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Texte
C'était
hier, 31 décembre. Je
venais de déjeuner avec mon vieil ami Georges
Garin. Le
domestique lui apporta une lettre couverte de cachets et de timbres
étrangers. Georges
me dit: - Tu
permets? -
Certainement. Et il se
mit à lire huit pages d'une grande écriture anglaise,
croisée dans tous les sens. Il les lisait lentement, avec une
attention sérieuse, avec cet intérêt qu'on met
aux choses qui vous touchent le coeur. Puis
il posa la lettre sur un coin de la cheminée, et il
dit: - Tiens en voilà
une drôle d'histoire que je ne t'ai jamais racontée, une
histoire sentimentale pourtant et qui m'est arrivé! Oh! ce fut
un singulier jour de l'an, cette année-là. Il y a de
cela vingt ans... puisque j'avais trente ans et que j'en ai
cinquante!... J'étais
alors inspecteur de la compagnie d'assurances maritimes que je dirige
aujourd'hui. Je me disposais à passer à Paris la fête
du 1er janvier, puisqu'on est convenu de faire de ce jour un jour de
fête, quand je reçus une lettre du directeur me donnant
l'ordre de partir immédiatement pour l'île de Ré,
où venait de s'échouer un trois-mâts de
Saint-Nazaire, assuré par nous. Il était alors huit
heures du matin. J'arrivai à la compagnie, à dix
heures, pour recevoir des instructions ; et, le soir même,
je prenais l'express qui me déposait à La Rochelle le
lendemain 31 décembre. J'avais
deux heures, avant de monter sur le bateau de Ré, le
Jean-Guiton.
Je fis un tour en ville. C'est vraiment une ville bizarre et de grand
caractère que La Rochelle, avec ses rues mêlées
comme un labyrinthe et dont les trottoirs courent sous des galeries
sans fin, des galeries à arcades comme celles de la rue de
Rivoli, mais basses, ces galeries et ces arcades écrasées,
mystérieuses, qui semblent construites et demeurées
comme un décor de conspirateurs, le décor antique et
saisissant des guerres d'autrefois, des guerres de religion héroïques
et sauvages. C'est la vieille cité huguenote, grave, discrète,
sans aucun de ces admirables monuments qui font Rouen si magnifique,
mais remarquable par toute sa physionomie sévère, un
peu sournoise aussi, une cité de batailleurs obstinés,
où doivent éclore les fanatismes, la ville où
s'exalta la foi des calvinistes et où naquit le complot des
quatre sergents. Quand
j'eus erré quelque temps par ces rues singulières, je
montai sur un petit bateau à vapeur, noir et ventru, qui
devait me conduire à l'île de Ré. Il partit en
soufflant, d'un air de colère, passa entre les deux tours
antiques qui gardent le port, traversa la rade, sortit de la digue
construite par Richelieu, et dont on voit à fleur d'eau les
pierres énormes, enfermant la ville comme un immense collier ;
puis il obliqua vers la droite. C'était
un de ces jours tristes qui oppressent, écrasent la pensée,
compriment le coeur, éteignent en nous toute force et toute
énergie ; un jour gris, glacial, sali par une brume
lourde, humide comme de la pluie, froide comme de la gelée,
infecte à respirer comme une buée
d'égoût. Sous
ce plafond de brouillard bas et sinistre, la mer jaune, la mer peu
profonde et sablonneuse de ces plages illimitées, restait sans
une ride, sans un mouvement, sans vie, une mer d'eau trouble, d'eau
grasse, d'eau stagnante. Le Jean-Guiton
passait dessus en roulant un peu, par habitude, coupait cette masse
opaque et lisse, puis laissait derrière lui quelques vagues,
quelques clapots, quelques ondulations qui se calmaient
bientôt. Je me mis
à causer avec le capitaine, un petit homme presque sans
pattes, tout rond comme son bateau et balancé comme lui. Je
voulais quelques détails sur le sinistre que j'allais
constater. Un grand trois-mâts carré de Saint-Nazaire,
le Marie-joseph,
avait échoué, par une nuit d'ouragan, sur les sables de
l'île de Ré. La
tempête avait jeté si loin ce bâtiment, écrivait
l'armateur, qu'il avait été impossible de le renflouer
et qu'on avait dû enlever au plus vite tout ce qui pouvait en
être détaché. Il fallait donc constater la
situation de l'épave, apprécier quel devait être
son état avant le naufrage, juger si tous les efforts avaient
été tentés pour le remettre à flot. Je
venais comme agent de la compagnie, pour témoigner ensuite
contradictoirement, si besoin était, dans le
procès. Au reçu
de mon rapport, le directeur devait prendre les mesures qu'il
jugerait nécessaires pour sauvegarder nos
intérêts. Le
capitaine du Jean-Guiton
connaissait parfaitement l'affaire, ayant été appelé
à prendre part, avec son navire, aux tentatives de
sauvetage. Il me
raconta le sinistre, très simple d'ailleurs. Le
Marie-Joseph
poussé par un coup de vent furieux, perdu dans la nuit,
naviguant au hasard sur une mer d'écume - "une mer de
soupe au lait", disait le capitaine - était venu
s'échouer sur ces immenses bancs de sable qui changent les
côtes de cette région en Saharas illimités, aux
heures de marée basse. Tout
en causant, je regardais autour de moi et devant moi. Entre
l'océan et le ciel pesant restait un espace libre où
l'oeil voyait au loin. Nous suivions une terre.
