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Il arriva que Toine eut une
attaque et tomba paralysé. On coucha ce colosse dans
la petite chambre derrière la cloison du café, afin qu'il pût entendre ce qu'on
disait à côté, et causer avec les amis, car sa tête était demeurée libre,
tandis que son corps, un corps énorme, impossible à remuer, à soulever, restait
frappé d'immobilité. On
espérait, dans les premiers temps, que ses grosses
jambes reprendraient quelque énergie, mais cet espoir disparut bientôt, et
Toine-ma-Fine passa ses jours et ses nuits dans son lit qu'on ne retapait
qu'une fois par semaine, avec le secours de quatre voisins qui enlevaient le
cabaretier par les quatre membres pendant qu'on retournait sa paillasse.
Il demeurait gai pourtant, mais d'une gaieté
différente, plus timide, plus humble, avec des craintes de petit enfant devant
sa femme qui piaillait toute la journée :
- Le v'là, le gros sapas, le v'là, le propre à rien, le
faigniant, ce gros soûlot ! C'est du propre, c'est du propre !
Il ne répondait plus. Il
clignait seulement de l'oeil derrière le dos de la
vieille et il se retournait sur sa couche, seul mouvement qui lui demeurât
possible. Il appelait cet exercice faire un
"va-t-au nord", ou un "va-t-au sud".
Sa grande distraction maintenant c'était d'écouter les
conversations du café, et de dialoguer à travers le mur quand il reconnaissait
les voix des amis ; il criait :
- Hé, mon gendre, c'est té Célestin ?
Et Célestin Maloisel répondait :
- C'est mé, pé Toine. C'est-il que tu regalopes, gros
lapin ?
Toine-ma-Fine prononçait :-
Pour galoper, point encore. Mais je n'ai point maigri, l'coffre
est bon. Bientôt il fit venir les plus intimes dans sa
chambre et on lui tenait compagnie, bien qu'il se désolât de voir qu'on buvait
sans lui. Il répétait :
- C'est ça qui me fait deuil, mon gendre, de n'pus
goûter d'ma Fine, nom d'un nom. L'reste, j'men gargarise, mais de ne point bé
mé ça fait deuil.
Et la tête de chat-huant de la mère Toine
apparaissait dans la fenêtre. Elle criait :
- Guêtez-le, guêtez-le, à c't'heure
ce gros faigniant, qu'i faut nourrir, qu'i faut laver, qu'i faut nettoyer comme
un porc.
Et quand la vieille avait disparu, un coq aux plumes
rouges sautait parfois sur la fenêtre, regardait d'un oeil rond et curieux dans
la chambre, puis poussait son cri sonore. Et parfois aussi, une ou deux poules volaient
jusqu'au pied du lit, cherchant des miettes sur le sol.
Les amis de Toine-ma-Fine désertèrent bientôt la salle
du café, pour venir, chaque après-midi, faire la causette autour du lit du gros
homme. Tout couché qu'il était, ce farceur de Toine, il
les amusait encore. Il aurait fait rire le diable, ce
malin-là. Ils étaient trois qui reparaissaient tous les jours : Célestin
Maloisel, un grand maigre, un peu tordu comme un tronc de pommier, Prosper
Horslaville, un petit sec avec un nez de furet, malicieux, futé comme un
renard, et Césaire Paumelle, qui ne parlait jamais, mais qui s'amusait tout de
même.
On apportait une planche de la cour, on la posait au
bord du lit et on jouait aux dominos pardi, et on
faisait de rudes parties, depuis deux heures jusqu'à six.
Mais la mère Toine devint bientôt
insupportable. Elle ne pouvait tolérer que son gros faigniant d'homme
continuât à se distraire, en jouant aux dominos dans son lit ;
et chaque fois qu'elle voyait une partie commencée, elle s'élançait avec
fureur, culbutait la planche, saisissait le jeu, le rapportait dans le café et
déclarait que c'était assez de nourrir ce gros suiffeux à ne rien faire sans le
voir encore se divertir comme pour narguer le pauvre monde qui travaillait
toute la journée.
Célestin Maloisel et Césaire
Paumelle courbaient la tête, mais Prosper Horslaville excitait la vieille,
s'amusait de ses colères.
