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Marcel Tendron Elder (alias Marc Elder)
Pays de Retz

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  • III
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III


QUAND j’arrivais à Nantes, le premier août, la maison était sur le départ. Ma mère, qui attachait un prix incomparable à ses devoirs de maîtresse de maison, bouleversait l’appartement depuis une bonne quinzaine. Non seulement les housses couvraient les meubles du salon, le piano et les chaises de tapisserie que nous devions aux « doigts de fée » de mes tantes, mais encore tous les rideaux, toutes les tentures, tous les tapis étaient enlevés, battus, rangés entre des journaux frais, l’encre d’imprimerie ayant, paraît-il, la vertu d’écarter les mites. Dans le vestibule les malles attendaient que l’on voulût bien les retourner pour la cinquième ou sixième fois, afin de rechercher une savonnette ou un ruban dont on avait perdu la trace, et deux jours avant de prendre le train, on imposait au chat le régime sec afin qu’il ne s’oubliât pas dans son panier.

En deux heures de chemin de fer nous étions à la mer.

Elle s’annonce dès la gare de Bourgneuf-en-Retz par un brusque changement de décor, la campagne bocagère cédant soudain au marais. Une dernière haie, une dernière tache d’ajonc ou de bruyère, un dernier chêne, et la terre, rompant ses bornes habituelles, déferle à plat jusqu’à l’horizon où se meut l’ondulation grise de l’Océan. Hâlée, gercée, roussie, elle prend l’aspect d’un vieux paillasson sur lequel pousserait, par miracle, la fleur rose d’un toit, la fleur blanche d’un mulon de sel. Le train côtoie les salines, à peine trempées encore d’une eau pâteuse dont l’évaporation quotidienne amasse des croûtes sombres sur le pourtour. Le jonc monte des douves, aigu, acide. La vase des bossis craque au soleil comme poterie au four. La mer se rapproche, blonde et pâle, au point de toucher la ligne devant l’église des Moustiers, parmi ces sables fuyants où des vignes rachitiques agonisent.

La Bernerie n’était point encore devenue, à l’époque, cette aimable station balnéaire où la démocratie retrempe, aux souffles marins, le cuir d’innombrables chérubins promis à l’héroïsme guerrier que la République, une et indivisible, réserve à ses enfants. Aucun moniteur sur la plage, rempilé de Joinville, pour redresser les échines vacillantes, calmer les fièvres alcooliques sous le regard attendri d’une aïeule charnue. Point de fanfares, les jours de fête, pour égayer l’espadrille, achalander le bistrot, la jupe courte et le maillot de bain. Quelques familles vivaient seules, à la bonne franquette, parmi les naturels, et si le village avait déjà perdu tout caractère, il conservait du moins la fraîcheur âpre d’un rivage de France encore pur.

Le retraité de la marine ou des douanes, espèce quasi disparue sur le continent et qu’on ne retrouve plus guère que dans les îles, tenait le haut bout de la population. Les uns achevaient de gagner leurs invalides à l’aide d’une barque mouillée en belle rade, dont ils rafraîchissaient les couleurs à longueur d’année ; les autres cultivaient l’oeillet d’Inde et la pomme de terre - cette pomme de terre des sables si légère, si savoureuse, - entre deux rangées de coquilles Saint-Jacques. Chaque jour on les voyait à la côte, la vareuse nette, le sabot luisant et le béret sur l’oeil, faire le gros dos sous le soleil. Une fois le temps, l’un d’eux, en appétit de friture, plongeait un carrelet dans l’eau. La pipe, les nuages, la marée, les vents remplissaient leur journée avec les souvenirs des longs cours autour de la planète qu’ils roulaient dans leurs doigts comme un joujou. Le gabier Bardeau avait perdu un doigt à Iquique, Poussepain rapporté la gale de Macao et maître Dixneuf abandonné ses dents aux îles de Kerguelen, faute d’un citron pour juguler le scorbut.

