|
Les recherches durèrent tout l'été ;
on ne découvrit pas le criminel. Ceux qu'on soupçonna et
qu'on arrêta prouvèrent facilement leur innocence, et le parquet dut renoncer à
la poursuite du coupable.
Mais cet assassinat semblait
avoir ému le pays entier d'une façon singulière. Il
était resté aux âmes des habitants une inquiétude, une vague peur, une
sensation d'effroi mystérieux, venue non seulement de l'impossibilité de
découvrir aucune trace, mais aussi et surtout de cette étrange trouvaille des
sabots devant la porte
de la Roque, le
lendemain. La certitude que le meurtrier avait assisté aux constatations, qu'il
vivait encore dans le village, sans doute, hantait les esprits, les obsédait, paraissait planer sur le pays comme une incessante menace.
La futaie, d'ailleurs, était devenue un
endroit redouté, évité, qu'on croyait hanté. Autrefois, les
habitants venaient s'y promener chaque dimanche dans l'après-midi. Ils s'asseyaient sur la mousse au pied des grands arbres
énormes, ou bien s'en allaient le long de l'eau en guettant les truites qui
filaient sous les herbes. Les garçons louaient aux boules, aux quilles, au
bouchon, à la balle, en certaines places où ils avaient découvert, aplani et
battu le sol ; et les filles, par rangs de quatre
ou cinq, se promenaient en se tenant par le bras, piaillant de leurs voix
criardes des romances qui grattaient l'oreille, dont les notes fausses
troublaient l'air tranquille et agaçaient les nerfs des dents ainsi que des
gouttes de vinaigre. Maintenant personne n'allait plus sous la voûte épaisse et haute, comme si on se fût attendu à y trouver toujours
quelque cadavre couché.
L'automne vint, les feuilles
tombèrent. Elles tombaient jour et nuit, descendaient en tournoyant,
rondes et légères, le long des grands arbres ; et
on commençait à voir le ciel à travers les branches. Quelquefois, quand un coup de vent passait sur les cimes, la pluie lente et
continue s'épaississait brusquement, devenait une averse vaguement bruissante
qui couvrait la mousse d'un épais tapis jaune, criant un peu sous les pas. Et
le murmure presque insaisissable, le murmure flottant, incessant, doux et
triste de cette chute, semblait une plainte, et ces feuilles, tombant toujours,
semblaient des larmes, de grandes larmes versées par les grands arbres tristes
qui pleuraient jour et nuit sur la fin de l'année, sur la fin des aurores
tièdes et des doux crépuscules, sur la fin des brises chaudes et des clairs
soleils, et aussi peut-être sur le crime qu'ils avaient vu commettre sous leur
ombre, sur l'enfant violée et tuée à leur pied. Ils pleuraient dans le
silence du bois désert et vide, du bois abandonné et redouté, où devait errer,
seule, l'âme, la petite âme de la petite morte. La Brindille, grossie par les orages, coulait plus vite, jaune et
colère, entre ses berges sèches, entre deux haies de saules maigres et nus.
Et voilà que Renardet, tout à
coup, revint se promener sous la futaie. Chaque jour, à la nuit tombante, il sortait de sa maison, descendait à pas lents son perron,
et s'en allait sous les arbres d'un air songeur, les mains dans les poches. Il
marchait longtemps sur la mousse humide et molle, tandis qu'une légion de
corbeaux, accourue de tous les voisinages pour coucher dans les grandes cimes,
se déroulait à travers l'espace, à la façon d'un immense voile de deuil flottant
au vent, en poussant des clameurs violentes et sinistres.
Quelquefois, ils se posaient,
criblant de taches noires les branches emmêlées sur le ciel rouge, sur le ciel
sanglant des crépuscules d'automne. Puis, tout à coup, ils repartaient en
croassant affreusement et en déployant de nouveau au-dessus du bois le long
feston sombre de leur vol. Ils s'abattaient enfin sur les faites les plus hauts
et cessaient peu à peu leurs rumeurs, tandis que la nuit grandissante mêlait
leurs plumes noires au noir de l'espace.
Renardet errait encore au pied des arbres, lentement ; puis, quand les ténèbres opaques ne lui
permettaient plus de marcher, il rentrait, tombait comme une masse dans son
fauteuil, devant la cheminée claire, en tendant au foyer ses pieds humides qui
fumaient longtemps contre la flamme.
Or, un matin, une grande
nouvelle courut dans le pays. le maire faisait abattre
sa futaie.
Vingt bûcherons travaillaient déjà.
Ils avaient commencé par le coin le plus proche de la
maison, et ils allaient vite en présence du maître.
D'abord, les ébrancheurs grimpaient
le long du tronc. Liés à lui par un collier de
corde, ils l'enlacent d'abord de leurs bras, puis, levant une jambe, ils le
frappent fortement d'un coup de pointe d'acier fixée à leur semelle. La
pointe entre dans le bois, y reste enfoncée, et
l'homme s'élève dessus comme sur une marche pour frapper de l'autre pied avec
l'autre pointe sur laquelle il se soutiendra de nouveau en recommençant avec la
première.
Et, à chaque montée, il porte plus haut le collier de
corde qui l'attache à l'arbre ; sur ses reins, pend et brille la hachette
d'acier. Il grimpe toujours doucement comme une bête parasite attaquant un
géant, il monte lourdement le long de l'immense
colonne, l'embrassant et l'éperonnant pour aller le décapiter.
Dès qu'il arrive aux premières branches, il s'arrête,
détache de son flanc la serpe aiguë et il frappe. Il frappe
avec lenteur, avec méthode, entaillant le membre tout près du tronc ; et,
soudain, la branche craque, fléchit, s'incline, s'arrache et s'abat en frôlant
dans sa chute les arbres voisins. Puis elle s'écrase sur le sol avec un grand
bruit de bois brisé, et toutes ses menues branchettes palpitent longtemps.
