I
Le petit Georges, à
quatre pattes dans l'allée, faisait des montagnes de sable. Il le ramassait de
ses deux mains, l'élevait en pyramide, puis plantait au sommet une feuille de
marronnier.
Son père, assis sur une chaise de fer, le contemplait
avec une attention concentrée et amoureuse, ne voyait que lui dans l'étroit
jardin public rempli de monde.
Tout le long du chemin rond qui passe devant le bassin
et devant l'église de la Trinité pour revenir, après avoir contourné le gazon,
d'autres enfants s'occupaient de même, à leurs petits jeux de jeunes animaux,
tandis que les bonnes indifférentes regardaient en l'air avec leurs yeux de
brutes, ou que les mères causaient entre elles en surveillant la marmaille d'un
coup d'oeil incessant.
Des nourrices, deux par deux, se promenaient d'un air
grave, laissant traîner derrière elles les longs rubans éclatants de leurs
bonnets, et portant dans leurs bras quelque chose de blanc enveloppé de
dentelles, tandis que de petites filles, en robe courte et jambes nues, avaient
des entretiens sérieux entre deux courses au cerceau, et que le gardien du
square, en tunique verte, errait au milieu de ce peuple de mioches, faisait
sans cesse des détours pour ne point démolir des ouvrages de terre, pour ne
point écraser des mains, pour ne point déranger le travail de fourmi de ces
mignonnes larves humaines.
Le soleil allait disparaître derrière les toits de la
rue Saint-Lazare et jetait ses grands rayons obliques sur cette foule gamine et
parée. Les marronniers s'éclairaient de lueurs jaunes, et les trois cascades,
devant le haut portail de l'église, semblaient en argent liquide.
M. Parent regardait son fils accroupi dans la
poussière : il suivait ses moindres gestes avec amour, semblait envoyer
des baisers du bout des lèvres à tous les mouvements de Georges.
Mais ayant levé les yeux vers l'horloge du
clocher, il constata qu'il se trouvait en retard de cinq minutes. Alors il se
leva, prit le petit par le bras, secoua sa robe pleine de terre, essuya ses
mains, et l'entraîna vers la rue Blanche. Il pressait le pas pour ne point
rentrer après sa femme ; et le gamin, qui ne le pouvait suivre, trottinait
à son côté.
Le père alors le prit en ses bras, et, accélérant
encore son allure, se mit à souffler de peine en montant le trottoir incliné.
C'était un homme de quarante ans, déjà gris, un peu gros, portant avec un air
inquiet un bon ventre de joyeux garçon que les événements ont rendu timide.
Il avait épousé, quelques années plus tôt, une jeune
femme aimée tendrement qui le traitait à présent avec une rudesse et une
autorité de despote tout-puissant. Elle le gourmandait sans cesse pour tout ce qu'il faisait et pour tout
ce qu'il ne faisait pas, lui reprochait aigrement ses moindres actes, ses
habitudes, ses simples plaisirs, ses goûts, ses allures, ses gestes, la rondeur
de sa ceinture et le son placide de sa voix.
Il l'aimait encore cependant, mais il aimait surtout
l'enfant qu'il avait d'elle, Georges, âgé maintenant de trois ans, devenu la
plus grande joie et la plus grande préoccupation de son coeur. Rentier modeste,
il vivait sans emploi avec ses vingt mille francs de revenu ; et sa femme,
prise sans dot, s'indignait sans cesse de l'inaction de son mari.
Il atteignit enfin sa maison, posa l'enfant sur
la première marche de l'escalier, s'essuya le front, et se mit à monter.
Au second étage, il sonna.
Une vieille bonne qui l'avait élevé, une de ces
servantes maîtresses qui sont les tyrans des familles, vint ouvrir ; et il
demanda avec angoisse.
- Madame est-elle rentrée ?
La domestique haussa les épaules :
- Depuis quand Monsieur a-t-il vu Madame rentrer pour
six heures et demie ?
Il répondit d'un ton gêné :
- C'est bon, tant mieux, ça me donne le temps de me
changer, car j'ai très chaud.
La servante le regardait avec une pitié irritée et
méprisante. Elle grogna :
- Oh ! je le vois bien, Monsieur est en
nage ; Monsieur a couru ; il a porté le petit peut-être ; et
tout ça pour attendre Madame jusqu'à sept heures et demie. C'est moi
qu'on ne prendrait pas maintenant à être prête à l'heure. J'ai fait mon dîner pour huit heures, moi, et
quand on l'attend, tant pis, un rôti ne doit pas être brûlé !
M. Parent feignait de ne point écouter. Il
murmura :
- C'est bon, c'est bon. Il faut laver les mains de Georges qui a fait
des pâtés de sable. Moi, je vais me changer. Recommande à la femme de
chambre de bien nettoyer le petit.
Et il entra dans son appartement. Dès qu'il y fut, il
poussa le verrou pour être seul, bien seul, tout seul. Il était tellement
habitué, maintenant, à se voir malmené et rudoyé qu'il ne se jugeait en sûreté
que sous la protection des serrures. Il n'osait même plus penser, réfléchir,
raisonner avec lui-même, s'il ne se sentait garanti par un tour de clef contre
les regards et les suppositions. S'étant affaissé sur une chaise pour se
reposer un peu avant de mettre du linge propre, il songea que Julie commençait
à devenir un danger nouveau dans la maison. Elle haïssait sa femme, c'était
visible ; elle haïssait surtout son camarade Paul Limousin resté, chose
rare, l'ami intime et familier du ménage, après avoir été l'inséparable
compagnon de sa vie de garçon. C'était Limousin qui servait d'huile et de
tampon entre Henriette et lui, qui le défendait même vivement, même sévèrement
contre les reproches immérités, contre les scènes harcelantes, contre toutes
les misères quotidiennes de son existence.
Mais
voilà que, depuis bientôt six mois, Julie se permettait sans cesse sur sa
maîtresse des remarques et des appréciations malveillantes. Elle la jugeait à
tout moment, déclarait vingt fois par jour : "Si j'étais Monsieur,
c'est moi qui ne me laisserais pas mener comme ça par le nez. Enfin,
enfin... Voilà... chacun suivant sa nature."
Un jour même elle avait été insolente avec Henriette,
qui s'était contentée de dire, le soir, à son mari : "Tu sais, à la
première parole vive de cette fille, je la flanque dehors, moi." Elle
semblait cependant, elle qui ne craignait rien, redouter la vieille
servante ; et Parent attribuait cette mansuétude à une considération pour
la bonne qui l'avait élevé, et qui avait fermé les yeux de sa mère.