Je demandai: -
C'est l'île de Ré? -
Oui, monsieur. Et tout à
coup le capitaine, étendant la main droit devant nous, me
montra, en pleine mer, une chose presque imperceptible, et me
dit: - Tenez, voilà
votre navire! - Le
Marie-joseph?... -
Mais oui. J'étais
stupéfait. Ce point noir, à peu près invisible,
que j'aurais pris pour un écueil, me paraissait placé à
trois kilomètres au moins des côtes. Je
repris: - Mais,
capitaine, il doit y avoir cent brasses d'eau à l'endroit que
vous me désignez? Il
se mit à rire. -
Cent brasses, mon ami!... Pas deux brasses, je vous
dis!... C'était un
Bordelais. Il continua: -
Nous sommes marée haute, neuf heures quarante minutes.
Allez-vous-en par la plage mains dans vos poches, après le
déjeuner de l'Hotel du Dauphin,
et je vous promets qu'à deux heures cinquante ou trois heures
au plusse vous toucherez l'épave, pied sec, mon ami, et vous
aurez une heure quarante-cinq à deux heures pour rester
dessus, pas plusse, par exemple ; vous seriez pris. Plusse la
mer elle va loin et plusse elle revient vite. C'est plat comme une
punaise, cette côte! Remettez-vous en route à quatre
heures cinquante, croyez-moi ; et vous remontez à sept
heures et demie sur le Jean-Guiton,
qui vous dépose ce soir même sur le quai de La Rochelle.
Je remerciai le capitaine et j'allai m'asseoir à l'avant du
vapeur, pour regarder la petite ville de Saint-Martin, dont nous
approchions rapidement. Elle
ressemblait à tous les ports en miniature qui servent de
capitales à toutes les maigres îles semées le
long des continents. C'était un gros village de pêcheurs,
un pied dans l'eau, un pied sur terre, vivant de poissons et de
volailles, de légumes et de coquilles, de radis et de moules.
L'île est fort basse, peu cultivée, et semble cependant
très peuplée ; mais je ne pénétrai
pas dans l'intérieur. Après
avoir déjeuné, je franchis un petit promontoire ;
puis, comme la mer baissait rapidement, je m'en allai, à
travers les sables, vers une sorte de roc noir que j'apercevais
au-dessus de l'eau, là-bas,
là-bas. J'allais
vite sur cette plaine jaune, élastique comme de la chair, et
qui semblait suer sous mon pied. La mer, tout à l'heure, était
là ; maintenant, je l'apercevais au loin, se sauvant à
perte de vue, et je ne distinguais plus la ligne qui séparait
le sable de l'océan. Je croyais assister à une féerie
gigantesque et surnaturelle. L'Atlantique était devant moi
tout à l'heure, puis il avait disparu dans la grève,
comme font les décors dans les trappes, et je marchais à
présent au milieu d'un désert. Seuls, la
sensation, le souffle de l'eau salée demeuraient en moi. Je
sentais l'odeur du varech, l'odeur de la vague, la rude et bonne
odeur des côtes. Je marchais vite ; je n'avais plus
froid ; je regardais l'épave échouée qui
grandissait à mesure que j'avançais et ressemblait à
présent à une énorme baleine
naufragée. Elle
semblait sortir du sol et prenait, sur cette immense étendue
plate et jaune, des proportions surprenantes. Je l'atteignis enfin,
après une heure de marche. Elle gisait sur le flanc, crevée,
brisée, montrant, comme les côtes d'une bête, ses
os rompus, ses os de bois goudronné, percés de clous
énormes. Le sable déjà l'avait envahie,
entré par toutes les fentes, et il la tenait, la possédait,
ne la lâcherait plus. Elle paraissait avoir pris racine en lui.