Le sol se couvrait de débris que d'autres hommes taillaient
à leur tour, liaient en fagots et empilaient en tas,
tandis que les arbres restés encore debout semblaient des poteaux démesurés,
des pieux gigantesques amputés et rasés par l'acier tranchant des serpes.
Et, quand l'ébrancheur avait fini sa besogne, il
laissait au sommet du fût droit et mince le collier de corde qu'il y avait
porté, il redescendait ensuite à coups d'éperon le long du tronc découronné que
les bûcherons alors attaquaient par la base en frappant à grands coups qui
retentissaient dans tout le reste de la futaie.
Quand la blessure du pied semblait assez profonde,
quelques hommes tiraient, en poussant un cri cadencé,
sur la corde fixée au sommet, et l'immense mât soudain craquait et tombait sur
le sol avec le bruit sourd et la secousse d'un coup de canon lointain.
Et le bois diminuait chaque
jour, perdant ses arbres abattus comme une armée perd ses soldats.
Renardet ne s'en allait plus ;
il restait là du matin au soir, contemplant, immobile et les mains derrière le
dos, la mort lente de sa futaie. Quand un arbre était tombé, il posait le pied dessus, ainsi que sur un cadavre. Puis il
levait les yeux sur le suivant avec une sorte d'impatience secrète et calme,
comme s'il eût attendu, espéré, quelque chose à la fin
du massacre.
Cependant, on approchait du lieu où la petite Roque
avait été trouvée. On y parvint enfin, un soir, à l'heure du crépuscule.
Comme il faisait sombre, le ciel étant couvert, les
bûcherons voulurent arrêter leur travail, remettant au lendemain la chute d'un
hêtre énorme, mais le maître s'y opposa, et exigea
qu'à l'heure même on ébranchât et abattit ce colosse qui avait ombragé le
crime.
Quand l'ébrancheur l'eut mis à nu, eut terminé sa
toilette de condamné, quand les bûcherons en eurent sapé la base, cinq hommes
commencèrent à tirer sur la corde attachée au faîte.
L'arbre résista ; son tronc puissant bien
qu'entaillé jusqu'au milieu était rigide comme du fer. Les ouvriers, tous ensemble, avec une sorte de
saut régulier, tendaient la corde en se couchant jusqu'à terre, et ils poussaient un cri de gorge essoufflé qui montrait et
réglait leur effort.
Deux bûcherons, debout contre le géant, demeuraient la
hache au poing, pareils à deux bourreaux prêts à frapper encore, et Renardet, immobile, la main sur l'écorce, attendait la
chute avec une émotion inquiète et nerveuse. Un des hommes lui dit :
- Vous êtes trop près, monsieur le maire ; quand
il tombera, ça pourrait vous blesser.
Il ne répondit pas et ne recula point ;
il semblait prêt à saisir lui-même à pleins bras le hêtre pour le terrasser
comme un lutteur.
Ce fut tout à coup, dans le pied de la haute colonne de
bois, un déchirement qui sembla courir jusqu'au sommet comme une secousse douloureuse ; et elle s'inclina un peu, prête à tomber,
mais résistant encore. Les hommes, excités, roidirent leurs bras, donnèrent un
effort plus grand ; et comme l'arbre, brisé,
croulait, soudain Renardet fit un pas en avant, puis s'arrêta, les épaules
soulevées pour recevoir le choc irrésistible, le choc mortel qui l'écraserait
sur le sol.
Mais le hêtre, ayant un peu dévié, lui frôla seulement
les reins, le rejetant sur la face à cinq mètres de là.
Les ouvriers s'élancèrent pour le relever ;
il s'était déjà soulevé lui-même sur les genoux, étourdi, les yeux égarés, et
passant la main sur son front, comme s'il se réveillait d'un accès de folie.
Quand il se fut remis sur ses
pieds, les hommes, surpris, l'interrogèrent, ne comprenant point ce qu'il avait
fait. Il répondit, en balbutiant, qu'il avait eu un moment d'égarement, ou,
plutôt, une seconde de retour à l'enfance, qu'il s'était imaginé avoir le temps
de passer sous l'arbre, comme les gamins passent en courant devant les voitures
au trot, qu'il avait joué au danger, que, depuis huit jours, il sentait cette
envie grandir en lui, en se demandant, chaque fois qu'un arbre craquait pour
tomber, si on pourrait passer dessous sans être touché. C'était une bêtise, il l'avouait ; mais tout le monde a de ces minutes
d'insanité et de ces tentations d'une stupidité puérile.
Il s'expliquait lentement, cherchant ses mots, la voix sourde ; puis il s'en alla en disant :
- A demain, mes amis, à demain.
Dès qu'il fut rentré dans sa
chambre, il s'assit devant sa table, que sa lampe, coiffée d'un abat-jour,
éclairait vivement, et, prenant son front entre ses mains, il se mit à pleurer.
Il pleura longtemps,
puis s'essuya les yeux, releva la tête et regarda sa pendule. Il n'était pas
encore six heures. Il pensa : "J'ai le temps
avant le dîner" et il alla fermer sa porte à clef. Il revint alors
s'asseoir devant sa table ; il fit sortir le tiroir du milieu, prit dedans
un revolver et le posa sur ses papiers, en pleine
clarté. L'acier de l'arme luisait, jetait des reflets
pareils à des flammes.
