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Marcel Tendron Elder (alias Marc Elder)
Pays de Retz

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II


C’EST à Vannes, dans le vieux collège des Pères Jésuites, qu’aux années de jadis les vacances venaient m’enlever. Monseigneur préside la distribution solennelle des prix à la salle des fêtes. L’orchestre, sous la direction du maître de chapelle, joue l’ouverture du Calife de Bagdad, puis deux adolescents, aux voix d’ange, chantent le duo de Mendelssohn : « D’un coeur qui t’aime, Seigneur, qui peut troubler la paix… » On lit le palmarès. Les élus, sanglés dans la charmante petite veste à revers piqués de boutons de cuivre, fléchissent le genou et tendent leur front à monseigneur qui les couronne de sa blanche main. L’air est plein de sourires, de louanges, de fiertés. Même les traits du Père recteur, tristement creusés autour d’un long nez triste, s’adoucissent pour recommander à « ses chers enfants » de ne point négliger, dans le giron de la famille, le double devoir de l’écolier et du chrétien. Nous sommes libres.

Jamais, depuis cette époque, je ne suis retourné à Vannes. Ne confrontons pas, à distance, le souvenir et la réalité. Les pas de l’homme ne sauraient tomber dans les pas de l’enfance et la toise d’un vieux coeur est douloureusement précise. Chaque âge a sa féerie qu’il ne faut point détruire. Qu’une maîtresse repasse dans notre vie toutes flammes éteintes, elle ne rencontrera plus, sous le sourire courtois, que cet oeil lucide qui décèle la flétrissure, la dent d’or, le geste vulgaire, l’intonation louche… Une idole tombe et nous brise. Vérité, que de crimes on commet en ton nom !

Mon Vannes à moi, mon collège à moi, celui de mes treize ans, seul importe. Je l’ai bâti de toutes pièces, en rêvant, à l’aide d’une mémoire intermittente et faussée par le conseil de sensations excessives. J’ai bâti un mensonge, un beau mensonge qui est une oeuvre d’art en ce sens qu’il soumet la réalité aux doigts déformants de l’imagination. Je sens l’aigreur du cidre vert dans les ruelles de la villevaguent des cochons boueux. Je sens l’odeur blanche, l’odeur de cire, de renfermé, de cotonnade, l’odeur pâle du parloir à demi obscur de Saint-François-Xavier, que je traversais en hâte, la gorge étreinte, les soirs de rentrée, après avoir laissé ma joie dans le baiser de ma mère. Le frère portier nous surveillait de sa loge. D’abord, il y avait une cour dominée par une antique chapelle transformée en bibliothèque, puis le parloir tendu de calicot, avec ses chaises à la rangette autour du miroir sombre du plancher, puis des couloirs immenses, dallés noir et blanc, où le gaz chantonnait dans le silence, comme un égaré qui se donne courage, éclairant maigrement des gravures parmi lesquelles je revois Nelson à Trafalgar, La mère de Darius aux pieds d’Alexandre et La révolte des Cipayes réprimée par des Anglais impassibles, aux moustaches claires.

L’échelle des bâtiments, des cloîtres, des cours, m’apparaît toujours vaste comme à mes yeux de sixième. Pourquoi la diminuer par un voyage intempestif ? Au fond, par delà les terrains de jeu, le parc s’amorçait par une pelouse en pente douce, au sommet de laquelle une Vierge bleue rayonnait parmi les rocailles et les fleurs, sous le massif d’une haute futaie qui déroulait ses molles ondulations contre le grand ciel lacéré de Bretagne. Les méandres des allées réservaient par endroits la surprise d’une image de saint, au creux d’un bosquet. A droite on découvrait les serres où les nourrissons du maître de sciences élevaient des chenilles sous châssis. A gauche on tombait dans une prairie. Un ruisseau la partageait que l’on nommait le Rubicon d’après une tradition que j’ignore.

Là, les membres de la Congrégation, exemple de piété, de sagesse, d’application, que, je l’avoue, je ne pus jamais égaler, donnaient leur fête quelque soir drapé de juillet. La procession se rassemblait dans l’herbe et défilait aux lampions sous les frondaisons chaudes. Le parfum crémeux des acacias se mêlait à la fadeur des cierges, aux voix insexuées d’une jeunesse livrée à la fois aux appels de Dieu et aux soupirs de la nuit béante. Que de fronts vacillaient sur l’antiphonaire, tandis que les jardiniers embrasaient les charmilles à l’aide de feux de Bengale ! Mais M. Clément intervenait soudain avec infiniment d’à-propos psychologique en déchaînant les cuivres de notre musique militaire. C’était un homme court, lourd et lent, avec une tête d’un bloc dans lequel ses lunettes semblaient incrustées. Il faisait répéter sa phalange dans le parc et, pour marquer la cadence, il disait à ses musiciens :

- Allons ! sentez votre pied gauche !

