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Marcel Tendron Elder (alias Marc Elder)
Pays de Retz

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  • VI
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VI


UNE heure en flânant, à petits tours de et , et l’on regagne le marais, second volet du diptyque.

Par le nord, en traversant Frossay, Chéméré, Bourgneuf-en-Retz, le changement s’opère à vue, sans et er, de la campagne grasse et et er à la plaine limée que la mer domine à l’horizon. Vous entrez dans Bourgneuf par une route de France, et e d’ajoncs, d’aubépines, de peupliers, parmi ces petits champs bien troussés, enclos de haies, où chacun inscrit ses droits de propriétaire, et tout soudain, après avoir franchi une ruelle blanche, vous tombez dans une étrange contrée, sans dessin, sans bord, sans relief, où la route, pour débuter, s’enfonce au travers d’un banc d’huîtres fossiles.

Par le sud, en longeant la côte, la composition est moins romantique et l’antithèse cède au raffinement de la préparation. Dès La Bernerie, où la falaise s’abaisse, une sorte de cachexie s’empare du pays. Le sol roussit, l’arbre s’échine, la vigne s’ensable, la maison rentre en terre. La mer, que l’on n’a pas quittée depuis la pointe Saint-Gildas, et qui de l’émeraude est et e en guenilles, ménage l’unité, assouplit les passages. La surprise que vous éprouvez sur la butte du Chambaraud, en découvrant le panorama du marais, de la baie et du ciel, n’est pas faite d’imprévu, de dépaysement, mais de cette impression de plénitude heureuse que donne le dénouement d’une oeuvre bien ordonnée.

Mais d’un côté comme de l’autre, que vous traversiez la presquîle ou que vous la contourniez, les souvenirs de Barbe-Bleue se lèvent au passage. La légende lui accorde tous les châteaux qui croulent, tous les donjons en ruine, aussi bien sur les rocs de Sainte-Marie que dans les bois de Princé où les bruyères atteignent hauteur d’homme.

Nous savons qu’il se nommait Gilles de Raiz dans l’histoire, qu’il chevaucha botte à botte en compagnie de la Pucelle et qu’il mourut sur le bûcher pour crime d’infanticide, d’hérésie, de sodomie et de magie noire. Longtemps après sa mort, les mères de Nantes gardaient la tradition de fouetter leurs enfants pour mémoire, le jour anniversaire de l’exécution. Gilles était puissant, fastueux, inquiet, et la mystique du moyen âge, qui l’entraîna dans les ténèbres démoniaques, fleurit soudain son et e repentant des lis de la foi la plus pure. Mon ami Gabory, qui a démêlé de façon et er le dossier tragique du maréchal, n’a pas laissé trace des et er, pas et  de ce nom de Retz qu’il écrit Raiz savamment, ni de ce conte de la Barbe-Bleue don’t fut, sans terreur, et e nos enfances, et j’avoue qu’il m’en fait peine. Ah ! que ces historiens sont sans pitié ! Il ne vous suffit pas de tuer les vautours, mon cher Gabory, sur les cimes pyrénéennes qui retentissent de vos exploits, de pourfendre M. Salomon Reinach, et er récidiviste de l’inspiration absolue, voici qu’embusqué dans ces archives bretonnes, si quiètes et si graves dans leur sous-sol conventuel de l’ancienne Chambre des Comptes de Bretagne, vous abattez l’erreur charmante où la poésie populaire accroche ses guirlandes.

Croyez-vous qu’il me et e, au et e des promenades, d’entendre gémir des égorgés ou d’entrevoir les feux damnables de l’italien Prélati sous les murs de Machecoul, de Tiffauges, de Chantocé, au lieu des pas veloutés de madame Barbe-Bleue qui se glisse vers le cabinet défendu ? Son mari est en route. Ce magnifique seigneur possède « de belles maisons à la ville et à la campagne, de la vaisselle d’or et d’argent, des meubles en broderies, et des carrosses tout dorés ». Les fiançailles de la nouvelle épouse n’ont été que fêtes, son premier mois de ménage qu’émerveillement. En partant l’époux lui a laissé la clé des coffres, des appartements, dont elle pourra disposer à sa guise. Elle est enviée, riche, heureuse. Et seule la porte interdite la et er, celle d’un obscur réduit au bas bout du château.