Mais c'était fini, les choses ne pourraient traîner
plus longtemps ; et il s'épouvantait à l'idée de ce qui allait arriver.
Que ferait-il ? Renvoyer Julie lui apparaissait comme une résolution si
redoutable, qu'il n'osait y arrêter sa pensée. Lui donner raison contre sa
femme était également impossible ; et il ne se passerait pas un mois
maintenant, avant que la situation devînt insoutenable entre les deux.
Il
restait assis, les bras ballants, cherchant vaguement des moyens de tout
concilier, et ne trouvant rien. Alors il murmura : "Heureusement que
j'ai Georges... Sans lui, je serais bien malheureux."
Puis l'idée lui vint de consulter
Limousin ; il s'y résolut ; mais aussitôt le souvenir de l'inimitié
née contre sa bonne et son ami lui fit craindre que celui-ci ne conseillât
l'expulsion ; et il demeurait de nouveau perdu dans ses angoisses et ses
incertitudes.
La pendule sonna sept heures. Il eut un sursaut. Sept
heures, et il n'avait pas encore changé de linge ! Alors, effaré, essoufflé,
il se dévêtit, se lava, mit une chemise blanche et se revêtit avec
précipitation, comme si on l'eût attendu dans la pièce voisine pour un
événement d'une importance extrême.
Puis il entra dans le salon, heureux de n'avoir plus
rien à redouter.
Il jeta un coup d'oeil sur le journal, alla regarder
dans la rue, revint s'asseoir sur le canapé ; mais une porte s'ouvrit, et
son fils entra, nettoyé, peigné, souriant. Parent le saisit dans ses bras et le baisa avec passion. Il l'embrassa
d'abord dans les cheveux, puis sur les yeux, puis sur les joues, puis sur la
bouche, puis sur les mains. Puis il le fit sauter en l'air, l'élevant jusqu'au
plafond, au bout de ses poignets. Puis il s'assit, fatigué par cet
effort ; et prenant Georges sur un genou, il lui fit faire "à
dada".
L'enfant riait enchanté, agitait ses bras, poussait des
cris de plaisir, et le père aussi riait et criait de contentement, secouant son
gros ventre, s'amusant plus encore que le petit.
Il l'aimait de tout son bon coeur de faible, de
résigné, de meurtri. Il l'aimait avec des élans fous, de grandes caresses
emportées, avec toute la tendresse honteuse cachée en lui, qui n'avait jamais
pu sortir, s'épandre, même aux premières heures de son mariage, sa femme
s'étant toujours montrée sèche et réservée.
Julie parut sur la porte, le visage pâle, l'oeil
brillant, et elle annonça d'une voix tremblante d'exaspération :
- Il est sept heures et demie, Monsieur.
Parent jeta sur la pendule un regard inquiet et
résigné, et murmura :
- En effet, il est sept heures et demie.
- Voilà, mon dîner est prêt, maintenant.
Voyant l'orage, il s'efforça de l'écarter :
- Mais ne m'as-tu pas dit, quand je suis rentré, que tu
ne le ferais que pour huit heures ?
- Pour
huit heures !... Vous n'y pensez pas, bien sûr ! Vous n'allez pas
vouloir faire manger le petit à huit heures maintenant. On dit ça, pardi, c'est
une manière de parler. Mais ça détruirait l'estomac du petit de le faire manger
à huit heures ! Oh ! s'il n'y avait que sa mère ! Elle
s'en soucie bien de son enfant ! Ah oui ! parlons-en, en voilà une
mère ! Si ce n'est pas une pitié de voir des mères comme ça !
Parent, tout frémissant d'angoisse, sentit qu'il
fallait arrêter net la scène menaçante.
- Julie, dit-il, je ne te permets point de parler ainsi
de ta maîtresse. Tu entends, n'est-ce pas ? ne l'oublie plus à l'avenir.
La vieille bonne, suffoquée par l'étonnement, tourna
les talons et sortit en tirant la porte avec tant de violence que tous les
cristaux du lustre tintèrent. Ce fut, pendant quelques secondes, comme une
légère et vague sonnerie de petites clochettes invisibles qui voltigea dans
l'air silencieux du salon.
Georges,
surpris d'abord, se mit à battre des mains avec bonheur, et, gonflant ses joues,
fit un gros "boum" de toute la force de ses poumons pour imiter le
bruit de la porte.
Alors son père lui conta des histoires ; mais la
préoccupation de son esprit lui faisait perdre à tout moment le fil de son
récit ; et le petit, ne comprenant plus, ouvrait de grands yeux étonnés.
Parent ne quittait pas la pendule du regard. Il
lui semblait voir marcher l'aiguille. Il aurait voulu arrêter l'heure, faire
immobile le temps jusqu'à la rentrée de sa femme. Il n'en voulait pas à
Henriette d'être en retard, mais il avait peur, peur d'elle et de Julie, peur
de tout ce qui pouvait arriver. Dix
minutes de plus suffiraient pour amener une irréparable catastrophe, des
explications et des violences qu'il n'osait même imaginer. La seule pensée de
la querelle, des éclats de voix, des injures traversant l'air comme des balles,
des deux femmes face à face se regardant au fond des yeux et se jetant à la
tête des mots blessants, lui faisait battre le coeur, lui séchait la bouche
ainsi qu'une marche au soleil, le rendait mou comme une loque, si mou qu'il
n'avait plus la force de soulever son enfant et de le faire sauter sur son
genou.
Huit heures sonnèrent ; la porte se rouvrit et Julie reparut. Elle
n'avait plus son air exaspéré, mais un air de résolution méchante et froide,
plus redoutable encore.
- Monsieur, dit-elle, j'ai servi votre maman jusqu'à
son dernier jour, je vous ai élevé aussi de votre naissance jusqu'à
aujourd'hui ! Je crois qu'on peut dire que je suis dévouée à la
famille...
Elle attendait une réponse.
Parent balbutia :
- Mais oui, ma bonne Julie.
Elle reprit :
- Vous savez bien que je n'ai jamais rien fait par
intérêt d'argent, mais toujours par intérêt pour vous ; que je ne vous ai
jamais trompé ni menti ; que vous n'avez jamais pu m'adresser de
reproches...
- Mais oui, ma bonne Julie.
