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Marcel Tendron Elder (alias Marc Elder)
Pays de Retz

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  • IV
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IV


J’AI eu un ami, un ami de la mer. Est-il venu à moi ou suis-je allé à lui ? Il n’importe. Le goût des barques, des navigations, nous réunit insensiblement sur ces rivages de la baie de Bourgneuf où il m’avait devancé. Quelques années nous séparaient et nous n’avions pas de souvenirs d’enfance pour tresser le passé ensemble. Mon aîné de près de deux lustres, il trancha toujours un peu du grand frère et du conseiller. Fragile lui-même et obligé aux précautions, il ne laissait pas de me couver, non sans sollicitude apparente. A vieillir je pénétrai plus avant dans son intelligence et dans son coeur que je crus toujours fidèle et sans repli.

Il était sensible, fin, cultivé. J’avais plaisir, quand nous naviguions ensemble, à mêler la discussion des beaux-arts à nos joies rudes, comme on accroche des guirlandes dans un paysage rustique. Nous retrouvions le Paris des salons, des concerts, des spectacles sous la côte morose du Port-Main, ou Naples l’enflammée dans la grisaille des vasières. Son esprit ne manquait pas d’échappées. Il possédait surtout une verve bouffonne qui lui servait à mettre le monde en caricature. Avec cela fantasque, vaniteux, tiraillé entre le scepticisme d’une raison alimentée par les sages et la rigueur d’un tempérament bourgeois buté aux plus extrêmes préjugés.

La guerre, en l’usant prématurément, accentua encore ce caractère instable. Il supportait mal le froid, la fatigue, les hommes, et recherchait volontiers la solitude. Serré par éducation, étant fils de cette petite bourgeoisie qui atteignait l’aisance, jadis, par un demi-siècle de labeur et d’économies, il devint avare à mesure que ses forces baissèrent. Les débiles ont toujours peur que la terre leur manque. Et lui cachait ses revenus et s’ingéniait à rogner son train. Un mémoire d’entrepreneur lui ôtait le sommeil : on le volait toujours.

Je ne crois pas lui avoir mesuré l’affection ni les services. Comme il était craintif et peu adroit, je me réservais les manoeuvres. Mais, à la barre, il manquait de cette souplesse si nécessaire dans les petits bateaux où il faut chicaner le vent, et en régate il perdait ses manchettes. De bon conseil, homme de sens, il ne savait pas réaliser. Ses mains démentaient les audaces de sa parole et j’ai compris trop tard qu’il en souffrait. Nous avions le même bateau, la même cabane sur la plage, les mêmes filets. Nous passions les jours ensemble, parfois de l’aube à la nuit. Ses goûts, ses projets étaient les miens. Nous dépouillions ensemble les revues maritimes, sans cesse hantés par un nouveau plan, un nouveau gréement, quelques rêves. Combien de modèles n’ai-je pas construits, le soir, à la veillée, afin de lui plaire ! Sa joie renforçait la mienne et je ne soupçonnais pas que ses remerciements pussent cacher la plus petite veine de jalousie.

Un coeur se fêle et nous n’en savons rien ! Cela se fait lentement, à la dérobée, par petits chocs espacés, sournois, et si faibles qu’au début l’intéressé même ne les perçoit pas. Une parole a frappé au point sensible, puis un geste, un acte, un silence, que sais-je ? Le moment arrive où le sentiment s’altère et le misanthrope se réveille. Il voit la plaie, l’irrite, l’agrandit. Peu lui importe que ce soit l’amitié qui coule, - amitié, parfum divin des âmes closes ! Le malheureux se réjouit de sa torture !

L’amitié nous apporte ce privilège merveilleux de nous délier des contraintes. Le masque tombe devant mon ami. Je puis être moi-même, m’ouvrir, me confesser, libérer enfin au grand jour le cher prisonnier volontaire. Une sorte d’apaisement, de détente adoucit jusqu’à ma voix. Je me raconte sans méfiance, sûr de l’écho que j’éveille. La pensée de mon ami rend le son de la mienne, ses goûts s’accordent à mes goûts, son émotion puise aux mêmes sources, son silence ne m’épouvante pas. Par élection inconsciente j’ai choisi un autre moi-même : joie égoïste, miroir où je me contemple avec la satisfaction fascinante de Narcisse et qu’amollit une tendresse avide de se donner. Mon ami est à moi et je suis à lui sans pudeur comme sans fard, humble et glorieux à la fois.

Un jour - mon Dieu que cette date me semble encore proche ! - je revenais de Bretagne où j’avais, durant une quinzaine, sollicité l’émouvant secret du Finistère. Midi, les quais de Nantes noyés de poussière d’or, des façades blondes, béant sous le soleil, un pavé couleur de cendre qui tremble sous les camions, une gare tannée sentant la marée, le sel et l’huile chaude soufflée par la locomotive… Je fends la foule, j’arrive à la maison de ma mère, une cour glacéeblanchit dans l’ombre notre vieille concierge.

- Ah ! me dit-elle, vous ne savez pas la nouvelle ?