L'avant était entré profondément dans cette
plage douce et perfide, tandis que l'arrière, relevé,
semblait jeter vers le ciel, comme un cri d'appel désespéré,
ces deux mots blancs sur le bordage noir:
Marie-joseph. J'escaladai
ce cadavre de navire par le côté le plus bas ;
puis, parvenu sur le pont, je pénétrai dans
l'intérieur. Le jour, entré par les
trappes défoncées et par les fissures des flancs,
éclairait tristement ces sortes de caves longues et sombres,
pleines de boiseries démolies. Il n'y avait plus rien
là-dedans que du sable qui servait de sol à ce
souterrain de planches. Je
me mis à prendre des notes sur l'état du bâtiment.
Je m'étais assis sur un baril vide et brisé, et
j'écrivais à la lueur d'une large fente par où
je pouvais apercevoir l'étendue illimitée de la grève.
Un singulier frisson de froid et de solitude me courait sur la peau
de moment en moment ; et je cessais d'écrire parfois pour
écouter le bruit vague et mystérieux de l'épave:
bruit de crabes grattant les bordages de leurs griffes crochues,
bruit de mille bêtes toutes petites de la mer, installées
déjà sur ce mort, et aussi le bruit doux et régulier
du taret qui ronge sans cesse, avec son grincement de vrille, toutes
les vieilles charpentes, qu'il creuse et
dévore. Et,
soudain, j'entendis des voix humaines tout près de moi. Je fis
un bond comme en face d'une apparition. Je crus vraiment, pendant une
seconde, que j'allais voir se lever, au fond de la sinistre cale,
deux noyés qui me raconteraient leur mort. Certes, il ne me
fallut pas longtemps pour grimper sur le pont à la force des
poignets: et j'aperçus debout, à l'avant du navire, un
grand monsieur avec trois jeunes filles, ou plutôt, un grand
Anglais avec trois misses. Assurément, ils eurent encore plus
peur que moi en voyant surgir cet être rapide sur le trois-mâts
abandonné. La plus jeune des fillettes se sauva ; les
deux autres saisirent leur père à pleins bras ;
quant à lui, il avait ouvert la bouche ; ce fut le seul
signe qui laissa voir son émotion. Puis,
après quelques secondes, il parla: -
Aoh! môsieu, vos été la propriétaire de ce
bàtirnent? - Oui,
monsieur. - Est-ce que je
pôvé la visiter? -
Oui, monsieur. Il
prononça alors une longue phrase anglaise où je
distinguai seulement ce mot: gracious,
revenu plusieurs fois. Comme il cherchait un endroit pour
grimper, je lui indiquai le meilleur et je lui tendis la main. Il
monta ; puis nous aidâmes les trois fillettes, rassurées.