- Eh bien, Monsieur, ça ne peut pas durer plus
longtemps. C'est par amitié pour vous que je ne disais rien, que je vous
laissais dans votre ignorance ; mais c'est trop fort, et on rit trop de
vous dans le quartier. Vous ferez ce que vous voudrez, mais tout le monde le
sait ; il faut que je vous le dise aussi, à la fin, bien que ça ne m'aille
guère de rapporter. Si Madame
rentre comme ça à des heures de fantaisie, c'est qu'elle fait des choses
abominables !
Il demeurait effaré, ne comprenant pas. Il ne
put que balbutier :
- Tais-toi... Tu sais que je t'ai défendu...
Elle lui coupa la parole avec une résolution
irrésistible.
- Non,
Monsieur, il faut que je vous dise tout, maintenant. Il y a longtemps que
Madame a fauté avec M. Limousin. Moi, je les ai vus plus de vingt fois
s'embrasser derrière les portes. Oh, allez ! si M. Limousin avait
été riche, ça n'est pas M. Parent que Madame aurait épousé. Si Monsieur se
rappelait seulement comment le mariage s'est fait, il comprendrait la chose
d'un bout à l'autre...
Parent
s'était levé, livide, balbutiant :
- Tais-toi... tais-toi... ou...
Elle continua :
- Non, je vous dirai tout. Madame a épousé Monsieur par
intérêt ; et elle l'a trompé du premier jour. C'était entendu entre
eux, pardi ! Il suffit de réfléchir pour comprendre ça. Alors comme Madame
n'était pas contente d'avoir épousé Monsieur qu'elle n'aimait pas, elle lui a
fait la vie dure, si dure que j'en avais le coeur cassé, moi qui voyais ça...
Il fit
deux pas, les poings fermés, répétant :
- Tais-toi... tais-toi... car il ne trouvait rien à
répondre.
La vieille bonne ne recula point ; elle
semblait résolue à tout.
Mais
Georges, effaré d'abord, puis effrayé par ces voix grondantes, se mit à pousser
des cris aigus. Il restait debout derrière son père, et, la face
crispée, la bouche ouverte, il hurlait.
La
clameur de son fils exaspéra Parent, l'emplit de courage et de fureur. Il se
précipita vers Julie, les deux bras levés, prêt à frapper des deux mains, et
criant :
- Ah misérable ! tu vas tourner les sens du petit.
Il la touchait déjà ! Elle lui jeta par la
face :
- Monsieur peut me battre s'il veut, moi qui l'ai
élevé, ça n'empêchera pas que sa femme le trompe et que son enfant n'est pas de
lui !...
Il s'arrêta tout net, laissa retomber ses bras ;
et il restait en face d'elle tellement éperdu qu'il ne comprenait plus rien.
Elle ajouta :
Il suffit de regarder le petit pour reconnaître le
père, pardi ! c'est tout le portrait de M. Limousin. Il n'y a qu'à regarder ses yeux et son front. Un
aveugle ne s'y tromperait pas...
Mais il l'avait saisie par les épaules et il la
secouait de toute sa force, bégayant :
- Vipère... vipère ! Hors d'ici,
vipère !... Va-t'en ou je te tuerais !... Va-t'en !
Va-t'en !...
Et d'un effort désespéré il la lança dans la pièce
voisine. Elle tomba sur la table servie dont les verres s'abattirent et se
cassèrent ; puis, s'étant relevée, elle mit la table entre elle et son
maître, et, tandis qu'il la poursuivait pour la ressaisir, elle lui crachait au
visage des paroles terribles :
- Monsieur n'a qu'à sortir... ce soir... après dîner...
et qu'à rentrer tout de suite... il verra !... il verra si j'ai
menti !... Que Monsieur essaye... il verra.
Elle avait gagné la porte de la cuisine et elle
s'enfuit. Il courut derrière elle, monta l'escalier de service jusqu'à sa
chambre de bonne où elle s'était enfermée, et heurtant la porte :
- Tu vas quitter la maison à l'instant même.
Elle répondit à travers la planche :
- Monsieur peut y compter. Dans une heure je ne serai
plus ici.
Alors il redescendit lentement, en se cramponnant à la
rampe pour ne point tomber ; et il rentra dans son salon où Georges
pleurait, assis par terre.
Parent s'affaissa sur un siège et regarda l'enfant d'un
oeil hébété. Il ne comprenait plus rien ; il ne savait plus rien ; il
se sentait étourdi, abruti ; fou, comme s'il venait de choir sur la tête ;
à peine se souvenait-il des choses horribles que lui avait dites sa bonne.
Puis, peu à peu, sa raison, comme une eau troublée, se calma et
s'éclaircit ; et l'abominable révélation commença à travailler son coeur.
Julie avait parlé si net, avec une telle force, une
telle assurance, une telle sincérité, qu'il ne douta pas de sa bonne foi, mais
il s'obstinait à douter de sa clairvoyance. Elle pouvait s'être trompée,
aveuglée par son dévouement pour lui, entraînée par une haine inconsciente
contre Henriette. Cependant, à
mesure qu'il tâchait de se rassurer et de se convaincre, mille petits faits se
réveillaient en son souvenir, des paroles de sa femme, des regards de Limousin,
un tas de riens inobservés, presque inaperçus, des sorties tardives, des absences
simultanées, et même des gestes presque insignifiants, mais bizarres qu'il
n'avait pas su voir, pas su comprendre, et qui, maintenant, prenaient pour lui
une importance extrême, établissaient une connivence entre eux. Tout ce qui
s'était passé depuis ses fiançailles surgissait brusquement en sa mémoire
surexcitée par l'angoisse. Il retrouvait tout, des intonations singulières, des
attitudes suspectes ; et son pauvre esprit d'homme calme et bon, harcelé
par le doute, lui montrait maintenant, comme des certitudes, ce qui aurait pu
n'être encore que des soupçons.
Il fouillait avec une obstination acharnée dans ces
cinq années de mariage, cherchant à retrouver tout, mois par mois, jour par
jour ; et chaque chose inquiétante qu'il découvrait le piquait au coeur
comme un aiguillon de guêpe.
Il ne pensait plus à Georges, qui se taisait
maintenant, le derrière sur le tapis. Mais, voyant qu'on ne s'occupait pas de
lui, le gamin se remit à pleurer.
Son
père s'élança, le saisit dans ses bras, et lui couvrit la tête de baisers. Son
enfant lui demeurait au moins ! Qu'importait le reste ? Il le tenait,
le serrait, la bouche dans ses cheveux blonds, soulagé, consolé,
balbutiant : "Georges... mon petit Georges, mon cher petit
Georges..." Mais il se rappela brusquement ce qu'avait dit Julie !...