Renardet le contempla quelque temps avec l'oeil trouble
d'un homme ivre ; puis il se leva et se mit à marcher. Il
allait d'un bout à l'autre de l'appartement, et de temps en temps
s'arrêtait pour repartir aussitôt. Soudain, il ouvrit
la porte de son cabinet de toilette, trempa une serviette dans la cruche à eau
et se mouilla le front, comme il avait fait le matin du crime. Puis il se remit
à marcher. Chaque fois qu'il passait devant sa table, l'arme brillante attirait
son regard, sollicitait sa main ; mais il guettait la
pendule et pensait : "J'ai encore le temps."
La demie de six heures sonna. Il prit alors le revolver, ouvrit la bouche toute grande avec une
affreuse grimace, et enfonça le canon dedans comme s'il eût voulu l'avaler. Il resta ainsi quelques secondes, immobile, le doigt sur la
gâchette, puis, brusquement secoué par un frisson d'horreur, il cracha le
pistolet sur le tapis.
Et il retomba sur son fauteuil en sanglotant :
- Je ne peux pas. Je n'ose pas ! Mon Dieu !
Mon Dieu ! Comment faire pour avoir le courage de
me tuer !
On frappait à la porte ;
il se dressa, affolé. Un domestique disait :
- Le dîner de Monsieur est prêt.
Il répondit :
- C'est bien. Je descends.
Alors il ramassa l'arme,
l'enferma de nouveau dans le tiroir, puis se regarda dans la glace de la
cheminée pour voir si son visage ne lui semblait pas trop convulsé. Il était rouge, comme toujours, un peu
plus rouge peut-être. Voilà tout. Il descendit
et se mit à table.
Il mangea lentement, en homme qui veut faire traîner le
repas, qui ne veut point se retrouver seul avec
lui-même. Puis il fuma plusieurs pipes dans la salle
pendant qu'on desservait. Puis il remonta dans sa chambre.
Dès
qu'il s'y fut enfermé, il regarda sous son lit, ouvrit
toutes ses armoires, explora tous les coins, fouilla tous les meubles. Il alluma ensuite les bougies de sa cheminée, et, tournant
plusieurs fois sur lui-même, parcourant de l'oeil tout l'appartement avec une
angoisse d'épouvante qui lui crispait la face, car il savait bien qu'il allait
la voir, comme toutes les nuits, la petite Roque, la petite fille qu'il avait
violée, puis étranglée.
Toutes les nuits, l'odieuse vision recommençait.
C'était d'abord dans ses oreilles une sorte de
ronflement comme le bruit d'une machine à battre ou le passage lointain d'un
train sur un pont. Il commençait alors à haleter, à étouffer, et il lui
fallait déboutonner son col de chemise et sa ceinture. Il marchait pour faire circuler le sang, il essayait de lire, il essayait de
chanter ; c'était en vain ; sa pensée, malgré lui, retournait au jour
du meurtre, et le lui faisait recommencer dans ses détails les plus secrets,
avec toutes ses émotions les plus violentes de la première minute à la
dernière.
Il avait senti, en se levant, ce matin-là, le matin de
l'horrible jour, un peu d'étourdissement et de migraine qu'il attribuait à la
chaleur, de sorte qu'il était resté dans sa chambre jusqu'à l'appel du
déjeuner. Après le repas, il avait fait la
sieste ; puis il était sorti vers la fin de l'après-midi pour respirer la
brise fraîche et calmante sous les arbres de sa futaie.
Mais,
dès qu'il fut dehors, l'air lourd et brûlant de la plaine l'oppressa davantage.
Le soleil, encore haut dans le ciel, versait sur la
terre calcinée, sèche et assoiffée, des flots de lumière ardente. Aucun souffle de vent
ne remuait les feuilles. Toutes les bêtes, les oiseaux, les
sauterelles elles-mêmes se taisaient. Renardet gagna les grands arbres et se mit à marcher sur la mousse où la Brindille évaporait un
peu de fraîcheur sous l'immense toiture de branches. Mais il se sentait
mal à l'aise. Il lui semblait qu'une main inconnue, invisible, lui serrait le
cou ; et il ne songeait presque à rien, ayant
d'ordinaire peu d'idées dans la tête. Seule, une pensée vague le hantait depuis
trois mois, la pensée de se remarier. Il souffrait de vivre seul, il en souffrait moralement et physiquement.
Habitué depuis dix ans à sentir une femme près de lui, accoutumé à sa présence
de tous les instants, à son étreinte quotidienne, il avait
besoin, un besoin impérieux et confus de son contact incessant et de son baiser
régulier. Depuis la mort de Mme Renardet, il souffrait sans cesse sans bien
comprendre pourquoi, il souffrait de ne plus sentir sa
robe frôler ses jambes tout le jour, et de ne plus pouvoir se calmer et
s'affaiblir entre ses bras surtout. Il était veuf depuis six mois à peine et il cherchait déjà dans les environs quelle jeune fille ou
quelle veuve il pourrait épouser lorsque son deuil serait fini.
Il
avait une âme chaste, mais logée dans un corps puissant d'hercule, et des
images charnelles commençaient à troubler son sommeil et ses veilles. Il les chassait ; elles revenaient ; et il murmurait par
moment en souriant de lui-même :
- Me voici comme saint Antoine.
Ayant eu ce matin-là plusieurs
de ces visions obsédantes, le désir lui vint tout à coup de se baigner dans la Brindille pour se
rafraîchir et apaiser l'ardeur de son sang.
Il connaissait un peu plus
loin un endroit large et profond où les gens du pays venaient se tremper
quelquefois en été. Il y alla.