- Quelle nouvelle ? fis-je.

- Monsieur B… vient de mourir, on l’enterre à deux heures.

Je crois bien n’avoir poussé qu’une plainte, à mi-voix :

- Mon vieux camarade

Et puis je suis parti très vite me cacher parce qu’une grosse envie de pleurer m’étouffait.

J’appris les détails en revenant de l’enterrement par un jour charmant de printemps, irisé comme une perle. Dès qu’il sentit rôder la camarde, mon ami avait condamné sa porte. Il occupait, sous les toits d’une belle maison qui lui appartenait, deux misérables pièces carrelées et blanchies à la chaux, sorte de tannière où il se reclusait aux heures sombres. Il savait que sa maladie ne pardonnait pas : il ne marchanda pas une dernière grâce. Sans famille, sans médecin, sans secours, retranché derrière une consigne farouche imposée à son domestique, il regarda la vie fuir lentement ses moelles douloureuses et attendit la fin jour après jour. L’échéance sonnait : il sut payer sans gémir.

Je l’avais quitté seulement fatigué et gardant la chambre. Comme il ne sortait pas, je l’avais pourvu d’un lot de livres. Des diverses escales de mon voyage, je lui écrivis, le pressant de se soigner et contant la mer bretonne, les petits ports enclos dans les estuaires, les barques audacieuses ou les yachts remarquables. Je l’amusais de nos projets d’été, de l’armement de notre car-boat, des souvenirs de notre baie. Quelle tendresse ne mettrais-je pas à lui porter l’avenir et le sourire d’une amitié qui ne connaissait point ses limites ! Et quelle dévastation je vis en moi le jour que je le menai en terre ! Je ne pouvais chasser son visage animé, son port plein d’aisance, sa voix épanouie. Il donnait dans l’élégance mais sans ostentation, raffinant plus sur la propreté, le ton, que sur la mise. Grand, bien fait, d’abord sympathique, il inspirait si bien l’affection qu’on lui passait l’humeur et ces vues a priori dans lesquelles il s’ancrait, bien qu’on en souffrît.

Mais voici que la leçon commence. Nous ne saurions sauter le pas sans pourvoir à ces dernières volontés, qui permettent de rectifier le tir sur la parenté, et mon ami n’y manqua point car il était méticuleux. Il fit une liste selon ses voeux. Je ne parle pas de ses biens, légués benoîtement à un cousinage qu’il ne cessa de honnir tant qu’il eut souffle. La menuaille qu’il distribua de sa tombe comprenait sa librairie, ses tableaux et cette flotte en miniature que je lui bâtis. Toute une camaraderie en fut honorée : il plut des souvenirs. Le notaire n’eut pas trop de clercs pour expédier les copies d’un testament qui régalait tant de monde, sauf moi, il va sans dire.

Je n’eus pas une épingle, je ne fus pas nommé. Bien plus, il disposa d’objets qui nous appartenaient par moitié. Le voici, l’ami de mon coeur, cloîtré dans sa misère sous son comble exigu. Le froid le tient déjà, sa peau sèche, il halète. Sur sa table mes livres, sur son drap mes lettres, au mur mes plans… Que la souffrance de sa chair est peu de chose en comparaison de l’amertume qui lui submerge l’âme ! Le passé n’est pour lui qu’envie, rancune, mortification. Je pèse dans sa vie comme la chaîne du bagnard qu’il se réjouit de rompre enfin par sa chute. Plus de mémoire sur les jours fraternels, - oh ! nos mains chaudes, l’une dans l’autre, fermes comme un serment ! Il remâche son fiel et meurt - seul, tout seul, - soulagé de poignarder l’amitié à la sourde, dans le dos.

On m’a remis mes lettres de Bretagne où je l’embrassais tendrement !

*
*   *


Ah ! quand je vous revis, campagnes du Pays de Retz dont la mer ennoblit jusqu’au style la mélancolie plate, quelle étreinte n’éprouvai-je point à la gorge ! La blessure se rouvrait et il me semblait marcher dans mon sang sur les plages, dans les bois, au travers des bossis, du marais, et dans les rochers mêmes qui tendent des miroirs au ciel changeant. Mes traces s’emmêlaient si bien avec les siennes que je n’en découvrais qu’une qui s’ajustait à mes pas. Tout le pays criait la trahison, depuis le moulin jusqu’à la vague, jusqu’au nuage. Ces grands couchers de soleil, décoratifs et pathétiques, qui échafaudent leurs apothéoses flamboyantes dans les soirs de septembre, j’eus souvenir qu’il les aimait. Et qui sait ! Sans le rire des hommes, peut-être aurais-je continué de poursuivre au travers du paysage mon coeur blessé, comme ces licornes dolentes entrapparues dans les tapisseries de jadis ? Mais j’ai compris à temps que j’étais dupe. La leçon du mort ne devait pas rester vaine. Ce n’est pas trop d’apprendre, au prix de la douleur, que toutes choses humaines sont sans certitude, même l’amitié.




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