Oui, elle avait dit que son enfant était à Limousin... Oh ! cela n'était pas
possible, par exemple ! non, il ne pouvait le croire, il n'en pouvait même
douter une seconde. C'était là une de ces odieuses infamies qui germent dans
les âmes ignobles des servantes ! Il répétait : "Georges... mon
cher Georges." Le gamin, caressé, s'était tu de nouveau.
Parent sentait la chaleur de la petite poitrine
pénétrer dans la sienne à travers les étoffes. Elle l'emplissait d'amour, de
courage, de joie ; cette chaleur douce d'enfant le caressait, le
fortifiait, le sauvait.
Alors il écarta un peu de lui la tête mignonne et
frisée pour la regarder avec passion. Il la contemplait avidement, éperdument, se grisant à la voir, et répétant
toujours : "Oh ! mon petit... mon petit Georges !...
Il pensa soudain : "S'il ressemblait à Limousin...
pourtant !"
Ce fut en lui quelque chose d'étrange, d'atroce, une
poignante et violente sensation de froid dans tout son corps, dans tous ses membres,
comme si ses os, tout à coup, fussent devenus de glace. Oh ! s'il
ressemblait à Limousin !...
et il continuait à regarder Georges qui riait maintenant. Il le regardait avec
des yeux éperdus, troubles, hagards. Et il cherchait dans le front, dans le
nez, dans la bouche, dans les joues, s'il ne retrouvait pas quelque chose du
front, du nez, de la bouche ou des joues de Limousin.
Sa pensée s'égarait comme lorsqu'on devient fou ;
et le visage de son enfant se transformait sous son regard, prenait des aspects
bizarres, des ressemblances invraisemblables.
Julie avait dit : "Un aveugle ne s'y
tromperait pas." Il y avait donc quelque chose de frappant, quelque chose
d'indéniable ! Mais
quoi ? Le front ? Oui, peut-être ? Cependant Limousin avait le front plus étroit ! Alors
la bouche ? Mais Limousin
portait toute sa barbe ! Comment constater les rapports entre ce gras
menton d'enfant et le menton poilu de cet homme ?
Parent pensait : "Je n'y vois pas, moi, je
n'y vois plus ; je suis trop troublé ; je ne pourrais rien
reconnaître maintenant... Il faut attendre ; il faudra que je le
regarde bien demain matin, en me levant."
Puis il songea : "Mais s'il me ressemblait, à
moi, je serais sauvé, sauvé !"
Et il traversa le salon en deux enjambées pour aller
examiner dans la glace la face son enfant à côté de la sienne.
Il
tenait Georges assis sur son bras, afin que leurs visages fussent tout proches,
et il parlait haut tant son égarement était grand. "Oui... nous avons le
même nez... le même nez... peut-être... ce n'est pas sûr... et le même
regard... Mais non, il a les yeux bleus... Alors... oh ! mon
Dieu !... mon Dieu !... mon Dieu !... je deviens
fou !..."
Il se sauva loin de la glace, à l'autre bout du
salon, tomba sur un fauteuil, posa le petit sur un autre, et il se mit à
pleurer. Il pleurait par
grands sanglots désespérés. Georges, effaré d'entendre gémir son père, commença
aussitôt à hurler.
Le timbre d'entrée sonna. Parent fit un bond,
comme si une balle l'eût traversé. Il dit : "La voilà... qu'est-ce
que je vais faire ?..." Et il courut s'enfermer dans sa chambre pour
avoir le temps, au moins, de s'essuyer les yeux. Mais après quelques secondes,
un nouveau coup de timbre le fit encore tressaillir ; puis il se rappela
que Julie était partie sans que la femme de chambre fût prévenue. Donc personne
n'irait ouvrir ? Que faire ? Il y alla.
Voici que tout d'un coup il se sentait brave, résolu,
prêt pour la dissimulation et la lutte. L'effroyable secousse l'avait mûri en
quelques instants. Et puis il voulait savoir ; il le voulait avec une
fureur de timide et une ténacité de débonnaire exaspéré.
Il tremblait cependant ! Était-ce de peur ?
Oui... Peut-être avait-il encore peur d'elle ? sait-on combien l'audace
contient parfois de lâcheté fouettée ?
Derrière la porte qu'il avait atteinte à pas furtifs,
il s'arrêta pour écouter. Son
coeur battait à coups furieux ; il n'entendait que ce bruit-là : ces
grands coups sourds dans sa poitrine et la voix aiguë de Georges qui criait
toujours, dans le salon.
Soudain, le son du timbre éclatant sur sa tête, le
secoua comme une explosion ; alors il saisit la serrure, et, haletant,
défaillant, il fit tourner la clef et tira le battant.
Sa femme et Limousin
se tenaient debout en face de lui, sur l'escalier.
Elle dit, avec un air d'étonnement où apparaissait un
peu d'irritation :
- C'est toi qui ouvres, maintenant ? Où est
donc Julie ?
Il avait la gorge serrée, la respiration
précipitée ; et il s'efforçait de répondre, sans pouvoir prononcer un mot.
Elle reprit :
- Es-tu devenu muet ? Je te demande où est Julie.
Alors il balbutia :
- Elle... elle... est... partie...
Sa femme commençait à se fâcher :
- Comment, partie ? Où ça ? Pourquoi ?
Il reprenait son aplomb peu à peu et sentait naître en
lui une haine mordante contre cette femme insolente, debout devant lui.
- Oui, partie pour tout à fait... je l'ai renvoyée...
- Tu l'as renvoyée ?... Julie ?... Mais tu es
fou...
- Oui, je l'ai renvoyée par ce qu'elle avait été
insolente... et qu'elle... qu'elle a maltraité l'enfant.
- Julie ?
- Oui... Julie.
- A propos de quoi a-t-elle été insolente ?
- A propos de toi.
- A propos de moi ?
- Oui... parce que son dîner était brûlé et que tu ne
rentrais pas.
- Elle
a dit... ?
- Elle a dit... des choses désobligeantes pour toi...
et que je devais pas... que je ne pouvais pas entendre...
- Quelles choses ?
- Il est inutile de les répéter.
- Je désire les connaître.
- Elle a dit qu'il était très malheureux pour un homme
comme moi, d'épouser une femme comme toi, inexacte, sans ordre, sans soins,
mauvaise maîtresse de maison, mauvaise mère, et mauvaise épouse...
