutalement comme
l’azur impudique des vêprées orientales ?
Nous allions par trois en promenade, au gré de cet instinct léger et charnel
qui noue les amitiés de collège. Des landes, des bois, des étangs pensifs
chevauchés par la roue d’un moulin, des toits de chaume si bas qu’ils
semblaient une meule de charbonnier qui fume, des chemins creux empâtés de
glaise, des chênes malingres, des pierres farouches tout debout dans les
siècles, prière inébranlable d’une humanité craintive, la terre rougeâtre où le
soc étincelle contre le granit, le vent salé qui rôde, vous jetant de-ci de-là
au visage le coeur sucré des pommes, les hommes bariolés, la femme en cloche de
velours… que de traits pour marquer une plaque vierge ! Aux premières fleurs,
le golfe nous reprenait, ce golfe du Morbihan qui sent, à marée basse, la
saumure aigre et la fadeur pourrie des vases. La promenade nous conduisait à
Penboc’h où nous dînions, après le bain, pour revenir à la douce dans le
crépuscule laiteux. Maintes fois, en nageant, j’allais dérober aux parcs des
huîtres que nous grugions toutes ruisselantes de mer. Les sinagots aux voiles
carrées filaient dans les courants glacés et les îles, paisibles sous leurs
pins, édifiaient sur l’horizon le monument harmonieux des silences calmes.
Aux grandes sorties, des vapeurs nous menaient au large. Aradon, Séné marqués
d’amers blancs dans la falaise chevelue, l’île aux Moines tracée dans le
paysage d’un pinceau japonais, Gavr’inis la tumulaire et le perthuis
bouillonnant de Port-Navalo s’effaçaient tour à tour dans notre sillage.
L’Océan était là, porte émouvante de l’aventure, et Belle-Ile héroïque et
câline, et Houat, et Hoédic, béguinages de sables blonds confiés aux vagues.
Qu’avais-je de plus à écouter que les confidences de la terre bretonne et le
mystère de cet infini houleux d’où sortait, presque sans répit, les nuages et
des brises chargées de musique ? Le soir, dans l’alcôve fermée d’un rideau
blanc, j’embarquais sur des rêves passionnés au bruit machinal de la grosse
horloge qui battait, la nuit, dans le dortoir. Les pas du Père surveillant
m’accompagnaient aussi et le branle du chapelet qu’il égrenait en marchant.
Jésuite pieux, grand, osseux, ascétique, je l’ai entrevu parfois sous le gaz
blême, à genoux entre la file blanche des rideaux, les mains jointes, et le
visage mort d’extase. Comme la grosse horloge devait paraître lente à ses
appétits d’éternité, dans son massacre inflexible des heures ! Nous dormions à
souffles recueillis, - ces souffles de l’adolescence qui planent hors du temps,
sans le savoir.
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