Comment ma grand’mère fut-elle conduite à l’achat d’une petite maison à La Bernerie, je l’ignore ! Les affaires de ma grand’mère n’étaient jamais simples et j’ai ouï dire qu’il y eut aussi là des micmacs singuliers. Elle vécut dans la chicane, hantant la basoche et le tribunal dont elle se fit expulser, certain jour, par la maréchaussée, traquant ses locataires, ses amis, ses enfants, menant la procédure tambour battant contre le diable même, et spéculant à la sourde en compagnie d’aigrefins qui lui escamotèrent jusqu’à son dernier liard. Elle avait quatre-vingt-six ans quand elle mourut, ruinée sans le voir, mais furieuse encore de laisser à son sang quelques pierres. Sur son lit de mort elle avait conservé ce menton têtu, fiché comme un clou au bas du visage, son grand nez courbe, hautain, rapace, son front chimérique. Quand la camarde se présenta, elle lui fit un procès et plaida avec tant de fureur qu’on fut obligé de l’isoler. Elle perdit : elle perdait toujours !

La maison, un toit de paysan, s’adossait à une ferme au sommet d’une falaise. Un mur et un puits mitoyens servirent à mettre les avocats en branle : tout allait bien. Nous étions placés exactement au point où la côte rocheuse de la Haute Bretagne se perd, par une transition schisteuse, dans les sables qui enveloppent le littoral, presque sans interruption, jusqu’aux marches du pays basque. Les jours de grande marée, les vagues limoneuses battent encore là contre une frontière qu’elles achèvent de démanteler avec la complicité traîtresse des eaux de pluie.

Eustache nous attendait à la gare, nanti de sa brouette sur laquelle il portait, avec une incroyable prestesse, les malles, les valises, les pliants, le chat, les serins. Nous avions toutes les peines du monde à l’empêcher de nous arracher des mains le fusil ou l’appareil photographique. Les colis les plus lourds volaient sur ses épaules et plus nous nous récriions, plus il jonglait. Il entassait, arrimait, empilait toujours, au point qu’on ne voyait plus de roue, plus de brancards, plus de brouette et encore moins Eustache lui-même qui disparaissait sous l’édifice comme un rat derrière un fromage. Tout à coup, le monument se soulevait, oscillait, roulait sur la pente. Ma mère poussait un cri en tenant son coeur et tout le monde tendait les bras. Mais Eustache souriait, et tout roide, les muscles cordés, ses pieds nus étreignant le sol à chaque pas, il dévalait avec son fardeau, agile, sûr et fort.

- J’emporterais plus de deux barriques pesant, criait-il !

Ah ! il n’aurait pas fallu le mettre à défi ! Ce petit homme, qui n’accusait pas soixante kilogs sur la bascule, était tout en acier. Il semblait n’avoir pas besoin de dormir, de manger, de boire. A toute heure de jour ou de nuit on le voyait se ruer contre la mer, les épaves, les champs, le gibier, et contre la pierre, le fer ou l’eau. Ses moindres actes étaient une aventure. Il n’avait aucun métier mais en pratiquait cent. Il construisait des maisons, forait des puits, bêchait les jardins, chassait, pêchait, braconnait surtout avec délices. Toute mon adolescence au Pays de Retz est liée au souvenir d’Eustache, dernière figure du pirate côtier plié à l’ordre social tant que la perdrix n’a pas rappelé au crépuscule, tant que la lune n’éclaire pas les roches poissonneuses. Crochu, basané, alerte, les mains et les pieds rongés par la mer comme une ponce, velouté dans sa marche, infaillible dans son regard, une échine de cariatide qui fondait parfois comme une vapeur, rompu au silence, à l’immobilité, familier de la nature jusqu’au mimétisme, Eustache menait son épopée quotidienne dans les mirages d’une imagination exaltée. Par les nuits obscures, il voyait à vingt brasses une balise de l’avant du canot et décelait à l’oreille la voie d’un lièvre. Quant il les appelait, mussé dans une cache, les courlis venaient, selon son expression, « se mirer sur sa tête ».