La jeune femme était entrée dans l'antichambre,
suivie par Limousin qui ne disait mot devant cette situation inattendue. Elle
ferma brusquement la porte, jeta son manteau sur une chaise et marcha sur son
mari en bégayant, exaspérée :
- Tu dis ?... Tu dis ?... que je
suis... ?
- Il était très pâle, très calme. Il répondit :
- Je ne dis rien, ma chère amie ; je te répète
seulement les propos de Julie, que tu as voulu connaître ; et je te ferai
remarquer que je l'ai mise à la porte justement à cause de ces propos.
Elle frémissait de l'envie violente de lui arracher la
barbe et les joues avec ses ongles. Dans la voix, dans le ton, dans l'allure,
elle sentait bien la révolte, quoiqu'elle ne pût rien répondre ; et elle
cherchait à reprendre l'offensive par quelque mot direct et blessant.
- Tu as dîné ? dit-elle.
- Non, j'ai attendu.
Elle haussa les épaules avec impatience.
-
C'est stupide d'attendre après sept heures et demie. Tu aurais dû comprendre
que j'avais été retenue, que j'avais eu des affaires, des courses.
Puis, tout à coup, un besoin lui vint d'expliquer
l'emploi de son temps, et elle raconta, avec des paroles brèves, hautaines,
qu'ayant eu des objets de mobilier à choisir très loin, très loin, rue de
Rennes, elle avait rencontré Limousin à sept heures passées, boulevard
Saint-Germain, en revenant, et qu'alors elle lui avait demandé son bras pour
entrer manger un morceau dans un restaurant où elle n'osait pénétrer seule,
bien qu'elle se sentît défaillir de faim. Voilà comment elle avait dîné, avec Limousin, si on pouvait
appeler cela dîner ; car ils n'avaient pris qu'un bouillon et un
demi-poulet, tant ils avaient hâte de revenir.
Parent répondit simplement :
- Mais tu as bien fait. Je ne t'adresse pas de
reproches.
Alors Limousin,
resté jusque-là muet, presque caché derrière Henriette, s'approcha et tendit sa
main en murmurant :
- Tu vas bien ?
Parent prit cette main offerte, et, la serrant
mollement :
- Oui, très bien.
Mais la jeune femme avait saisi un mot dans la dernière
phrase de son mari.
- Des reproches... pourquoi parles-tu de
reproches ?... On dirait que tu as une intention.
Il s'excusa :
- Non, pas du tout. Je voulais simplement te répondre
que je ne m'étais pas inquiété du ton retard et que je ne t'en faisais point un
crime.
Elle le prit de haut, cherchant un prétexte à
querelle :
- De mon retard ?... On dirait vraiment qu'il est
une heure du matin et que je passe la nuit dehors.
- Mais non, ma chère amie. J'ai dit "retard"
parce que je n'ai pas d'autre mot. Tu devais rentrer à six heures et demie, tu rentres à huit heures et
demie. C'est un retard, ça ! Je le comprends très bien ; je
ne... ne... ne m'en étonne même pas... Mais... mais... il m'est difficile
d'employer un autre mot.
- C'est que tu le prononces comme si j'avais
découché...
- Mais non... mais non...
Elle vit qu'il céderait toujours, et elle allait entrer
dans sa chambre, quand elle s'aperçut enfin que Georges hurlait. Alors elle
demanda, avec un visage ému :
- Qu'a donc le petit ?
- Je t'ai dit que Julie l'avait un peu maltraité.
- Qu'est-ce qu'elle lui a fait, cette gueuse ?
- Oh ! presque rien. Elle l'a poussé et il est
tombé.
Elle voulut voir son enfant et s'élança dans la salle à
manger, puis s'arrêta net devant la table couverte de vin répandu, de carafes
et de verres brisés, et de salières renversées.
- Qu'est-ce que c'est que ce ravage-là ?
- C'est Julie qui...
Mais elle lui coupa la parole avec fureur :
- C'est trop fort, à la fin ! Julie me traite de
dévergondée, bat mon enfant, casse ma vaisselle, bouleversa ma maison, et il
semble que tu trouves cela tout naturel.
- Mais non... puisque je l'ai renvoyée.
- Vraiment !... Tu l'as renvoyée !... Mais il
fallait la faire arrêter. C'est le commissaire de police qu'on appelle dans ces
cas-là !
Il balbutia :
- Mais... ma chère amie... je ne pouvais pourtant
pas... il n'y avait point de raison... Vraiment, il était bien difficile...
Elle haussa les épaules avec un infini dédain.
- Tiens, tu ne seras jamais qu'une loque, un pauvre
sire, un pauvre homme sans volonté, sans fermeté, sans énergie. Ah ! elle
a dû t'en dire des raides, ta Julie, pour que tu te sois décidé à la mettre
dehors. J'aurais voulu être là une minute, rien qu'une minute.
Ayant ouvert la porte du salon, elle courut à Georges,
le releva, le serra dans ses bras en l'embrassant : "Georget,
qu'est-ce que tu as, mon chat, mon mignon, mon poulet ?"
Caressé par sa mère, il se tut. Elle répéta :
- Qu'est-ce que tu as ?
Il répondit, ayant vu trouble avec ses yeux d'enfant
effrayé :
- C'est Zulie qu'a battu papa.
Henriette se retourna vers son mari, stupéfaite
d'abord. Puis une folle envie de rire s'éveilla dans son regard, passa comme un
frisson sur ses joues fines, releva sa lèvre, retroussa les ailes de ses
narines, et enfin jaillit de sa bouche en une claire fusée de joie, en une
cascade de gaieté, sonore et vive comme une roulade d'oiseau. Elle répétait, avec de petits cris méchants qui
passaient entre ses dents blanches et déchiraient Parent ainsi que des
morsures : "Ah !... ah !... ah !... ah !... elle
t'a ba... ba... battu... Ah !... ah !... que c'est drôle...
que c'est drôle... Vous entendez, Limousin. Julie l'a battu... battu... Julie a
battu mon mari... Ah !... ah !... ah !... que c'est
drôle !...
Parent balbutiait :
- Mais non... mais non... ce n'est pas vrai... ce n'est
pas vrai... C'est moi, au contraire, qui l'ai jetée dans la salle à manger, si
fort qu'elle a bouleversé la table. L'enfant a mal vu. C'est moi qui l'ai
battue !