Des saules épais cachaient ce
bassin clair où le courant se reposait, sommeillait un peu avant de repartir. Renardet,
en approchant, crut entendre un léger bruit, un faible
clapotement qui n'était point celui du ruisseau sur les berges. Il écarta doucement les feuilles et regarda. Une fillette,
toute nue, toute blanche à travers l'onde
transparente, battait l'eau des deux mains, en dansant un peu dedans, et
tournant sur elle-même avec des gestes gentils. Ce n'était plus une enfant, ce
n'était pas encore une femme ; elle était grasse et formée tout en
gardant un air de gamine précoce, poussée vite, presque mure. Il ne bougeait plus, perclus de surprise, d'angoisse, le
souffle coupé par une émotion bizarre et poignante. Il demeurait là, le coeur
battant comme si un de ses rêves sensuels venait de se réaliser, comme si une
fée impure eût fait apparaître devant lui cet être troublant et trop jeune,
cette petite Vénus paysanne, née dans les bouillons du ruisselet, comme
l'autre, la grande, dans les vagues de la mer.
Soudain l'enfant sortit du bain, et, sans le voir, s'en
vint vers lui pour chercher ses hardes et se rhabiller. A mesure qu'elle
approchait à petits pas hésitants, par crainte des cailloux pointus, il se sentait poussé vers elle par une force irrésistible,
par un emportement bestial qui soulevait toute sa chair, affolait son âme et le
faisait trembler des pieds à la tète.
Elle resta debout, quelques secondes, derrière
le saule qui le cachait. Alors,
perdant toute raison, il ouvrit les branches, se rua
sur elle et la saisit dans ses bras. Elle tomba, trop effarée pour
résister, trop épouvantée pour appeler, et il la
posséda sans comprendre ce qu'il faisait. Il se réveilla de
son crime, comme on se réveille d'un cauchemar. L'enfant
commençait à pleurer.
Il dit :
- Tais-toi, tais-toi donc. Je te
donnerai de l'argent. Mais
elle n'écoutait pas ; elle sanglotait.
Il reprit :
- Mais tais-toi donc. Tais-toi donc.
Tais-toi donc. Elle hurla en se tordant pour
s'échapper.
Il comprit brusquement qu'il était perdu ;
et il la saisit par le cou pour arrêter dans sa bouche ces clameurs déchirantes
et terribles. Comme elle continuait à se débattre avec la force exaspérée d'un
être qui veut fuir la mort, il ferma ses mains de
colosse sur la petite gorge gonflée de cris, et il l'eut étranglée en quelques
instants, tant il serrait furieusement, sans qu'il songeât à la tuer, mais
seulement pour la faire taire.
Puis il se dressa, éperdu d'horreur.
Elle gisait devant lui, sanglante et la face noire. Il allait se sauver, quand surgit dans
son âme bouleversée l'instinct mystérieux et confus qui guide tous les êtres en
danger.
Il faillit jeter le corps à l'eau ;
mais une autre impulsion le poussa vers les hardes dont il fit un mince paquet.
Alors, comme il avait de la ficelle dans ses
poches, il le lia et le cacha dans un trou profond du ruisseau, sous un tronc
d'arbre dont le pied baignait dans la Brindille.
Puis il s'en alla, à grands pas, gagna
les prairies, fit un immense détour pour se montrer à des paysans qui
habitaient fort loin de là, de l'autre côté du pays, et il rentra pour dîner à
l'heure ordinaire en racontant à ses domestiques tout le parcours de sa
promenade.
Il dormit pourtant cette nuit-là ; il dormit d'un
épais sommeil de brute, comme doivent dormir quelquefois les condamnés à mort. Il n'ouvrit les yeux qu'aux premières
lueurs du jour, et il attendit, torturé par la peur du forfait découvert,
l'heure ordinaire de son réveil.
Puis il dut assister à toutes
les constatations. Il le fit a la façon des
somnambules, dans une hallucination qui lui montrait les choses et les hommes à
travers une sorte de songe, dans un nuage d'ivresse, dans ce doute d'irréalité
qui trouble l'esprit aux heures des grandes catastrophes. Seul le cri
déchirant de la Roque
lui traversa le coeur. A ce moment il faillit se jeter
aux genoux de la vieille femme en criant : "C'est moi." Mais il
se contint. Il alla pourtant, durant la nuit, repêcher les sabots de la morte,
pour les porter sur le seuil de sa mère.
Tant que dura l'enquête, tant qu'il dut guider et égarer la justice, il fut calme, maître de lui, rusé et
souriant. Il discutait paisiblement avec les
magistrats toutes les suppositions qui leur passaient par l'esprit, combattait
leurs opinions, démolissait leurs raisonnements. Il
prenait même un certain plaisir âcre et douloureux à troubler leurs
perquisitions, à embrouiller leurs idées, à innocenter ceux qu'ils
suspectaient.
Mais à partir du jour où les recherches furent
abandonnées, il devint peu à peu nerveux, plus
excitable encore qu'autrefois, bien qu'il maîtrisât ses colères. Les bruits
soudains le faisaient sauter de peur ; il
frémissait pour la moindre chose, tressaillait parfois des pieds à la tête
quand une mouche se posait sur son front. Alors un
besoin impérieux de mouvement l'envahit, le força à des courses prodigieuses,
le tint debout des nuits entières, marchant à travers sa chambre.
Ce n'était point qu'il fût harcelé
par des remords. Sa nature brutale ne se
prêtait à aucune nuance de sentiment ou de crainte morale. Homme d'énergie et
même de violence, né pour faire la guerre, ravager les pays conquis et
massacrer les vaincus, plein d'instincts sauvages de chasseur et de batailleur,
il ne comptait guère la vie humaine. Bien qu'il respectât l'Eglise, par
politique, il ne croyait ni à Dieu, ni au diable, n'attendant par conséquent,
dans une autre vie, ni châtiment, ni récompense de ses actes en celle-ci. Il
gardait pour toute croyance une vague philosophie faite de toutes les idées des
encyclopédistes du siècle dernier ; et il considérait la religion comme
une sanction morale de la loi, l'une et l'autre ayant été inventas par les
hommes pour régler les rapports sociaux.