Je l’ai vu mourir, au beau milieu de la guerre, jeune encore mais usé jusqu’à la corde et n’ayant plus le souffle pour combattre la congestion pulmonaire. Il travaillait aux usines de Trignac avec l’acharnement coutumier que des gains inespérés aiguillonnaient encore. Le samedi soir, il passait l’eau à Saint-Nazaire, déboutonnait sa vieille capote, troussait son pantalon et abattait vingt-cinq kilomètres pour rentrer au village. Toute la journée du dimanche il retournait son jardin, relevait le poulailler, fendait les bûches, cueillait des moules ou jetait la senne, jusqu’au moment de reprendre la route, le lundi, avant l’aube. Quand il tomba ce fut sans merci. En moins d’une semaine il eut cent ans. Nous vîmes un squelette mangé par un lichen pâle, horriblement envahissant, avec deux mains qui étaient devenues blanches, recroquevillées, et ridiculement petites. Avant de passer, il remarqua que la marée rapportait et que les vents étaient hauts, circonstances favorables pour la crevette.

C’est lui qui m’a enseigné la baie, la côte, la campagne. L’embarcation qui abrita nos premières navigations appartenait à un nain surnommé Capitaine, sans doute par antiphrase, car il était incapable de manoeuvrer son canot autrement qu’à la perche. Incroyable canot, tout poisseux de coaltar, hérissé de clous, suant la rouille et prenant l’eau comme un panier au moindre mouvement, peut-être flottait-il par la même vertu qui empêchait son propriétaire de couler ? La légende assurait que le Capitaine ne pouvait aller au fond et qu’on l’avait vu, deux jours de suite, ballotté par la mer comme une bouteille, sans disparaître, ce qui ajoutait à sa glorieuse difformité un petit air de merveilleux fort sympathique. Plus ce monstre obtus manifestait d’ignorance à la face du ciel, plus la voix populaire, dont on ne saurait trop admirer la sagesse, lui accordait de crédit. Ne sachant ni nager, ni godiller, ni établir une voilure, il passait pour fin marin, et on le consultait sur la pêche, bien que sa petite taille lui interdît l’eau profonde. Le soir, le Capitaine rentrait au village, loqueteux, barbu, grimaçant, souvent éméché et tenant sous le bras un pain de six livres, guère moins long que sa personne.

Plusieurs fois, je dus faire côte pour éviter de remplir, quelque dextérité que je misse à manier l’écope pour étancher le canot, et je crois bien que ce risque n’était pas sans aiguiser ma passion. Eustache méprisait la crainte comme il méprisait le repos. Quand revenait la grande marée, ces gros de l’eau qui déclarent la trêve des chantiers et poussent à la côte tout le pays, nous tenions la mer sans désemparer. Mon amour du matin date de là, de ce temps déjà si lointain où, sans même que je lui accordasse une pensée, un regard, l’aurore aux doigts rosés, furtive et impérieuse, envahissait mon coeur.

Il fait encore nuit mais les étoiles blanchissent. On marche sur la grève juteuse où les poux de mer clapotent en dévorant les goémons, et la fraîcheur vous colle aux jambes. Par intervalle, un trait d’argent décèle la mer, immobile et musicale, qui se retire. Partout où vous posez la main, en embarquant, vous sentez une sueur froide. La voile est dure, cassante, l’écoute raide. Au bout d’un instant la peau des doigts se plisse. On nage et on a chaud, tandis que l’air, autour de soi, est d’une légèreté glaciale. Il coule dans la bouche comme un sorbet, se mâche comme une friandise, allège la poitrine. Mais l’orient s’éclaire en gris, en vert, en jaune, et de la côte le vent apporte des fournils l’odeur friande du pain chaud. Quelques phosphorescences encore au bout des avirons, turquoises illusoires qui s’éteignent, et l’océan s’alourdit pesamment sous un reflet plombé.