M. Clément jouait de la clarinette et M. Larnicol, qui exerçait en ville la profession de coiffeur, du hautbois.

« Les coeurs sucrés » - ainsi appelions-nous les enfants de choeur, - et les chanteurs de la maîtrise - nous disions « la tribune » - dont je fis partie, possédaient l’enviable privilège de déguster un verre de vin accompagné d’un biscuit, avant l’office, les jours de fêtes carillonnées. Il s’agissait d’un petit vin de Sarzeau, fort doré, un peu roide, gaillard, qui nous mettait l’esprit debout et la langue souple, méthode que je ne sais si je dois recommander préférablement aux oeufs crus dont se lubrifie le ténor. Toujours est-il que nous en retirions du courage aussi bien pour échanger des buffes au tournant des couloirs que pour suivre le bâton du maître de chapelle. L’organiste, un gros Saxon au crâne d’ivoire, père d’une ribambelle de petits Saxons en filasse, relevait ses manches au-dessus des claviers comme s’il allait se laver les mains. Il y avait un danger à l’orchestre dans la personne d’un bon vieux sourd qui tenait la flûte et partait quelquefois avant son tour. Son voisin avait charge de le prévenir d’une bourrade.

La garnison suivait nos grandmesses en musique et il revenait à certain capitaine d’artillerie, fort noble et fort laid, de chanter Minuit, chrétiens au retour de Noël. Ces solennités fréquentes, les séances récréatives, les représentations théâtrales, les fêtes des jeux, le séjour à la villa de Penboc’h, l’été, au bord du golfe du Morbihan, les sorties en fanfare, les promenades sur mer, toute cette vie extérieure, large mais un peu guindée, contribuait à entretenir au collège une atmosphère mondaine où nos vanités s’exaltaient. Les grands noms d’une noblesse flétrie, et à jamais rayée des cadres, puisaient, dans cette gestion flatteuse de leurs illusions, l’encouragement à serrer les liens traditionnels autour de leurs préjugés. Les éperons en sonnant sur nos dalles rendaient le nom d’Henri V. On ne discutait pas le trône. Et portant la réputation d’être bonapartiste - pourquoi ce visage acéré du Premier Consul, immobile dans sa convulsion ambitieuse avait-il percé mon âme ? - j’étais suspect.

- L’aigle, me dit un jour un Père, c’est un oiseau bien vorace.

- Mais comme il plane ! répondis-je.

Le Père se mit à rire. Nos maîtres n’avaient pas pour méthode de traverser nos penchants mais de les caresser. Ils possédaient l’habileté dangereuse d’investir nos faiblesses et, comme un cavalier rend la main, ils donnaient à point du champ à nos ardeurs. Tout le prix de l’éducation tenait pour eux dans l’attachement spontané. Sur la plaie d’une punition publique exemplaire, ils savaient étendre le vin et le miel de l’indulgence secrète, et même le confessionnal était moelleux. Les exécutions de parade avaient lieu à l’étude du matin tandis que nous sommeillions à demi sous le crachotement misérable des quinquets, derrière les grandes fenêtres à peine barbouillées d’aube. La porte s’ouvrait soudain et le Père Préfet paraissait corpulent, rougeaud, terrible, et sans regard à cause de ses lunettes, suivi du frère Lemeur armé d’un fouet. Nous nous levions en silence, la victime sortait. Il n’y avait pas de résistance. Lemeur était un Breton râblé dont les muscles faisaient éclater la lévite. Il vous troussait le patient d’un bras, frappait de l’autre. On apprenait du moins à mépriser la douleur sous les regards. Mais le soir, le même enfant bercé pleurait de douceur dans le giron d’une soutane.

Ah ! rusés psychologues, jésuites que j’ai honnis avant de vous comprendre, quelle pâte admirable nous devions être dans vos mains ! Au fond je ne crois pas que vous ayez jamais eu d’autre but que de vous assurer des créatures en déliant, d’une main subtile, la gerbe ignorée des beaux caractères. Mais il faut vous rendre grâce pour avoir mêlé le soleil à la jeunesse, accepté le rire de la vie, propagé les belles-lettres sous l’invocation de Racine et réveillé les passions de ceux-là mêmes qui vous ont trahis. Je ne m’étonne plus que Port-Royal, chapelle du désespoir solitaire, ait péri sous vos coups, et la face crispée du pauvre Pascal, haletant au-dessus des abîmes silencieux, m’apparaît plus douloureuse encore sur le fond aimable de votre religion où j’entrevois passer au loin le sourire cornu du vieux Pan.

A Vannes, mon goût pour les lettres fut découvert, encouragé. Je ne sais si Octave Mirbeau, qui me précéda de quelque trente années dans la maison, connut ces complaisances où se laisse piéger l’âme enfantine. Mais je n’eus pas plus tôt aligné quatre vers sur mes cahiers que je trouvai une muse en la personne d’un jésuite que la Société tenait en cage, à l’aile d’un bâtiment, où il pondait à force de poèmes, des pièces et des articles de propagande. Victor Hugo était sa bête noire et il avait composé une solide étude pour écraser le poète sous le génie de ce Louis Veuillot qui est, dans ses perfections de style, l’Anatole France du bénitier. Toutefois, il ne répugnait point à lire les strophes de son ennemi, et pris lui-même aux mirages des splendeurs, il se laissait volontiers étourdir jusqu’au moment où, revenant soudain à lui, il brandissait le poing en invectivant.