Tuer quelqu'un en duel, ou à la guerre, ou dans une
querelle, ou par accident, ou par vengeance, ou même par forfanterie, lui eût
semblé une chose amusante et crâne, et n'eût pas laissé plus de traces en son
esprit que le coup de fusil tiré sur un lièvre ;
mais il avait ressenti une notion profonde du meurtre de cette enfant. il l'avait commis d'abord dans l'affolement d'une ivresse
irrésistible, dans une espèce de tempête sensuelle emportant sa raison. Et il
avait gardé au coeur, gardé dans sa chair, gardé sur ses lèvres, gardé jusque
dans ses doigts d'assassin une sorte d'amour bestial, en même temps qu'une
horreur épouvantée pour cette fillette surprise par lui et tuée lâchement. A
tout instant sa pensée revenait à cette scène horrible ;
et bien qu'il s'efforçât de chasser cette image, qu'il l'écartât avec terreur,
avec dégoût, il la sentait rôder dans son esprit, tourner autour de lui,
attendant sans cesse le moment de réapparaître.
Alors il eut peur des soirs,
peur de l'ombre tombant autour de lui. Il ne savait pas encore pourquoi les
ténèbres lui semblaient effrayantes ; mais il les
redoutait d'instinct ; il les sentait peuplées de terreurs. Le jour clair ne se prête point aux épouvantes. On y voit les choses
et les êtres ; aussi n'y rencontre-t-on que les
choses et les êtres naturels qui peuvent se montrer dans la clarté. Mais la
nuit, la nuit opaque, plus épaisse que des murailles, et vide, la nuit infinie,
si noire, si vaste, où l'on peut frôler d'épouvantables choses, la nuit où l'on
sent errer, rôder l'effroi mystérieux, lui paraissait cacher un danger inconnu,
proche et menaçant ! Lequel ?
Il le sut bientôt. Comme il
était dans son fauteuil, assez tard, un soir qu'il ne
dormait pas, il crut voir remuer le rideau de sa fenêtre. Il attendit,
inquiet, le coeur battant ; la draperie ne bougeait point ; puis
soudain, elle s'agita de nouveau ; du moins il pensa qu'elle s'agitait. Il
n'osait point se lever ; il n'osait plus respirer ; et pourtant il
était brave ; il s'était battu souvent et il aurait
aimé découvrir chez lui des voleurs.
Etait-il vrai qu'il remuait, ce rideau ? Il se le
demandait, craignant d'être trompé par ses yeux. C'était si
peu de chose, d'ailleurs, un léger frisson de l'étoffe, une sorte de
tremblement des plis, à peine une ondulation comme celle que produit le
vent. Renardet demeurait les yeux fixes, le cou tendu ; et brusquement il
se leva, honteux de sa peur, fit quatre pas, saisit la draperie à deux mains et l'écarta largement. Il ne vit
rien d'abord que les vitres noires, noires comme des plaques d'encre luisante.
La nuit, la grande nuit impénétrable s'étendait
par-derrière jusqu'à l'invisible horizon. Il restait debout en face de cette
ombre illimitée ; et tout à coup il y aperçut une
lueur, une lueur mouvante, qui semblait éloignée. Alors il approcha
son visage du carreau, pensant qu'un pêcheur d'écrevisses braconnait sans doute
dans la Brindille,
car il était minuit passé, et cette lueur rampait au bord de l'eau, sous la
futaie. Comme il ne distinguait pas encore, Renardet
enferma ses yeux entre ses mains ; et brusquement cette lueur devint une
clarté, et il aperçut la petite Roque nue et sanglante sur la mousse.
Il recula crispé d'horreur, heurta son siège et tomba
sur le dos. Il y resta quelques minutes l'âme en
détresse, puis il s'assit et se mit à réfléchir. Il avait
eu une hallucination, voilà tout ; une hallucination venue de ce qu'un
maraudeur de nuit marchait au bord de l'eau avec son fanal. Quoi d'étonnant
d'ailleurs à ce que le souvenir de son crime était en
lui, parfois, la vision de la morte.
S'étant relevé, il but un verre d'eau, puis s'assit. Il
songeait : "Que vais-je faire, si cela recommence ?" Et
cela recommencerait, il le sentait, il en était sûr.
Déjà la fenêtre sollicitait son regard, l'appelait, l'attirait. Pour ne plus la voir, il tourna sa chaise ; puis il prit un
livre et essaya de lire ; mais il lui sembla entendre bientôt s'agiter
quelque chose derrière lui, et il fit brusquement pivoter sur un pied son
fauteuil. Le rideau remuait encore ; certes, il avait
remué, cette fois ; il n'en pouvait plus douter ; il s'élança et le
saisit d'une main si brutale qu'il le jeta bas avec sa galerie ; puis il
colla avidement sa face contre la vitre. Il ne vit
rien. Tout était noir au dehors ; et il respira
avec la joie d'un homme dont on vient de sauver la vie.
Donc il retourna s'asseoir ; mais presque aussitôt
le désir le reprit de regarder de nouveau par la fenêtre. Depuis que le rideau
était tombé, elle faisait une sorte de trou sombre attirant, redoutable, sur la campagne obscure. Pour ne point
céder à cette dangereuse tentation, il se dévêtit, souffla ses lumières, se
coucha et ferma les yeux.