Henriette disait à son fils :
- Répète, mon poulet. C'est Julie qui a battu
papa !
Il répondit :
- Oui, c'est Zulie.
Puis,
passant soudain à une autre idée, elle reprit :
- Mais il n'a pas dîné, cet enfant-là ? Tu
n'as rien mangé, mon chéri ?
- Non, maman.
Alors elle se retourna, furieuse, vers son mari :
- Tu es donc fou, archi-fou ! Il est huit heures et demie et Georges n'a pas
dîné !
Il s'excusa, égaré dans cette scène et dans cette
explication, écrasé sous cet écroulement de sa vie.
- Mais, ma chère amie, nous t'attendions. Je ne voulais
pas dîner sans toi. Comme tu rentres tous les jours en retard, je pensais que
tu allais revenir d'un moment à l'autre.
Elle lança dans un fauteuil son chapeau, gardé
jusque-là sur sa tête, et, la voix nerveuse :
- Vraiment, c'est intolérable d'avoir affaire à des
gens qui ne comprennent rien, qui ne devinent rien, qui ne savent rien faire
par eux-mêmes. Alors, si j'étais rentrée à minuit, l'enfant n'aurait rien mangé
du tout. Comme si tu n'aurais pas pu comprendre, après sept heures et demie
passées, que j'avais eu un empêchement, un retard, une entrave !...
Parent tremblait, sentant la colère le gagner, mais Limousin s'interposa et,
se tournant vers la jeune femme :
- Vous êtes tout à fait injuste, ma chère amie. Parent
ne pouvait pas deviner que vous rentreriez si tard, ce qui ne vous arrive
jamais ; et puis, comment vouliez-vous qu'il se tirât d'affaire tout seul,
après avoir renvoyé Julie ?
Mais Henriette, exaspérée, répondit :
- Il faudra pourtant bien qu'il se tire d'affaire, car
je ne l'aiderai pas. Qu'il se
débrouille !
Et elle entra brusquement dans sa chambre, oubliant
déjà que son fils n'avait point mangé.
Alors Limousin,
tout à coup, se multiplia pour aider son ami. Il ramassa et enleva les verres
brisés qui couvraient la table, remit le couvert et assit l'enfant sur son
petit fauteuil à grands pieds, pendant que Parent allait chercher la femme de
chambre pour se faire servir par elle.
Elle arriva étonnée, n'ayant rien entendu dans
la chambre de Georges où elle travaillait.
Elle apporta la soupe, un gigot brûlé, puis des pommes
de terre en purée.
Parent s'était assis à côté de son enfant, l'esprit en
détresse, la raison emportée dans cette catastrophe. Il faisait manger le
petit, essayait de manger lui-même, coupait la viande, la mâchait et l'avalait
avec effort, comme si sa gorge eût été paralysée.
Alors,
peu à peu, s'éveilla dans son âme un désir affolé de regarder Limousin assis en
face de lui et qui roulait des boulettes de pain. Il voulait voir s'il
ressemblait à Georges. Mais il n'osait pas lever les yeux. Il s'y décida
pourtant, et considéra brusquement cette figure qu'il connaissait bien,
quoiqu'il lui semblât ne l'avoir jamais examinée, tant elle lui parut
différente de ce qu'il pensait. De seconde en seconde, il jetait un coup d'oeil
rapide sur ce visage, cherchant à en reconnaître les moindres lignes, les
moindres traits, les moindres sens ; puis, aussitôt, il regardait son
fils, en ayant l'air de le faire manger.
Deux mots ronflaient dans son oreille : "Son
père ! son père ! son père !" Ils bourdonnaient à ses
tempes avec chaque battement de son coeur. Oui, cet homme, cet homme
tranquille, assis de l'autre côté de cette table, était peut-être le père de
son fils, de Georges, de son petit Georges. Parent cessa de manger, il ne
pouvait plus. Une douleur atroce, une de ces douleurs qui font hurler, se
rouler par terre, mordre les meubles, lui déchirait tout le dedans du corps. Il
eut envie de prendre son couteau et de se l'enfoncer dans le ventre. Cela le
soulagerait, le sauverait ; ce serait fini.
Car pourrait-il vivre maintenant ? Pourrait-il
vivre, se lever le matin, manger aux repas, sortir par les rues, se coucher le
soir et dormir la nuit avec cette pensée vrillée en lui : "Limousin,
le père de Georges !..." Non, il n'aurait plus la force de faire un
pas, de s'habiller, de penser à rien, de parler à personne ! Chaque jour,
à toute heure, à toute seconde, il se demanderait cela ; il chercherait à
savoir, à deviner, à surprendre cet horrible secret ? Et le petit, son cher petit, il ne pourrait
plus le voir sans endurer l'épouvantable souffrance de ce doute, sans se sentir
déchiré jusqu'aux entrailles, sans être torturé jusqu'aux moelles de ses os. Il
lui faudrait vivre ici, rester dans cette maison, à côté de cet enfant qu'il
aimerait et haïrait ! Oui, il finirait par le haïr assurément. Quel
supplice ! Oh ! s'il était certain que Limousin fût le père,
peut-être arriverait-il à se calmer, à s'endormir dans son malheur, dans sa
douleur ? Mais ne pas savoir était intolérable !
Ne pas savoir, chercher toujours, souffrir toujours, et
embrasser cet enfant à tout moment, l'enfant d'un autre, le promener dans la
ville, le porter dans ses bras, sentir la caresse de ses fins cheveux sous les
lèvres, l'adorer et penser sans cesse : "Il n'est pas à moi,
peut-être ?" Ne vaudrait-il pas mieux ne plus le voir, l'abandonner,
le perdre dans les rues, ou se sauver soi-même très loin, si loin, qu'il
n'entendrait plus jamais parler de rien, jamais !
Il eût un sursaut en entendant ouvrir la porte. Sa
femme rentrait.
- J'ai faim, dit-elle ; et vous Limousin ?
Limousin répondit, en hésitant :
- Ma foi, moi aussi.
Et elle fit rapporter le gigot.
Parent
se demandait : "Ont-ils dîné ? ou bien se sont-ils mis en retard
à un rendez-vous d'amour ?"