« Esclave, apporte-moi des roses, déclamait-il la voix molle, le parfum des roses est doux… »

Et tout de suite après il s’emportait :

- Ah ! l’animal ! l’animal ! l’animal !

Le sang lui montait au nez qu’il avait gras comme une trompe et bourré de tabac. Pour écrire, il collait bout à bout tous les papiers blancs au revers qui lui tombaient sous la main, et il en formait des rouleaux à la manière antique. Je chantais la source, les bois, les éphémères - poème philosophique - et la pyramide de Chéops sous sa direction. Dès que j’importunais le surveillant d’étude, il m’expédiait chez mon jésuite. J’avais un pli : on le marqua au fer. Mes succès en composition française firent des envieux. Je n’étais d’ailleurs pas mauvais élève. Je travaillais par saccades et les matières de mon choix. Il m’arrivait, de temps à autre, d’aller chercher un ruban dans le cabinet du Recteur. Le Père, qui était de Nantes, me donnait l’accolade avec une longue grimace, qui voulait être un sourire, en répétant par manière d’éloge :

- Mon petit compatriote… mon petit compatriote

Ainsi je grandis à la couvée mais hors de toute mystique. Si j’eus le privilège d’être du nombre des alumni qui répondaient la messe, le matin, dans les chapelles froides, ténébreuses, sonores, où les burettes, l’hiver, brûlaient nos engelures, je ne perçus jamais le souffle du mystère. Les nourritures célestes ne profitaient point à un esprit inondé par les humbles clartés humaines et chaque jour suralimenté par la provende des sens. La Bretagne, à elle seule, n’était-elle point une féerie sans cesse renouvelée pour des yeux avides et n’éprouvais-je point la révélation dans le giron de la terre morbihannaise ? Quelle source plus divine d’émotion que ce ciel tendre qui ne s’éclaire, au printemps, que pour s’affiner jusqu’aux tons gorge de tourterelle et dont l’été respecte si bien la délicatesse qu’il ne le dévoile jamais brutalement comme l’azur impudique des vêprées orientales ?

Nous allions par trois en promenade, au gré de cet instinct léger et charnel qui noue les amitiés de collège. Des landes, des bois, des étangs pensifs chevauchés par la roue d’un moulin, des toits de chaume si bas qu’ils semblaient une meule de charbonnier qui fume, des chemins creux empâtés de glaise, des chênes malingres, des pierres farouches tout debout dans les siècles, prière inébranlable d’une humanité craintive, la terre rougeâtre où le soc étincelle contre le granit, le vent salé qui rôde, vous jetant de-ci de-là au visage le coeur sucré des pommes, les hommes bariolés, la femme en cloche de velours… que de traits pour marquer une plaque vierge ! Aux premières fleurs, le golfe nous reprenait, ce golfe du Morbihan qui sent, à marée basse, la saumure aigre et la fadeur pourrie des vases. La promenade nous conduisait à Penboc’h où nous dînions, après le bain, pour revenir à la douce dans le crépuscule laiteux. Maintes fois, en nageant, j’allais dérober aux parcs des huîtres que nous grugions toutes ruisselantes de mer. Les sinagots aux voiles carrées filaient dans les courants glacés et les îles, paisibles sous leurs pins, édifiaient sur l’horizon le monument harmonieux des silences calmes.

Aux grandes sorties, des vapeurs nous menaient au large. Aradon, Séné marqués d’amers blancs dans la falaise chevelue, l’île aux Moines tracée dans le paysage d’un pinceau japonais, Gavrinis la tumulaire et le perthuis bouillonnant de Port-Navalo s’effaçaient tour à tour dans notre sillage. L’Océan était là, porte émouvante de l’aventure, et Belle-Ile héroïque et câline, et Houat, et Hoédic, béguinages de sables blonds confiés aux vagues.

Qu’avais-je de plus à écouter que les confidences de la terre bretonne et le mystère de cet infini houleux d’où sortait, presque sans répit, les nuages et des brises chargées de musique ? Le soir, dans l’alcôve fermée d’un rideau blanc, j’embarquais sur des rêves passionnés au bruit machinal de la grosse horloge qui battait, la nuit, dans le dortoir. Les pas du Père surveillant m’accompagnaient aussi et le branle du chapelet qu’il égrenait en marchant. Jésuite pieux, grand, osseux, ascétique, je l’ai entrevu parfois sous le gaz blême, à genoux entre la file blanche des rideaux, les mains jointes, et le visage mort d’extase. Comme la grosse horloge devait paraître lente à ses appétits d’éternité, dans son massacre inflexible des heures ! Nous dormions à souffles recueillis, - ces souffles de l’adolescence qui planent hors du temps, sans le savoir.




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