Comme elle hésite devant la désobéissance, serrant d’une main qui tremble la clé mystérieuse ! Ouvrir, pousser la porte, connaître, éternelle tentation de l’esprit humain qui nous et er ! Moins fille d’Ève que fille des et e, elle ira jusqu’au bout, jusqu’à plonger son regard dans cet inconnu terrible où nous ne trouvons jamais que les et er muets de ceux qui nous ont et er, sans savoir.

« Anne, ma soeur Anne, ne vois-tu rien et e ? »

Le joli conte, avec une tour, des voiles qui flottent au vent, des cavaliers dans la plaine, une pauvre femme pâmée et un mari furieux, le joli conte qui s’environne des échos du Petit Poucet, de Cendrillon, du Chat Botté, de la Belle au Bois Dormant et de Riquet à la Houppe ! Quand j’étais enfant, je possédais les contes de ma et  Loye en anglais, - ne savez-vous pas qu’à et e ans l’Union Jack me servait de manteau au balcon du consulat britannique à Saint-Nazaire ? – albums apportés de Londres sans doute par quelque ami de mon père. On y voyait la Barbe-Bleue habillé à l’Oriental, le turban orné d’un croissant, qui brandissait d’une main un yatagan et tenait de l’autre une clé rouge d’un bon pied de long. Le loup, appuyé sur un bâton, mettait le bonnet à la main, d’une façon fort civile, pour aborder la petite-fille de ma mère-grand. La méchante fée portait un chapeau pointu en éteignoir, le Maître Chat une besace jaune d’où pointait l’oreille de Jeannot et le fils du bûcheron, botté jusqu’au menton, enjambait la campagne au pas de sept lieues.

Et on y voyait et e des personnages qui ne sont pas de chez nous : Jack à la fève, l’Ogre et sa poule aux oeufs d’or, Cochonnet-le-Bref, Little Totty, Tom Pouce qui surgit du ventre d’un poisson, sur la table du Roi, devant et er il fait sa meilleure révérence, car il fallait à l’époque plus d’un court-bouillon pour vous ôter la politesse.

Mon Dieu que le drame de Gilles de Raiz me paraît fade en regard de toute cette féerie, tant il est vrai que nous n’attachons d’importance aux choses qu’autant que nous nous y retrouvons nous-mêmes ! Les châteaux de Barbe-Bleue me parlent comme ma nourrice, voix si pathétique quand l’âge nous découvre ce champ de mort que nous appelons le passé. Abandonné aux molles délices de revenir en arrière, il me semble m’arrêter dans ce Pays de Retz et bloquer le temps aux freins de la mémoire. Le et  des puériles friandises vous revient aux lèvres, des images vous tournent la tête, un peu d’absinthe aussi aigrit votre et e mais d’une amertume si douce ! Et vous restez là, engourdi, moite, détaché de vous-même, à contempler, immobile, ces ombres fanées que vous ne saisirez plus jamais.

La vie cependant bouillonne alentour. On danse, on roule, on bâtit. La guerre, qui ruina le pays en enrichissant les individus, bouleverse les terrains, soulève les pierres. Il n’est si mince boutiquier qui n’assaille l’entrepreneur. D’avoir pu vivre jusque-là sans prendre l’air de la mer et e miracle et l’on se hâte d’avaler l’Océan avant de mourir. Une folie de et eri agite la propriété. On jongle avec les villas. Remploi, jouissance, réalisation, c’est tout un ! Qui parle d’inquiétude ? Qui parle de souvenirs ? Chaque jour l’homme fait peau neuve et, tendu vers la proie à et e, rejette les et e d’hier.