Ils mangeaient maintenant de grand appétit, tous les
deux. Henriette, tranquille, riait et plaisantait. Son mari l'épiait aussi, par
regards brusques, vite détournés. Elle avait une robe de chambre rose garnie de
dentelles blanches ; et sa tête blonde, son cou frais, ses mains grasses
sortaient de ce joli vêtement coquet et parfumé, comme d'une coquille bordée
d'écume. Qu'avait-elle fait tout le jour avec cet homme ? Parent les
voyait embrassés, balbutiant des paroles ardentes ! Comment ne pouvait-il
rien savoir, ne pouvait-il pas deviner en les regardant ainsi côte à côte, en
face de lui ?
Comme ils devaient se moquer de lui, s'il avait
été leur dupe depuis le premier jour ? Était-il possible qu'on se jouât
ainsi d'un homme, d'un brave homme, parce que son père lui avait laissé un peu
d'argent ! Comment ne pouvait-on voir ces choses-là dans les âmes, comment
se pouvait-il que rien ne révélât aux coeurs droits les fraudes des coeurs
infâmes, que la voix fût la même pour mentir que pour adorer, et le regard
fourbe qui trompe, pareil au regard sincère ?
Il les épiait, attendant un geste, un mot, une
intonation. Soudain il pensa : "Je vais les surprendre ce soir."
Et il dit :
- Ma chère amie, comme je viens de renvoyer Julie, il
faut que je m'occupe, dès aujourd'hui, de trouver une autre bonne. Je sors tout
de suite, afin de me procurer quelqu'un pour demain matin. Je rentrerai
peut-être un peu tard.
Elle répondit :
- Va ; je ne bougerai pas d'ici. Limousin me
tiendra compagnie. Nous
t'attendrons.
Puis, se tournant vers la femme de chambre :
- Vous allez coucher Georges, ensuite vous pourrez
desservir et monter chez vous.
Parent s'était levé. Il oscillait sur ses jambes,
étourdi, trébuchant. Il murmura : "A tout à l'heure," et gagna
la sortie en s'appuyant au mur, car le parquet remuait comme une barque.
Georges était parti aux bras de sa bonne.
Henriette et Limousin passèrent au salon. Dès que la porte fut refermée :
- Ah, ça ! tu es donc folle, dit-il, de harceler
ainsi ton mari ?
Elle se retourna :
- Ah ! tu sais, je commence à trouver violente
cette habitude que tu prends depuis quelque temps de poser Parent en martyr.
Limousin se jeta dans un fauteuil, et, croisant ses
jambes :
Je ne le pose pas en martyr le moins du monde, mais je
trouve, moi, qu'il est ridicule, dans notre situation, de braver cet homme du
matin au soir.
Elle prit une cigarette sur la cheminée, l'alluma, et
répondit :
- Mais je ne le brave pas, bien au contraire ;
seulement il m'irrite par sa stupidité... et je le traite comme il le mérite.
Limousin reprit, d'une voix impatiente :
- C'est inepte, ce que tu fais ! Du reste, toutes
les femmes sont pareilles. Comment ? voilà un excellent garçon, trop bon,
stupide de confiance et de bonté, qui ne nous gêne en rien, qui ne nous
soupçonne pas une seconde, qui nous laisse libres, tranquilles autant que nous
voulons ; et tu fais tout ce que tu peux pour le rendre enragé et pour
gâter notre vie.
Elle se tourna vers lui :
- Tiens, tu m'embêtes ! Toi, tu es lâche, comme
tous les hommes ! Tu as peur de ce crétin !
Il se leva vivement, et, furieux :
- Ah ! ça, je voudrais bien savoir ce qu'il t'a
fait, et de quoi tu peux lui en vouloir ? Te rend-il malheureuse ? Te
bat-il ? Te trompe-t-il ? Non, c'est trop fort à la fin de faire
souffrir ce garçon uniquement parce qu'il est trop bon, et de lui en vouloir
uniquement parce que tu le trompes.
Elle s'approcha de Limousin, et, le regardant au fond
des yeux :
- C'est toi qui me reproches de le tromper, toi ?
toi ? toi ? Faut-il que tu aies un sale coeur ?
Il se défendit, un peu honteux :
- Mais je ne te reproche rien, ma chère amie, je te
demande seulement de ménager un peu ton mari, parce que nous avons besoin l'un
et l'autre de sa confiance. Il me semble que tu devrais comprendre cela.
Ils étaient tout près l'un de l'autre, lui grand, brun,
avec des favoris tombants, l'allure un peu vulgaire d'un beau garçon content de
lui ; elle mignonne, rose et blonde, une petite Parisienne mi-cocotte et
mi-bourgeoise, née dans une arrière-boutique, élevée sur le seuil du magasin à
cueillir les passants d'un coup d'oeil, et mariée, au hasard de cette
cueillette, avec le promeneur naïf qui s'est épris d'elle pour l'avoir vue,
chaque jour, devant cette porte, en sortant le matin et en rentrant le soir.
Elle disait :
- Mais tu ne comprends donc pas, grand niais, que je
l'exècre justement parce qu'il m'a épousée, parce qu'il m'a achetée enfin,
parce que tout ce qu'il dit, tout ce qu'il fait, tout ce qu'il pense me porte
sur les nerfs. Il m'exaspère à toute seconde par sa sottise que tu appelles de
la bonté, par sa lourdeur que tu appelles de la confiance, et puis, surtout,
parce qu'il est mon mari, lui, au lieu de toi ! Je le sens entre nous
deux, quoiqu'il ne nous gêne guère. Et puis ?... et puis ?... Non, il
est trop idiot à la fin de ne se douter de rien ! Je voudrais qu'il fût un
peu jaloux au moins. Il y a des moments où j'ai envie de lui crier :
"Mais tu ne vois donc rien, grosse bête, tu ne comprends donc pas que Paul
est mon amant."
Limousin se mit à rire :
- En attendant, tu feras bien de te taire et de ne pas
troubler notre existence.
- Oh ! je ne la troublerai pas, va ! Avec cet
imbécile-là, il n'y a rien à craindre. Non, mais c'est incroyable que tu ne
comprennes pas combien il m'est odieux, combien il m'énerve. Toi, tu as
toujours l'air de le chérir, de lui serrer la main avec franchise. Les hommes sont surprenants parfois.
- Il faut bien savoir dissimuler, ma chère.
- Il ne s'agit pas de dissimulation, mon cher, mais de
sentiments. Vous autres, quand vous trompez un homme, on dirait que vous
l'aimez tout de suite davantage ; nous autres nous le haïssons à partir du
moment où nous l'avons trompé.
- Je ne vois pas du tout pourquoi on haïrait un brave
garçon dont on prend la femme.