Immobile, sur le dos, la peau chaude et moite, il
attendait le sommeil. Une grande lumière tout à coup
traversa ses paupières. Il les ouvrit, croyant sa demeure en feu. Tout était noir, et il se mit sur son coude pour tâcher de
distinguer sa fenêtre qui l'attirait toujours, invinciblement. A force
de chercher à voir, il aperçut quelques étoiles ;
et il se leva, traversa sa chambre à tâtons, trouva les carreaux avec ses mains
étendues, appliqua son front dessus. Là-bas, sous les arbres, le corps de la
fillette luisait comme du phosphore, éclairant l'ombre autour de lui !
Renardet poussa un cri et se sauva vers son lit, où il resta jusqu'au matin, la tête cachée sous l'oreiller.
A partir de ce moment, sa vie devint intolérable. Il
passait ses jours dans la terreur des nuits ; et
chaque nuit, la vision recommençait. A peine enfermé dans sa chambre, il essayait de lutter ; mais en vain. Une force
irrésistible le soulevait et le poussait à sa vitre,
comme pour appeler le fantôme et il le voyait aussitôt, couché d'abord au lieu
du crime, couché les bras ouverts, les jambes ouvertes, tel que le corps avait
été trouvé. Puis la morte se levait et s'en venait, à petits pas, ainsi que
l'enfant avait fait en sortant de la rivière. Elle s'en venait, doucement, tout droit en passant sur le gazon et
sur la corbeille de fleurs desséchées ; puis elle s'élevait dans l'air, vers
la fenêtre de Renardet. Elle venait vers lui, comme elle
était venue le jour du crime, vers le meurtrier. Et l'homme reculait devant l'apparition, il reculait jusqu'à son lit et
s'affaissait dessus, sachant bien que la petite était entrée et qu'elle se
tenait maintenant derrière le rideau qui remuerait tout à l'heure. Et jusqu'au
jour il le regardait, ce rideau, d'un oeil fixe,
s'attendant sans cesse à voir sortir sa victime. Mais elle ne
se montrait plus ; elle restait là, sous l'étoffe agitée parfois d'un
tremblement. Et Renardet, les
doigts crispés sur ses draps, les serrait ainsi qu'il
avait serré la gorge de la petite Roque. Il écoutait sonner les heures ; il entendait battre dans le silence le
balancier de sa pendule et les coups profonds de son coeur. Et
il souffrait, le misérable, plus qu'aucun homme n'avait jamais souffert.
Puis, dès qu'une ligne blanche apparaissait au plafond,
annonçant le jour prochain, il se sentait délivré, seul enfin, seul dans sa chambre ; et il se recouchait. Il
dormait alors quelques heures, d'un sommeil inquiet et fiévreux, où il
recommençait souvent en rêve l'épouvantable vision de ses veilles.
Quand il descendait plus tard pour
le déjeuner de midi, il se sentait courbaturé comme après de prodigieuses
fatigues ; et il mangeait à peine, hanté toujours par la crainte de celle
qu'il reverrait la nuit suivante.
Il savait bien pourtant que ce n'était pas une
apparition, que les morts ne reviennent point, et que son âme malade, son âme
obsédée par une pensée unique, par un souvenir inoubliable, était la seule
cause de son supplice, la seule évocatrice de la morte ressuscitée par elle,
appelée par elle et dressée aussi par elle devant ses yeux où restait empreinte
l'image ineffaçable. Mais il savait aussi qu'il ne
guérirait pas, qu'il n'échapperait jamais à la persécution sauvage de sa
mémoire ; et il se résolut à mourir, plutôt que de supporter plus
longtemps ces tortures.
Alors il chercha comment il se tuerait. Il voulait
quelque chose de simple et de naturel, qui ne
laisserait pas croire à un suicide. Car il tenait à sa réputation, au nom légué
par ses pères ; et si on soupçonnait la cause de
sa mort, on songerait sans doute au crime inexpliqué, à l'introuvable
meurtrier, et on ne tarderait point à l'accuser du forfait.
Une idée étrange lui était venue, celle de se faire
écraser par l'arbre au pied duquel il avait assassiné la petite Roque. Il se décida donc à faire abattre sa futaie et à simuler un
accident. Mais le hêtre refusa de lui casser les reins.
Rentré chez lui, en proie à un désespoir éperdu, il avait saisi son revolver, et puis il n'avait pas osé
tirer.
L'heure du dîner sonna ; il avait mangé, puis
était remonté. Et il ne savait pas ce qu'il allait
faire. Il se sentait lâche maintenant qu'il avait
échappé une première fois. Tout à l'heure il était prêt, fortifié, décidé,
maître de son courage et de sa résolution ; à présent, il était faible et il avait peur de la mort, autant que de la morte.
Il balbutiait : "Je n'oserai plus, je
n'oserai plus" ; et il regardait avec terreur, tantôt l'arme sur sa
table, tantôt le rideau qui cachait sa fenêtre. Il lui semblait aussi que
quelque chose d'horrible aurait lieu sitôt que sa vie
cesserait ! Quelque chose ? Quoi ? Leur rencontre peut-être ?
Elle le guettait, elle l'attendait, l'appelait, et c'était pour le prendre à
son tour, pour l'attirer dans sa vengeance et le décider à mourir qu'elle se
montrait ainsi tous les soirs.
Il se mit à pleurer comme un enfant, répétant :
"Je n'oserai plus." Puis il tomba sur les genoux, et balbutia : "Mon Dieu, mon Dieu." Sans croire à Dieu, pourtant. Et il
n'osait plus, en effet, regarder sa fenêtre où il savait blottie l'apparition,
ni sa table où luisait son revolver.
Quand il se fut relevé, il dit tout haut :
- Ça ne peut pas durer, il
faut en finir.
Le son de sa voix dans la chambre silencieuse lui fit
passer un frisson de peur le long des membres ; mais comme il ne se
décidait à prendre aucune résolution ; comme il sentait bien que le doigt
de sa main refuserait toujours de presser la gâchette de l'arme, il retourna
cacher sa tête sous les couvertures de son lit, et il réfléchit.