Elles étaient charmantes, surtout l'aînée, une
blondine de dix-huit ans, fraîche comme une fleur, et si fine,
si mignonne! Vraiment, les jolies Anglaises ont bien l'air de tendres
fruits de la mer. On aurait dit que celle-là venait de sortir
du sable et que ses cheveux en avaient gardé la nuance. Elles
font penser, avec leur fraîcheur exquise, aux couleurs
délicates des coquilles roses et aux perles nacrées,
rares, mystérieuses, écloses dans les profondeurs
inconnues des océans. Elle
parlait un peu mieux que son père ; et elle nous servit
d'interprète. Il fallut raconter le naufrage dans ses moindres
détails, que j'inventai, comme si j'eusse assisté à
la catastrophe. Puis, toute la famille descendit dans l'intérieur
de l'épave. Dès qu'ils eurent pénétré
dans cette sombre galerie, à peine éclairée, ils
poussèrent des cris d'étonnement et d'admiration ;
et soudain le père et les trois filles tinrent en leurs mains
des albums, cachés sans doute dans leurs grands vêtements
imperméables, et ils commencèrent en même temps
quatre croquis au crayon de ce lieu triste et
bizarre. Ils s'étaient
assis, côte à côte, sur une poutre en saillie, et
les quatre albums, sur les huit genoux, se couvraient de petites
lignes noires qui devaient représenter le ventre entrouvert du
Marie-Joseph. Tout
en travaillant, l'aînée des fillettes causait avec moi,
qui continuais à inspecter le squelette du
navire. J'appris qu'ils
passaient l'hiver à Biarritz et qu'ils étaient venus
tout exprès à l'île de Ré pour contempler
ce trois-mâts enlisé. Ils n'avaient
rien de la morgue anglaise, ces gens ; c'étaient de
simples et braves toqués, de ces errants éternels dont
l'Angleterre couvre le monde. Le père long, sec, la figure
rouge encadrée de favoris blancs, vrai sandwich vivant, une
tranche de jambon découpée en tête humaine, entre
deux coussinets de poils ; les filles, hautes sur jambes, de
petits échassiers en croissance, sèches aussi, sauf
l'aînée, et gentilles toutes trois, mais surtout la plus
grande. Elle avait
une si drôle de manière de parler, de raconter, de rire,
de comprendre et de ne pas comprendre, de lever les yeux pour
m'interroger, des yeux bleus comme l'eau profonde, de cesser de
dessiner pour deviner, de se remettre au travail et de dire "yes"
ou "no", que je serais demeuré un temps indéfini
à l'écouter et à la
regarder. Tout
à coup, elle murmura: -
J'entendai une petite mouvement sur cette
bateau. Je prêtai
l'oreille ; et je distinguai aussitôt un léger
bruit, singulier, continu. Qu'était-ce? Je me levai pour aller
regarder par la fente, et je poussai un cri violent. La
mer nous avait rejoints ; elle allait nous
entourer! Nous fûmes
aussitôt sur le pont. Il était trop tard. L'eau nous
cernait, et elle courait vers la côte avec une prodigieuse
vitesse. Non, cela ne courait pas, cela glissait, rampait,
s'allongeait comme une tache démesurée. A peine
quelques centimètres d'eau couvraient le sable ; mais on
ne voyait plus déjà la ligne fuyante de l'imperceptible
flot. L'Anglais voulut
s'élancer ; je le retins ; la fuite était
impossible, à cause des mares profondes que nous avions dû
contourner en venant, et où nous tomberions au
retour. Ce fut, dans nos
coeurs, une minute d'horrible angoisse. Puis la petite Anglaise se
mit à sourire et murmura: -
Ce été nous les naufragés! Je
voulus rire ; mais la peur m'étreignait, une peur lâche,
affreuse, basse et sournoise comme ce flot. Tous les dangers que nous
courions m'apparurent en même temps. J'avais envie de crier:
"Au secours!" Vers qui? Les
deux petites Anglaises s'étaient blotties contre leur père,
qui regardait, d'un oeil consterné, la mer démesurée
autour de nous. Et la
nuit tombait, aussi rapide que l'océan montant, une nuit
lourde, humide, glacée. Je
dis: - Il n'y a rien à
faire qu'à demeurer sur ce
bateau. L'Anglais
répondit: - Oh!
yes! Et nous restâmes
là un quart d'heure, une demi-heure, je ne sais, en vérité,
combien de temps à regarder, autour de nous, cette eau jaune
qui s'épaississait, tournait, semblait bouillonner, semblait
jouer sur l'immense grève reconquise. Une
des fillettes eut froid, et l'idée nous vint de redescendre,
pour nous mettre à l'abri de la brise légère,
mais glacée, qui nous effleurait et nous piquait la peau. Je
me penchai sur la trappe. Le navire était plein d'eau. Nous
dûmes alors nous blottir contre le bordage d'arrière qui
nous garantissait un peu. Les
ténèbres, à présent, nous enveloppaient,
et nous restions serrés les uns contre les autres, entourés
d'ombre et d'eau. Je sentais trembler, contre mon épaule,
l'épaule de la petite Anglaise, dont les dents claquaient par
instants ; mais je sentais aussi la chaleur douce de son corps à
travers les étoffes, et cette chaleur m'était
délicieuse comme un baiser. Nous ne parlions plus ; nous
demeurions immobiles, muets, accroupis comme des bêtes dans un
fossé, aux heures d'ouragan. Et pourtant, malgré tout,
malgré la nuit, malgré le danger terrible et
grandissant, je commençais à me sentir heureux d'être
là, heureux du froid et du péril, heureux de ces
longues heures d'ombre et d'angoisse à passer sur cette
planche si près de cette jolie et mignonne fillette. Je me
demandais pourquoi cette étrange sensation de bien-être
et de joie qui me pénétrait. Pourquoi?