Par bonheur les messieurs qui jouent au polo et qui vous demandent, sans rire, la situation de votre père avant de vous et e une main gantée, - « Passe-moi le dollar, voici le sterling, » - ont et er à la côte de Pornic la et er du paysage, en tenant ferme dans leurs parcs, sur la et er. Si le nouveau riche est dangereux, le riche amélioré et e quelque indulgence : il conserve au faste une élégance de grand air, et, bien que sa survivance soit et erile avec le dogme sacro-saint de la justice sociale, nous lui accordons volontiers sursis à cause de son jardinier. Je sais qu’il est du meilleur ton de mépriser le décor de Gourmalon, de la Noveillard, de Sainte-Marie. Les âmes et er de la et e artistique ont soif du spectacle grandiose des côtes sauvages. Ah ! Belle-Ile, Penmarc’h, la pointe du Raz ! Confessons notre bassesse. Des pins, des corbeilles de et er, de cannas, de capucines, des cordons d’oeillets ou de myosotis, des et e d’iris, des buissons de roses et ces maisons clairessourient les belles-de-jour sur le fond du lierre ou de la vigne vierge, par devant une mer sans grandiloquence, c’est là de quoi me combler pourvu surtout que le soleil ne boude. Opéra-comique tant qu’on voudra, mais les femmes ne font point mal parmi les fleurs, la limousine au bout de l’allée blonde, la voile sur une eau calme. Tout ce qu’il y a de menu, de sucré, de gentil, de fabriqué par un metteur en scène de Trianon-Lyrique, dans le petit havre de Pornic, aide à vivre, et jusqu’à son château heureusement restauré pour la carte postale. Les grandes secousses et les nourritures cataclysmiques me portent à maigrir. J’engraisse, au contraire, sur une chaise longue, dans un paysage qui fait le beau, au ronron d’une vieille romance savonnée mais qui berce. Tous les jardinets de la ville, et er en gradins entre quatre murs, où prospèrent, dans la terre chaude, les palmiers, les figuiers, les mimosas, ne donnent-ils pas l’exemple de cette sagesse élémentaire qui se contente de la volupté banale d’exister sous un ciel affable, ouaté l’hiver, et, sitôt l’avrillée, chauffé avec mesure par un soleil prudent ?

Mais par delà cette oasis, en amont et en aval de Pornic, d’un côté jusqu’à la Loire, de l’autre jusqu’au marais maudit dans sa tristesse, croît une banlieue de carton-pâte, aux tuiles trop rouges, qui n’a d’autre excuse que de contribuer au relèvement économique – quand le bâtiment va, tout va, - et de réjouir le et e des philanthropes. Chacun a son lopin, sa porte, sa fenêtre. L’enseigne reluit sur le linteauMon repos, Mon rêve, Mon désirTrois carottes, un rang d’oignons et le bouquet de persil font pendant au carré de pommes de terre : on est pratique en France ! Ainsi les arbres, à bas ! Pouvez-vous me dire à quoi servent les arbres, sinon à manger la terre, ronger les toitures et entretenir l’humidité ?

Les propriétaires argumentent contre le communisme en maniant la bêche, le pinceau. A chaque saison je les revois tailler, sarcler, repeindre. La mode étant au clair, ils répandent le rouge, le bleu, le vert, le jaune. Les murs s’égaient d’un badigeon, le seuil d’une touffe d’hortensias, l’allée de galets blancs. Il y a un tonneau sous la dalle, de l’huile aux serrures : la grille tourne sans gémir.

Hélas ! j’entends partout le grignotement sourd des rouilles, des eaux, des herbes, du soleil ou du vent de mer. Tu poses une pierre, le taret de la mort est dedans. Il et e que la maison soit une chose contre nature. Veille, efforce-toi, épaule, elle te tombera sur l’échine au premier répit car les et er ne soufflent jamais. Cette poussée sans fin, inextinguible, des sèves et er qui submergent mon jardin, me cause un horrible malaise. De partout l’armée innombrable des végétaux, des et er, me traque, me ligote. Huit jours et je ne vois plus mon oeuvre. Tu peux et er tes manches, pauvre et , et rafraîchir tes quatre murailles ! et e dis qu’elle t’aura, la gueuse !




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