Ce Pays de Retz n’est-ce pas, au fond, pour moi, des aubes et des crépuscules, aubes des départs radieux où le corps s’enivre de son sang, de ses muscles, crépuscules symphoniques où l’on n’est plus qu’une âme éparse ? Le soleil, ballon de cuivre qui rompt ses amarres, m’a souvent surpris au large, la barre en main, et regardant naître la terre à la lisière de l’écume virginale ! Sur Pornic, la côte s’élève, fait front. Les falaises de Gourmalon, de la Birochère, de la Rinais, marquées de bois et de moulins à vent, composent le massif central qui s’abaisse, vers l’ouest, jusqu’aux éboulis de la pointe Saint-Gildas, vers l’est jusqu’au marais de Bouin dont la courbe heureuse cerne la baie et rejoint le trait pur de Noirmoutier, l’île du sel. Le paysage n’a point de pittoresque bavard : il est sobre, presque effacé. Par son trait mince, où je retrouve la sûreté de pinceau d’un Hokousaï, par sa lumière frisée il me touche sans que j’aie besoin d’évoquer, par delà, les traces de l’homme. L’île fond dans la brume, blonde et bleue par temps calme, lavée à l’encre de Chine les jours d’orage. La mer se dépouille, verdit à mesure qu’on approche du Pilier qui guinde sur l’horizon le double signal de ses tours.

Mes petits bateaux, - knock-about, disent les Américains, - ces coquilles de noix de cinq mètres, dont ma femme formait l’équipage, suffirent toujours à l’évasion. Ce n’est pas que je médise de votre beau navire, Hélène et Albert, mes amis, à bord duquel nous battions la mer bretonne, d’Ouessant à l’île d’Yeu, affrontant les courants des estuaires, le raz de Sein, les houles du cap de la Chèvre. J’aimais le Zante et nos risques joyeux. Mais le goût du voyage ne me presse pas plus que l’appétit d’aventures. Je ne cherche qu’un peu de solitude, qu’un peu d’air respirable en m’échappant. Je ne cherche qu’à fuir la grimace de mes semblables et la mienne, où tant de morts ont superposé leurs rictus. Qui parle au fond de moi, qui tremble, qui m’agite, qui me souffle le dégoût de l’heure et pose sur ma poitrine cette main de plomb qui m’étouffe ? Qui me chasse devant mon propre fantôme, lâche fuyard d’une vie que la toise de mon ambition révèle sans cesse trop chétive ?

La mer, la douce mer, la mer où l’on est seul, orgueilleusement seul, quel refuge ! Il y a une délectation morose et triomphante à s’y perdre hors de l’homme, cette délectation même qu’un Foucault demandait avidement au Hoggar et que tempèrent ici la féerie mobile du paysage, l’obligation constante de surveiller l’horizon. Le vent qui vient du sud est lourd, collant de mille ventouses ; le noroit brandit des lanières cinglantes qui sifflent haut ; les brises de l’est sont folles et, sautant par moment l’obstacle des falaises, assaillent traîtreusement les barques sans défense. Souffles divers, aspects nouveaux. Le visage sensible de l’eau écoute le ciel et se meut à sa voix comme un somnambule.

Une à une, j’ai appris les roches de la baie avec Eustache, depuis les platures écumeuses de la Couronnée, d’où l’on découvre les limons de la Loire, jusqu’aux bancs du Ringeaud, sous le clocher de Bouin. Pendant des années, il n’y a eut pas de jour d’été que nous n’employâmes à pêcher au tramail, à la balance, à la ligne, au haveneau. C’est dans les herbiers de Noirmoutier, sur les beaux fonds de sable clair, en eau vive, devant ce décor du Bois de la Chaise - blocs erratiques, chênes et pins, - qui semble emprunté au cap Brun, que l’on capture le noble rouget dont la chair, grillée entre deux feuilles de vigne, dégage un délicieux parfum de noisette. Le homard, le tourteau, l’araignée préfèrent les antres lointains du Sécé où se déroulent, dans un cristal d’aquarium, les longues laminaires gaufrées, tandis que le petit crabe nageant, au goût poivré, se tient plus à terre, dans les parages de la Préoire ou du Caillou. La crevette se déplace, hantant le littoral lorsque la mer s’endort aux brises d’amont. La sole, au contraire, attend la bourrasque pour dégîter. Et le maquereau, arc-en-ciel brisé issu des vagues, se chasse à l’hameçon au voisinage des sardiniers multicolores.