Il lui fallait trouver quelque chose qui le forcerait à
mourir, inventer une ruse contre lui-même qui ne lui laisserait plus aucune
hésitation, aucun retard, aucun regret possibles. Il enviait les condamnés qu'on mène à l'échafaud
au milieu des soldats. Oh ! s'il pouvait
prier quelqu'un de tirer ; s'il pouvait, avouant l'état de son âme,
avouant son crime à un ami sûr qui ne le divulguerait jamais, obtenir de lui la
mort. Mais à qui demander ce service terrible ? A
qui ? Il cherchait parmi les gens qu'il
connaissait. Le médecin ? Non. Il raconterait cela plus
tard, sans doute ? Et tout à coup, une bizarre pensée
traversa son esprit. Il allait écrire au juge
d'instruction, qu'il connaissait intimement, pour se dénoncer lui-même. Il lui dirait tout, dans cette lettre,
et le crime, et les tortures qu'il endurait, et sa résolution de mourir, et ses
hésitations, et le moyen qu'il employait pour forcer son courage défaillant. Il le supplierait au nom de leur vieille amitié de détruire
sa lettre dès qu'il aurait appris que le coupable s'était fait justice.
Renardet pouvait compter sur ce magistrat, il le
savait sûr, discret, incapable même d'une parole légère. C'était
un de ces hommes qui ont une conscience inflexible gouvernée, dirigée, réglée
par leur seule raison.
A peine eut-il formé ce projet qu'une joie
bizarre envahit son coeur. Il était tranquille à présent. Il allait
écrire sa lettre, lentement, puis, au jour levant, il la déposerait dans la
boîte clouée au mur de sa métairie, puis il monterait sur sa tour pour voir
arriver le facteur, et quand l'homme à la blouse bleue s'en irait, il se
jetterait la tête la première sur les roches où s'appuyaient les fondations. Il prendrait soin d'être vu d'abord par les ouvriers qui abattaient
son bois. Il pourrait donc grimper sur la marche
avancée qui portait le mât du drapeau déployé aux jours de fête. Il casserait ce mât d'une secousse et se précipiterait avec lui.
Comment douter d'un accident ? Et il se tuerait
net, étant donné son poids et la hauteur de sa tour.
Il sortit aussitôt de son lit, gagna sa table et se mit
à écrire ; il n'oublia rien, pas un détail du crime, pas un détail de sa
vie d'angoisses, pas un détail des tortures de son coeur, et il termina en
annonçant qu'il s'était condamné lui-même, qu'il allait exécuter le criminel,
et en priant son ami, son ancien ami, de veiller à ce que jamais on n'accusât
sa mémoire.
En achevant sa lettre, il s'aperçut que le jour était
venu. Il la ferma, la cacheta, écrivit l'adresse, puis
il descendit à pas légers, courut jusqu'à la petite boite blanche collée au
mur, au coin de la ferme, et quand il eut jeté dedans ce papier qui énervait sa
main, il revint vite, referma les verrous de la grande porte et grimpa sur sa
tour pour attendre le passage du piéton qui emporterait son arrêt de mort.
Il se sentait calme, maintenant, délivré, sauvé !
Un vent froid, sec, un vent de glace lui passait sur la
face. Il l'aspirait avidement, la bouche ouverte,
buvant sa caresse gelée. Le ciel était rouge, d'un rouge ardent, d'un rouge d'hiver, et toute la plaine blanche de givre brillait sous
les premiers rayons du soleil, comme si elle eut été poudrée de verre pilé. Renardet, debout, nu-tête, regardait
le vaste pays, les prairies à gauche, à droite le village dont les cheminées
commençaient à fumer pour le repas du matin.
A ses pieds il voyait couler la Brindille, dans les
roches où il s'écraserait tout à l'heure. Il se
sentait renaître dans cette belle aurore glacée et plein de force, plein de
vie. La lumière le baignait, l'entourait, le
pénétrait comme une espérance. Mille
souvenirs l'assaillaient, des souvenirs de matins pareils, de marche rapide sur
la terre dure qui sonnait sous les pas, de chasses heureuses au bord des étangs
où dorment les canards sauvages. Toutes les bonnes choses qu'il aimait, les
bonnes choses de l'existence accouraient dans son souvenir, l'aiguillonnaient
de désirs nouveaux, réveillaient tous les appétits vigoureux de son corps actif
et puissant.
Et il allait
mourir ? Pourquoi ? Il allait se tuer
subitement parce qu'il avait peur d'une ombre ? peur
de rien ? Il était riche et jeune encore ! Quelle folie ! Mais
il lui suffisait d'une distraction, d'une absence, d'un
voyage pour oublier ! Cette nuit même, il ne
l'avait pas vue, l'enfant, parce que sa pensée préoccupée, s'était égarée sur
autre chose. Peut-être ne la reverrait-il plus ?
Et si elle le hantait encore dans cette maison,
certes, elle ne le suivrait pas ailleurs ! La terre
était grande, et l'avenir long ! Pourquoi mourir ?
Son regard errait sur les prairies, et il aperçut une tache bleue dans le sentier le long de la Brindille. C'était
Médéric qui s'en venait apporter les lettres de la ville
et emporter celles du village.
Renardet eut un sursaut, la sensation d'une douleur le
traversant, et il s'élança dans l'escalier tournant pour reprendre sa lettre,
pour la réclamer au facteur. Peu lui importait d'être vu, maintenant ; il
courait à travers l'herbe où moussait la glace légère
des nuits, et il arriva devant la boîte, au coin de la ferme, juste en même
temps que le piéton.
L'homme
avait ouvert la petite porte de bois et prenait les quelques papiers déposés là
par des habitants du pays.