Sait-on? Parce qu'elle était là? Qui, elle? Une
petite Anglaise inconnue? Je ne l'aimais pas, je ne la connaissais
point, et je me sentais attendri, conquis! J'aurais
voulu la sauver, me dévouer pour elle, faire mille folies?
Etrange chose! Comment se fait-il que la présence d'une
femme nous bouleverse ainsi! Est-ce la puissance de sa grâce
qui nous enveloppe? la séduction de la joliesse et de la
jeunesse qui nous grise comme ferait le
vin? N'est-ce pas plutôt
une sorte de toucher de l'amour, du mystérieux amour qui
cherche sans cesse à unir les êtres, qui tente sa
puissance dès qu'il a mis face à face l'homme et la
femme, et qui les pénètre d'émotion, d'une
émotion confuse, secrète, profonde, comme on mouille la
terre pour y faire pousser des fleurs! Mais
le silence des ténèbres devenait effrayant, le silence
du ciel, car nous entendions autour de nous, vaguement, un
bruissement léger, infini, la rumeur de la mer sourde qui
montait et le monotone clapotement du courant contre le
bateau. Tout
à coup, j'entendis des sanglots. La plus petite des Anglaises
pleurait. Alors son père voulut la consoler, et ils se mirent
à parler dans leur langue, que je ne comprenais pas. Je
devinai qu'il la rassurait et qu'elle avait toujours
peur. Je
demandai à ma voisine. -
Vous n'avez pas trop froid, miss? -
Oh! si. J'avé froid beaucoup. Je
voulus lui donner mon manteau, elle le refusa ; mais je l'avais
ôté ; je l'en couvris malgré elle. Dans la
courte lutte, je rencontrai sa main qui me fit passer un frisson
charmant dans tout le corps. Depuis
quelques minutes, l'air devenait plus vif, le clapotis de l'eau plus
fort contre les flancs du navire. Je me dressai ; un
grand souffle me passa sur le visage. Le
vent s'élevait! L'Anglais
s'en aperçut en même temps que moi, et il dit
simplement: - C'est
mauvaise pour nous, cette... Assurément
c'était mauvais, c'était la mort certaine si des lames,
même de faibles lames, venaient attaquer et secouer l'épave,
tellement brisée et disjointe que la première vague un
peu rude l'emporterait en bouillie. Alors
notre angoisse s'accrut de seconde en seconde avec les rafales de
plus en plus fortes. Maintenant, la mer brisait un peu, et je voyais
dans les ténèbres des lignes blanches paraître et
disparaître, des lignes d'écume, tandis que chaque flot
heurtait la carcasse du Marie-Joseph,
l'agitait d'un court frémissement qui nous montait jusqu'au
coeur. L'Anglaise
tremblait ; je la sentais frissonner contre moi, et j'avais une
envie folle de la saisir dans mes bras. Là-bas,
devant nous, à gauche, à droite, derrière nous,
des phares brillaient sur les côtes, des phares blancs, jaunes,
rouges, tournants, pareils à des yeux énormes, à
des yeux de géant qui nous regardaient, nous guettaient,
attendaient avidement que nous eussions disparu. Un d'eux surtout
m'irritait. Il s'éteignait toutes les trente secondes pour se
rallumer aussitôt ; c'était bien un oeil, celui-là,
avec sa paupière sans cesse baissée sur son regard de
feu. De temps en temps,
l'Anglais frottait une allumette pour regarder l'heure ; puis il
remettait sa montre dans sa poche. Tout à coup, il me dit,
par-dessus les têtes de ses filles, avec une souveraine
gravité: - Môsieu,
je vous souhaite bon année. Il
était minuit. Je lui tendis ma main, qu'il serra ; puis
il prononça une phrase d'anglais, et soudain ses filles et lui
se mirent à chanter le God save
the Queen, qui monta dans l'air noir,
dans l'air muet, et s'évapora à travers
l'espace. J'eus d'abord
envie de rire ; puis je fus saisi par une émotion
puissante et bizarre. C'était
quelque chose de sinistre et de superbe, ce chant de naufragés,
de condamnés, quelque chose comme une prière, et aussi
quelque chose de plus grand, de comparable à l'antique et
sublime Ave, Caesar, morituri te
salutant. Quand
ils eurent fini, je demandai à ma voisine de chanter toute
seule une ballade, une légende, ce qu'elle voudrait, pour
faire oublier nos angoisses. Elle y consentit et aussitôt
sa voix claire et jeune s'envola dans la nuit. Elle
chantait une chose triste sans doute, car les notes traînaient
longtemps, sortaient lentement de sa bouche, et voletaient, comme des
oiseaux blessés, au-dessus des vagues. La
mer grossissait, battait maintenant notre épave. Moi, je ne
pensais plus qu'à cette voix. Et je pensais aussi aux sirènes.