La nuit nous tirions la senne, à pied, dans les mares froides toutes étincelantes de lumière. Eustache connaissait à merveille le dédale des roches, des courseaux, des écluses, et il suffisait d’un reflet ou d’un son pour le guider. Le silence grésillait sourdement comme si les milliers d’êtres, abandonnés par le reflux, haletaient autour de nous, et parfois un courlis jetait dans l’air sa plainte mineure. L’essaim du ressac bourdonnait au loin. Le sol gluant happait les jambes. Pleine de fuites imprévues et menaçantes, l’eau était aussi pleine de feu. Sans les phares, qui situaient les côtes en éclairant la mémoire, on se serait cru perdu à tout jamais, faute d’antennes, dans un monde où l’expérience millénaire de l’oeil devenait inutile. Les mains brûlaient au retour, et aussi les paupières, chaque fois que l’on fermait les yeux.

Il fallait voir Eustache au cours de ces expéditions ténébreuses ! Chargé de filets et d’un extravagant panier de la dimension d’un tonnelet, il courait sans répit, ses sabots à la main. La basse mer lui paraissait trop courte, l’obscurité trop légère, mes bras trop faibles et sa propre hâte paresseuse. Il voulait être partout à la fois, sur les vases, sur les sables, dans les crasses, dans les roches, en pleine eau. Souple, furtif, silencieux, plus à l’aise et plus prompt encore qu’au grand jour, il flairait le vent, humait le sol, bondissait sur des pistes hallucinées. Tout poisson échappé était un monstre, tout remous révélait une proie, et quand sa main s’abattait sur une échine rebelle, je l’entendais souffler d’enthousiasme :

- Ah ! quelle bête ! quelle bête ! quelle bête !

Au retour, une brassée de sarments enflammait la cuisine. Nous quittions nos vêtements trempés qui fumaient devant l’âtre. Ma mère préparait le vin chaud, et le court-bouillon lorsque nous rapportions des crevettes, qu’il faut cuire vives. Une bonne odeur, acide et tiède, où se mêlaient le vin, le sucre, l’oignon, le persil, emplissait la maison. La casserole écumait sur le bouquet rose ; les braises sifflaient. Pour goûter on se brûlait les doigts en attrapant, par les barbes, un crustacé que l’on grignotait en gagnant le lit.

Je me souviens d’autres nocturnes, aux approches de l’automne, en septembre, lorsque les premiers appels de la migration tourmentent le gibier d’eau. Il s’agissait d’être rendu avant jour au fond de la baie, sur le terrain de chasse du Paracaud, sorte d’îlot bas, fourré de christe-marine, de salicornes, de joncs, et pourvu, sur le front de mer, d’abris pour les chasseurs nommés caloges. Le dernier train du soir nous débarquait à Bourgneuf-en-Retz et nous prenions la route, le fusil à la bretelle, la carnassière lourdement chargée de cartouches, au travers du bourg endormi et blafard.

Brusquement, passé la gendarmerie, le monde s’abîmait dans un désert d’étoiles tout rempli de bruissements comme si le ciel chantait. Le relent fade des vases du marais, mêlé au parfum de violette du sel nouveau, rôdait sur des brises agonisantes, et la mer, encore lointaine, tendait jusqu’à notre visage ses doigts humides. Nous n’avions pas moins de six kilomètres à faire le long des digues qui défendent le polder, tantôt longeant des chaumes clairs, des guérets sombres, tantôt côtoyant des étiers où l’eau dormait, lourde, glacée, inquiétante et déchirée de temps à autre par les soupirs des fonds. Les gammes fluides d’un ruisseau, le cri d’une mouette, la foulée d’un lapin surpris et nos pas sur le sentier mou, voilà toute la vie. Nous marchions vers les étoiles, l’esprit dilaté, les poumons frais, le corps porté sur les flots denses du calme.

La nuit s’achevait dans la paille du père Papon qui se levait en chemise pour nous conduire à sa grange, en balançant à bout de bras un falot le long de ses tibias secs. Nous surprenions toujours le bonhomme au lit avec sa jeune servante, Sulamite de ce David vendéen. Avant l’aube, le café chauffé aux bousas qui rougeoyaient dans la cheminée, fumait sur la table de la ferme. Le mobilier n’était fait que d’épaves : panneaux de rouf, claires-voies, capots… et, jusqu’au linge, tout sentait le roussi. En sortant, nous trouvions sur l’aire un des fils du vieux, armé d’une gigantesque canardière bourrée de deux charges de poudre et d’une poignée de double zéro.