La voyant un jour plus exaspérée que de coutume, il lui
dit :
- Hé ! la mé, savez-vous
c'que j'f'rais, mé, si j'étais de vous ?
Elle attendit qu'il s'expliquât,
fixant sur lui son oeil de chouette.
Il reprit :
- Il est chaud comme un four, vot'homme, qui n'sort
point d'son lit. Eh ben, mé, j'li f'rais couver des oeufs.
Elle demeura stupéfaite, pensant qu'on se moquait
d'elle, considérant la figure mince et rusée du paysan qui continua :
- J'y mettrais cinq sous un bras, cinq sous l'autre,
l'même jour que je donnerais la couvée à une poule. Ça
naîtrait d'même. Quand ils seraient éclos
j'porterais à vot'poule les poussins de vot'homme pour qu'a les élève. Ça
vous en f'rait d'la volaille, la mé !
La vieille interdite demanda :
- Ça se peut-il ?
L'homme
reprit :
- Si ça s'peut ? Pourqué que ça n'se pourrait point ? Pisqu'on fait ben couver d's oeufs dans une
boîte chaude, on peut ben en mett' couver dans un lit..
Elle fut frappée par ce
raisonnement et s'en alla, songeuse et calmée.
Huit jours plus tard elle entra dans
la chambre de Toine avec son tablier plein d'oeufs. Et elle dit :
- J'viens d'mett' la jaune au nid avec dix oeufs. En
v'là dix pour té. Tâche de n'point
les casser.
Toine éperdu, demanda :
- Qué que tu veux ?
Elle répondit :
- J'veux, qu'tu les couves, propre à rien.
Il rit d'abord ; puis, comme elle
insistait, il se fâcha, il résista, il refusa résolument de laisser mettre sous
ses gros bras cette graine de volaille que sa chaleur
ferait éclore.
Mais la vieille, furieuse, déclara :
- Tu n'auras point d'fricot tant que tu n'les prendras
point. J'verrons ben c'qu'arrivera.
Toine, inquiet, ne répondit rien.
Quand il entendit sonner midi, il appela :
- Hé ! la mé, la soupe
est-il cuite ?
La vieille cria de sa cuisine :
- Y a point de soupe pour té, gros faigniant.
Il crut qu'elle plaisantait et attendit, puis il pria,
supplia, jura, fit des "va-t-au nord" et des "va-t-au sud"
désespérés, tapa la muraille à coups de poing, mais il dut se résigner à
laisser introduire dans sa couche cinq oeufs contre son flanc gauche. Après
quoi il eut sa soupe. Quand ses amis
arrivèrent, ils le crurent tout à fait mal, tant il paraissait drôle et gêné.
Puis
on fit la partie de tous les jours. Mais Toine semblait n'y prendre aucun plaisir
et n'avançait la main qu'avec des lenteurs et des
précautions infinies.
- T'as donc l'bras noué, demandait Horslaville.
Toine répondit :
- J'ai quasiment t'une lourdeur dans l'épaule.
Soudain, on entendit entrer dans le
café. Les joueurs se turent.
C'était le maire avec l'adjoint.
Ils demandèrent deux verres de Fine et se mirent à
causer des affaires du pays. Comme ils parlaient à
voix basse, Toine Brûlot voulut coller son oreille contre le mur, et, oubliant
ses oeufs, il fit un brusque "va-t-au nord" qui le coucha sur une
omelette.
Au juron qu'il poussa, la mère
Toine accourut, et devinant le désastre, le découvrit d'une secousse.
Elle demeura d'abord immobile, indignée, trop suffoquée pour parler devant le
cataplasme jaune collé sur le flanc de son homme.
Puis, frémissant de fureur, elle se rua sur le
paralytique et se mit à lui taper de grands coups sur le
ventre, comme lorsqu'elle lavait son linge au bord de la mare. Ses mains tombaient l'une après l'autre
avec un bruit sourd, rapides comme les pattes d'un lapin qui bat du tambour.
Les trois amis de Toine riaient à suffoquer, toussant,
éternuant, poussant des cris, et le gros homme effaré parait les attaques de sa
femme avec prudence, pour ne point casser encore les cinq oeufs qu'il avait de
l'autre côté.
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