Si une barque avait passé près de nous, qu'auraient dit
les matelots? Mon esprit tourmenté s'égarait dans le
rêve! Une sirène! N'était-ce point, en effet, une
sirène, cette fille de la mer, qui m'avait retenu sur ce
navire vermoulu et qui, tout à l'heure, allait s'enfoncer avec
moi dans les flots?... Mais
nous roulâmes brusquement tous les cinq sur le pont, car le
Marie-Joseph
s'était affaissé sur son flanc droit. L'Anglaise étant
tombée sur moi, je l'avais saisie dans mes bras, et follement,
sans savoir, sans comprendre, croyant venue ma dernière
seconde, je baisais à pleine bouche sa joue, sa tempe et ses
cheveux. Le bateau ne remuait plus ; nous autres aussi ne
bougions point. Le père
dit "Kate!" Celle que je tenais répondit "yes",
et fit un mouvement pour se dégager. Certes, à cet
instant j'aurais voulu que le bateau s'ouvrit en deux pour tomber à
l'eau avec elle. L'Anglais
reprit: - Une petite
bascoule, ce n'été rien. J'avé mes trois filles
conserves. Ne
voyant pas l'aînée, il l'avait crue perdue
d'abord! Je
me relevai lentement, et, soudain, j'aperçus une lumière
sur la mer, tout près de nous. Je criai ; on répondit.
C'était une barque qui nous cherchait, le patron de l'hôtel
ayant prévu notre imprudence. Nous
étions sauvés. J'en fus désolé! On nous
cueillit sur notre radeau, et on nous ramena à
Saint-Martin. L'Anglais,
maintenant, se frottait les mains et
murmurait: - Bonne
souper! bonne souper i On
soupa, en effet. Je ne fus pas gai, je regrettais le
Marie-Joseph. Il
fallut se séparer, le lendemain, après beaucoup
d'étreintes et de promesses de s'écrire. Ils partirent
vers Biarritz. Peu s'en fallut que je ne les
suivisse. J'étais
toqué ; je faillis demander cette fillette en mariage.
Certes, si nous avions passé huit jours ensemble, je
l'épousais! Combien l'homme, parfois, est faible et
incompréhensible! Deux
ans s'écoulèrent sans que j'entendisse parler d'eux ;
puis je reçus une lettre de New York. Elle était
mariée, et me le disait. Et, depuis lors, nous nous écrivons
tous les ans, au 1er janvier. Elle me raconte sa vie, me parle de ses
enfants, de ses soeurs, jamais de son mari!
Pourquoi? Ah!
pourquoi?... Et, moi, je ne lui parle que du Marie-Joseph...
C'est peut-être la seule femme que j'aie aimée... non...
que j'aurais aimée... Ah!... voilà...
sait-on?... Les événements vous emportent... Et puis...
et puis... tout passe. Elle doit être vieille, à
présent... Je ne la reconnaîtrais pas... Ah! celle
d'autrefois... celle de l'épave... quelle créature
divine! Elle m'écrit que ses cheveux sont tout blancs... Mon
Dieu!... ça m'a fait une peine horrible... Ah! ses cheveux
blonds!... Non, la mienne n'existe plus... Que c'est triste...
tout ça!...
1er janvier 1886
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