Depuis bien des années je n’ai revu ni le Paracaud, ni la ferme des Papon où le grand vieillard a dû s’éteindre, quelque jour, entre la mer et le vent, sous son chaume précaire. Je ne suis ni chasseur, ni pêcheur d’instinct, et seul le feu de la jeunesse me poussait au jeu. Mais l’aube se lève toujours là-bas, comme naguère, quand nous étions blottis derrière le mur des caloges, aube floconneuse, grise, lente, qui lutte avec peine contre les ténèbres blanches où les phares clignotent hâtivement avant de mourir. Comme il fait froid et comme le paysage est hostile ! Les vases à perte de vue, les vases brunes, lisses, sur lesquelles un flux boueux se glisse sournoisement, en nappes qui se recouvrent l’une l’autre sans bruit et presque sans mouvement perceptible. Derrière nous les digues, allongées à l’infini, sous une toison de pourpiers de mer couleur de cendre, et par-dessus lesquelles on ne voit qu’un toit et qu’un moulin trapu aux ailes basses. Le vent court déjà au ras de l’eau, une sorte de vent-pieuvre qui vous enlace, vous mord aux os. La nue prend un ton jaunâtre, vireux, comme un gaz dans une expérience de laboratoire. Tous les éléments se confondent dans une synthèse haletante. Une brume se traîne, visqueuse, sans force, par bouchons. Et puis il y a une minute verte, d’un vert très tendre, moelleux, un vert tilleul, avant que le soleil ne s’annonce de ses flèches rouges.

Mais déjà le gibier passe, vols épars dans la pénombre, qu’on distingue à peine. Les alouettes, les bâtardes, les moines filent à la ligne de l’eau avec des cris aigus, bande massive qui se retourne comme une raquette sous le plomb et s’égaille, tandis que les pluviers, les barges, piétés au bord de l’îlot, reculent devant le flot. On les guette patiemment, on les rassemble : c’est là qu’on entend tonner les grosses canardières. Un seul coup jonche le sol de plus de vingt cadavres sans compter les blessés que sème l’air déchiré. Très haut, hors de portée souvent, volent les goélands rauques et le courlis dont la flûte à deux tons mélancolise.

J’ai tué, j’ai tué avec joie, fusillant les mutilés qui fuient à la nage, l’oeil hagard, douloureux, suppliant. J’ai battu la mer, la côte, le marais, en quête de lutte, de domination, de victoire.  L’enfant de Vannes, contenu dans les pieux exercices et les émulations courtoises, débridait les instincts de l’homme aux leçons de mes braconniers. Tout ce qui comportait un risque, un défi, enchantait mon jeune sang. Jamais je ne pris mesure de ma faiblesse et, comme le géant, mes forces semblaient croître chaque fois que je touchais la terre. Mon goût des supériorités se nourrissait au milieu de héros rustiques, sans que ce parfum grave de solitude, qui embaumait l’adolescence du petit pensionnaire des jésuites, fût éventé.

Le Pays de Retz complétait l’enseignement de la Bretagne mouillée, pierreuse, et si charmante dans ses bocages discrets disposés le long des rivières. Le Morbihan est sans faconde comme le marais vendéen sans oeillade. Cette « presqu’île du vin rose et des moulins à vent », comme vous l’avez baptisée, mon ami Paul Fort, ne se met point en frais pour raccrocher. Son paysage rabougri, sans lyrisme, n’a guère que la confidence des chemins creux pour vous séduire, et sur le désert du polder il n’y a que le ciel. Mais comme ces créatures sans fard, sans splendeur, un peu ternes, un peu moroses, troublantes cependant, et auxquelles il faut arracher le secret, le pays vous prend à la longue et vous retient. On y est bien seul vis-à-vis de soi-même. Aucune fantaisie à portée de la main pour distraire la méditation qui s’amorce. Harmonieuse et lointaine, une géométrie tempère, à nos yeux barbares, la fureur d’agir. La bravade de ma jeunesse s’abîme dans les mirages et les eaux immobiles renvoient obstinément mon visage. Je l’y découvre encore en me penchant sur elles, imberbe et passionné.




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