- Tu ne vois pas ?... tu ne vois
pas ?... C'est un tact qui vous manque à tous, cela ! Que veux-tu ? ce sont des
choses qu'on sent et qu'on ne peut pas dire. Et puis d'abord on ne doit
pas ?... Non, tu ne comprendrais point, c'est inutile ! Vous autres,
vous n'avez pas de finesse.
En souriant, avec un doux mépris de rouée, elle posa
les deux mains sur ses épaules en tendant vers lui ses lèvres ; il se
pencha la tête vers elle en l'enfermant dans une étreinte, et leurs bouches se
rencontrèrent. Et comme ils étaient debout devant la glace de la cheminée, un
autre couple tout pareil à eux s'embrassait derrière la pendule.
Ils n'avaient rien entendu, ni le bruit de la clef ni
le grincement de la porte ; mais Henriette, brusquement, poussant un cri
aigu, rejeta Limousin de ses deux bras, et ils aperçurent Parent qui les
regardait, livide, les poings fermés, déchaussé, et son chapeau sur le front.
Il les regardait, l'un après l'autre, d'un
rapide mouvement de l'oeil, sans remuer la tête. Il semblait fou ; puis
sans dire un mot, il se rua sur Limousin, le prit à pleins bras comme pour
l'étouffer, le culbuta jusque dans l'angle du salon d'un élan si impétueux, que
l'autre, perdant pied, battant l'air de ses mains, alla heurter brutalement son
crâne contre la muraille.
Mais
Henriette, quand elle comprit que son mari allait assommer son amant, se jeta
sur Parent, le saisit par le cou, et enfonçant dans la chair ses dix doigts
fins et roses, elle serra si fort, avec ses nerfs de femme éperdue, que le sang
jaillit sous ses ongles. Et elle lui mordait l'épaule comme si elle eût
voulu le déchirer avec ses dents. Parent, étranglé, suffoquant, lâcha Limousin
pour secouer sa femme accrochée à son col ; et l'ayant empoignée par la
taille, il la jeta, d'une seule poussée, à l'autre bout du salon.
Puis,
comme il avait la colère courte des débonnaires, et la violence poussive des
faibles, il demeura debout entre les deux, haletant, épuisé, ne sachant plus ce
qu'il devait faire. Sa fureur brutale s'était répandue dans cet effort, comme
la mousse d'un vin débouché, et son énergie insolite finissait en
essoufflement. Dès qu'il put parler, il balbutia :
- Allez-vous-en... tous les deux... tout de suite...
allez-vous en !...
Limousin restait immobile dans son angle, collé contre
le mur, trop effaré pour rien comprendre encore, trop effrayé pour remuer un
doigt. Henriette, les poings appuyés sur le guéridon, la tête en avant,
décoiffée, le corsage ouvert, la poitrine nue, attendait, pareille à une bête
qui va sauter.
Parent
reprit d'une voix plus forte :
- Allez-vous-en, tout de suite... Allez-vous-en !
Voyant calmée sa première exaspération, sa femme
s'enhardit, se redressa, fit deux pas vers lui, et presque insolente
déjà :
- Tu as donc perdu la tête ?... Qu'est-ce qui t'a
pris ?... Pourquoi cette agression inqualifiable ?...
Il se retourna vers elle, en levant le poing pour
l'assommer, et bégayant :
- Oh !... oh !... c'est trop fort !...
trop fort !... j'ai... j'ai... j'ai... tout entendu !...
tout !... tout !... tu comprends... tout !...
misérable !... misérable !... Vous êtes deux misérables !...
Allez-vous-en !... tous les deux !... tout de suite !... Je vous
tuerais !... Allez-vous-en !...
Elle comprit que c'était fini, qu'il savait, qu'elle ne
se pourrait point innocenter et qu'il fallait céder. Mais toute son impudence
lui était revenue et sa haine contre cet homme, exaspérée à présent, la
poussait, à l'audace, mettait en elle un besoin de défi, un besoin de bravade.
Elle dit d'une voix claire :
- Venez,
Limousin. Puisqu'on me chasse, je
vais chez vous.
Mais Limousin
ne remuait pas. Parent, qu'une colère nouvelle saisissait, se mit à
crier :
- Allez-vous-en donc !... allez-vous-en !...
misérables !... ou bien !... ou bien !...
Il saisit une chaise qu'il fit tournoyer sur sa tête.
Alors Henriette traversa le salon d'un pas
rapide, prit son amant par le bras, l'arracha du mur où il semblait scellé, et
l'entraîna vers la porte en répétant :
- Mais venez donc, mon ami, venez donc... Vous voyez bien que cet homme est
fou... Venez-donc !...
Au moment de sortir, elle se retourna vers son mari,
cherchant ce qu'elle pourrait faire, ce qu'elle pourrait inventer pour le
blesser au coeur, en quittant cette maison. Et une idée lui traversa
l'esprit, une de ces idées venimeuses, mortelles, où fermente toute la perfidie
des femmes.
Elle
dit, résolue :
- Je veux emporter mon enfant.
Parent, stupéfait, balbutia :
- Ton... ton... enfant ?... Tu oses parler de ton
enfant ?... tu oses... tu oses demander ton enfant... après... après... Oh !
oh ! oh ! c'est trop fort !... Tu oses ?... Mais va-t'en
donc, gueuse ! Va-t'en !...
Elle revint vers lui, presque souriante, presque vengée
déjà, et le bravant, tout près, face à face :
- Je veux mon enfant... et tu n'as pas le droit de le
garder, parce qu'il n'est pas à toi... tu entends, tu entends bien... Il
n'est pas à toi... Il est à Limousin.
- Parent, éperdu, cria :
- Tu mens... tu mens... misérable !
Mais elle reprit :
- Imbécile ! Tout le monde le sait, excepté toi.
Je te dis que voilà son père. Mais il suffit de regarder pour le voir...
Parent
reculait devant elle, chancelant. Puis brusquement, il se retourna, saisit une
bougie, et s'élança dans la chambre voisine.
Il revint presque aussitôt, portant sur son bras le
petit Georges enveloppé dans les couvertures de son lit. L'enfant, réveillé en
sursaut, épouvanté, pleurait. Parent le jeta dans les mains de sa femme, puis,
sans ajouter une parole, il la poussa rudement dehors, vers l'escalier où Limousin attendait par
prudence.
Puis il referma la porte, donna deux tours de
clef et poussa les verrous. A peine rentré dans le salon, il tomba de toute sa
hauteur sur le parquet.
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