Renardet lui dit :
- Bonjour, Médéric.
- Bonjour, m'sieur le maire.
- Dites donc, Médéric, j'ai jeté à la boite une lettre
dont j'ai besoin. Je viens vous demander de me la rendre.
- C'est bien, m'sien le maire, on vous la donnera.
Et le facteur leva les yeux. Il
demeura stupéfait devant le visage de Renardet ; il avait les joues
violettes, le regard trouble, cerclé de noir, comme enfoncé dans la tête, les
cheveux en désordre, la barbe mêlée, la cravate défaite. Il était
visible qu'il ne s'était point couché.
L'homme demanda :
- C'est-il que vous êtes malade, m'sieu le maire ?
L'autre, comprenant soudain que son allure devait être
étrange, perdit contenance, balbutia :
- Mais non... mais non... Seulement, j'ai sauté du lit pour vous demander
cette lettre... Je dormais... Vous comprenez ?...
Un vague soupçon passa dans l'esprit de l'ancien
soldat. Il reprit :
- Qué lettre ?
- Celle que vous allez me rendre.
Maintenant, Médéric hésitait, l'attitude du maire ne lui paraissait pas naturelle. Il
y avait peut-être un secret dans cette lettre, un secret de politique. Il savait que Renardet n'était pas
républicain, et il connaissait tous les trucs et toutes les supercheries qu'on
emploie aux élections.
Il demanda :
- A qui qu'elle est adressée, c'te lettre ?
- A M. Putoin, le juge d'instruction ; vous savez
bien, M. Putoin, mon ami !
Le piéton chercha dans les papiers et trouva celui qu'on
lui réclamait. Alors il se mit à le regarder, le tournant et
le retournant dans ses doigts, fort perplexe, fort troublé par la
crainte de commettre une faute grave ou de se faire un ennemi du maire.
Voyant son hésitation, Renardet fit un mouvement pour
saisir la lettre et la lui arracher. Ce geste brusque convainquit Médéric qu'il
s'agissait d'un mystère important et le décida à faire son devoir, coûte que
coûte.
Il jeta donc l'enveloppe dans
son sac et le referma, en répondant :
- Non, j' peux pas, m'sieu le maire. Du
moment qu'elle allait à la justice, j' peux pas.
Une angoisse affreuse étreignit le coeur de Renardet
qui balbutia :
- Mais vous me connaissez bien. Vous pouvez même reconnaître mon écriture. Je vous dis que j'ai besoin de ce papier.
- J' peux pas.
- Voyons, Médéric, vous savez que je suis
incapable de vous tromper, je vous dis que j'en ai besoin.
- Non, j' peux pas.
Un frisson de colère passa dans l'âme
violente de Renardet :
- Mais, sacrebleu, prenez garde. Vous savez que je ne badine pas, moi, et que je peux vous faire sauter de votre place, mon
bonhomme, et sans tarder encore. Et puis je suis le maire du pays, après tout ; et je vous ordonne maintenant de me rendre ce
papier.
Le piéton répondit avec fermeté :
- Non, je n' peux pas, m'sieu le maire
Alors Renardet, perdant la tête, le saisit par les bras
pour lui enlever son sac ; mais l'homme se débarrassa d'une secousse et,
reculant, leva son gros bâton de houx. Il prononça, toujours calme :
- Oh ! ne me touchez pas,
m'sieu le maire, ou je côgne. Prenez garde. Je fais
mon devoir, moi !
Se sentant perdu, Renardet, brusquement devint humble,
doux, implorant comme un enfant qui pleure.
- Voyons, voyons, mon ami, rendez-moi cette lettre, je
vous récompenserai, je vous donnerai de l'argent, tenez, tenez, je vous
donnerai cent francs, vous entendez, cent francs.
L'homme tourna les talons et
se mit en route.
Renardet le suivit, haletant, balbutiant :
- Medéric, Médéric, écoutez, je vous donnerai mille
francs, vous entendez, mille francs.
L'autre allait toujours, sans répondre. Renardet
reprit :
- Je ferai votre fortune... vous entendez, ce que vous voudrez... Cinquante mille francs... Cinquante
mille francs pour cette lettre... Qu'est-ce que ça vous fait ?... Vous ne voulez pas ?... Eh
bien ! cent mille... dites... cent mille
francs... comprenez-vous ? cent mille francs...
cent mille francs.
Le facteur se retourna, la face dure, l'oeil
sévère :
- En voilà assez, ou bien je répéterai à la justice
tout ce que vous venez de me dire là.
Renardet s'arrêta net. C'était fini. Il n'avait plus d'espoir. Il se retourna et se sauva vers sa maison,
galopant comme une bête chassée.
Alors
Médéric à son tour s'arrêta et regarda cette fuite avec stupéfaction.
Il vit le maire rentrer
chez lui, et il attendit encore comme si quelque chose de surprenant ne pouvait
manquer d'arriver.
Bientôt, en effet, la haute taille de Renardet apparut
au sommet de la tour du Renard. Il courait autour de la plate-forme comme un
fou ; puis il saisit le mat du drapeau et le
secoua avec fureur sans parvenir à le briser, puis soudain, pareil à un nageur
qui pique une tête, il se lança dans le vide, les deux mains en avant.
Médéric
s'élança pour porter secours. En traversant le parc, il
aperçut les bûcherons allant au travail. Il les héla en leur criant l'accident ; et ils trouvèrent au pied des murs un
corps sanglant dont la tête s'était écrasée sur une roche. La Brindille entourait
cette roche, et sur ses eaux élargies en cet endroit,
claires et calmes, on voyait couler un long filet rose de cervelle et de sang
mêlés.
18-23 décembre 1885
|